J’ai toujours été proche de la question des migrants. J’ai longtemps travaillé avec des femmes africaines lors d’ateliers entre 2005 et 2013. À ce moment-là, j’ai constaté qu’il y avait énormément de femmes qui partaient du pays, seules ou avec leurs enfants. Elles étaient loin des représentations que l’on se faisait de la femme africaine qui quitte le village pour être donnée à un mari, dépendante du cercle familial. Dès 2010, beaucoup de femmes seules ont tenté de venir en occident, de vivre une vie occidentale.
Je me suis ensuite retrouvée à Annecy, j’ai travaillé dans une boite de production, en tant qu’intervenante auprès de stagiaires. Une de mes stagiaires a découvert le centre d’hébergement, là où le film se passe au début. La stagiaire en question, d’origine nigérienne, est retournée au Niger faire son projet de film. Les enfants du centre d’hébergement ont tout de suite attiré mon attention. Je l’ai filmé pour montrer comment ils vivent dans le centre. Au départ, l’ambition du film était bien plus réduite que l’objet final. Il s’agissait de faire un film sur cette bande de gamin qui trouvaient la résilience dans leur jeu et leur confrontation de bande, pour tenir le coup face à l’angoisse de leurs parents. Une semaine après le début du tournage, en juin 2015, le préfet de police décide de fermer le centre et les enfants se retrouvent à la rue. J’habitais à côté de la gare d’Annecy, j’y voyais des enfants rôder. Et d’ailleurs, quand un des enfants du centre se demandait ce que leur camarade était devenu, les autres enfants répondaient “il est à la gare”. Cette phrase revenait souvent. On en disait pas plus mais on savait qu’ils squattaient dans le hall. J’ai remarqué que beaucoup d’enfants faisaient de la trottinette au square de la gare à des heures où les enfants ne sont pas censés être dehors ! J’ai rencontré Burim dans le square de cette gare.
En 2015, c’est la mode du welcome refugees. Mais très vite, il faut faire de la place dans le centre pour les nouveaux arrivants. Parce que le gouvernement ne veut pas d’eux, parce qu’ils sont considérés comme des migrants économiques, le préfet ferme le centre. Tous les enfants se retrouvent alors tous plus ou moins à la rue sauf ceux qui sont en procédure. Cela étant dit, nous savons que ladite procédure ne dure pas et que les enfants ne tardent pas à être eux aussi, dehors. C’est à ce moment-là que je réalise que le tournage de ce film, bien plus important que l’ambition initiale, commence.
Cette première étape, la transition par le spectacle, me permet d’être adoptée par les parents et les enfants. Je filme simplement des enfants qui jouent. Concernant les parents, je leur avais déjà expliqué ce que je souhaitais faire, mais ils ne parlent pas français ou très peu, moi je parle assez mal l’anglais et pas du tout albanais. Régulièrement je montrais ces spectacles aux parents. Après, une fois que le drame se noue, je ne peux plus faire comme s’il s’agissait simplement d’un spectacle, c’est un tout autre registre. Se pose alors la question éthique de savoir quand je sors la caméra et quand je ne la sors pas. J’ai une grande confiance dans l’intelligence des enfants. Je sais qu’en recueillant leur parole et la pertinence de leurs propos, je ne leur fais pas de mal. Mais il y a des moments où c’est plus compliqué que ça. Je restais sur place pendant trois semaines tous les deux mois. C’était important que j’y aille comme ça car si j’étais restée en permanence là-bas, mon appartement se serait rempli de gens à la rue et il serait devenu un endroit d’accueil, pas un endroit de cinéma. Il fallait repartir. Evidemment, j’avais toujours des gens à la maison mais à un moment donné je devais repartir. Pour pouvoir filmer les moments plus difficiles, tristes, les moments de crises, je m’autorisais à sortir la caméra quand la relation avait dépassé le stade du donnant-donnant et plus le pur intérêt : “je veux bien que tu me filmes si tu me laisses dormir chez toi”. Evidemment qu’ils pouvaient dormir chez moi, sans condition ! Il me fallait dépasser le stade de la négociation, de l’intérêt contre l’intérêt pour arriver à quelque chose qui soit plus juste de leur part comme de la mienne. Les enfants qui ne voulaient pas être filmés, je ne les filmais pas. Les adolescents, par exemple, ne souhaitaient pas être filmés. D’autres enfants ne voulaient pas, ils avaient peur. Certaines rumeurs circulaient : j’allais donner les images au préfet pour les dénoncer. C’était évidemment faux. Pour certains enfants, la caméra était un jeu. Je la leur passais et ils jouaient avec. En tant que réalisatrice de documentaire, j’attends que les gens viennent d’eux-mêmes vers la caméra
Je n’ai pas demandé d’autorisation. Les parents voyaient ce que je faisais avec les enfants. Quand l’un d’entre eux voulait que je l’emmène à la luge, en balade, etc. je leur disais avant tout de demander l’autorisation à leurs parents. Je partage aussi beaucoup de moments de vie avec les parents, on mange régulièrement ensemble. Au départ, ils ne savaient pas vraiment pourquoi je filmais. Ils se demandaient même si je ne demandais pas moi aussi l’asile, car j’étais là depuis longtemps. A un moment, la mère de Burim me demande pourquoi je filme d’ailleurs, et je lui réponds. Quant à Burim, pourquoi se laisse-t-il filmer ? Pour aller visiter la Tour Eiffel bien sûr ! Evidemment, il a réussi à l’obtenir, sa visite de la Tour Eiffel. C’est une aventure qu’on a mené ensemble, avec les enfants, avec les parents. Quand je retournais à Paris, on me donnait des nouvelles des autres, on me disait “Untel est là maintenant, etc”. Au départ, Les adultes pensaient que j’allais les aider et parfois, ils se disaient que finalement, ça ne servait pas à grand chose de me parler, et ensuite on a passé une étape où on s’est liés d’amitié et voilà. Aujourd’hui, on ne se doit plus rien.
J’ai pas eu de mal à tourner dans le centre, à mon grand étonnement. Celui qui gérait le centre avait des soucis avec la préfecture, je l’ai su bien après. Il me laissait filmer dans l’espoir d’enrayer ses problèmes avec la préfecture. Pour moi, c’était tant mieux et d’ailleurs, c’est une des raisons qui m’a donné envie de faire ce film. Une telle autorisation est très rare voire inexistante ! L’association qui gère le centre d’hébergement d’urgence d’hiver, Gaïa, m’a tout de suite soutenu dans ma démarche car je leur ai expliqué que je voulais faire un peu un film dans la même dynamique que Se battre [Jean-Pierre Duret et Andréa Santana, 2013]. L’association m’a tout de suite donné son accord. D’ailleurs, Gaïa fait un super travail dans ce centre. Le souci c’est que le centre n’est pas pérenne mais c’était un vrai moment de répit pour les familles. Pour ce qui est de l’hôtel, je filmais en cachette, uniquement dans les chambres. Quant au 115, ils n’acceptent pas ce genre de sollicitation. Dans l’autre centre où se trouvent Burim et Sarah, celui de la Croix Rouge, j’ai dit que je faisais un film sur Burim et ils étaient d’accord. Je n’y suis restée qu’un jour, ça suffisait amplement.
J’ai filmé presque un an, entre juin et juillet. Au bout d’un moment, Il fallait qu’il y ait une fin. Je pensais que la fin serait le moment où ils se retrouveraient tous dans le centre. Finalement, ils ne sont pas rentrés tous en même temps, mais au compte-goutte. Je comprenais pas bien ce qu’il se passait. Pour moi, la fin serait le retour à la rue… Et puis, ils décident de pas partir du centre, d’occuper des lieux. C’est la décision des parents, des pères qui sont très absents et se sentent démunis face à la situation, dévirilisés. Il faut occuper des lieux clandestinement, ou partir. Faire un choix.
Je fais un cinéma que j’espère être une base de réflexion pour penser le politique. Je pense que filmer les enfants, ces enfants-là, c’est filmer une partie du peuple, car ils sont le peuple au même titre que n’importe quel enfant. Pourtant, ils en sont exclus. Rien ne les distingue des autres enfants ! Ils ont tout en commun avec le peuple et n’ont pas de voix. Le labyrinthe de la demande d’asile, de cette hypocrisie face aux exilés et migrants, les exclut du peuple. Je voulais raconter ça et comment la France, dans un système pervers, reprend de l’autre main ce qu’elle donne de l’une. Une loi formidable a été instaurée : toute personne en situation de détresse doit être hébergée, c’est un droit fondamental. Mais en dessous de cette loi, il est écrit que le préfet mettra cette loi en place suivant les moyens dont il dispose… C’est un mensonge. Je voulais raconter l’hypocrisie de la loi. Pendant longtemps je me suis obstinée à chercher une voix, celle de la France qui représente la loi. Ca ne fonctionnait pas, car le droit d’asile ne concerne que la demande. Une fois cette demande passée, on devient sans-papiers et la loi n’est pas prise en compte. Surtout, j’ai vite réalisé que cette voix n’existait pas. Finalement c’est la musique qui fait la voix de la France dans le film. C’est pour ça que j’ai choisi cette musique, la loi est à son image : en même temps elle tire les larmes de celui qu’il ‘écoute, c’est beau, c’est exaltant, ça nous porte…sauf que c’est faux ! C’est du toc ! Exactement comme le slogan “ liberté égalité fraternité” qui ne change rien mais est simplement décoratif pour les écoles et les mairies.
Ma voix sert à deux choses dans le film. À raconter les moments de l’OFPRA que j’ajoute a posteriori du tournage, au montage d’une part et à me retrouver dans des moments où je me sens perdue d’autre part pour ce qui concerne des moments où je parle seule, en plein tournage. J’ai été débordée tout le temps sur ce film, je n’ai jamais rien compris de ce qu’il s’y passait.
Fin 2015, alors qu’au départ on envoyait des slogans de bienvenue aux réfugiés, c’est les attentats au Bataclan et tous les réfugiés sont pris pour des terroristes. Et moi, je ne comprends plus rien, le centre ferme. Dans des moments de crise comme celle-là, où je m’interroge : “pourquoi la famille de Burim sort en première et pas les autres ?!”, je m’interroge seule. Quand je raconte les récits de l’OFPRA, ça intervient après le tournage du film. Ces archives sont importantes parce que ce sont des choses auxquelles les enfants n’ont pas accès. Les enfants ne savent pas pourquoi ils sont là. Les récits OFPRA ne racontent pas l’histoire des enfants mais elle pourrait être la leur. Je connais les histoires de ces enfants, car leurs parents m’en ont parlé mais les enfants, eux, ne sont pas au courant. Je pense que les parents veulent les protéger de tout ça. Seuls les parents de Rezarta et Erblin ont raconté ces histoires à leurs enfants. Les enfants ne savent rien de leur histoire. Parmi les trois récits de l’OFPRA, un seul pourrait donner lieu à une acception de demande d’asile. Il s’agit de l’histoire du petit garçon menacé de mort suite à une vengeance de sang. C’est le seul cas où le droit d’asile s’applique, les deux autres cas (celui du viol par les soldats étrangers; et les personnes handicapées qui sont les seules du Kosovo à s’être mariés alors qu’ils sont handicapés) ne peuvent pas donner lieu à une demande d’asile, selon les termes de la loi. Pourtant, quand on entend ces récits, on se dit qu’ils sont tout autant légitimes dans leur demande d’aide. C’est toujours une question de loi : est-elle juste ou pas ? Sous couvert d’une chronique de l’enfance, Le Bon Grain et l’Ivraie est un film sur la loi et son injustice.
Je pense que l’époque du cinéma d’observation est terminée. De toute façon, à partir du moment où l’on regarde les gens avec une caméra, on interagit automatiquement avec eux. Il se passe des choses devant la caméra qui ne se passeraient pas hors champs et inversement. C’est une relation spécifique. Filmer quelqu’un c’est aussi risqué pour lui que pour moi. On ne peut pas faire semblant de ne pas être là. Pendant longtemps, on a pensé que le cinéma d’observation devait se faire discret. Pour ma part je pense que cette prétendue discrétion relève du mensonge. Dans Le Bon Grain et l’Ivraie, il s’agit de montrer une interaction entre l’adulte (moi) complètement bouleversé par ce qui t’arrive et l’enfant qui tente de retrouver une vie normale d’enfant à travers ce que je lui propose. Je pense que cette relation doit être visible à l’écran. C’est d’autant plus important qu’à un moment donné, je me suis demandé si je ne faisais pas du rapt d’enfant avec ce film. J’ai partagé ce doute avec le monteur du film. Finalement, il s’est rendu compte que ce n’est pas moi qui commettait un enlèvement, ce sont les enfants qui m’enlevaient ! Quand j’ai réalisé ça, je me suis laissée emporter par eux, j’ai joué le jeu
J’aimerais que le film serve au moins à ce que les enfants du film soient régularisés, c’est certain. J’aurais l’impression d’avoir fait mon travail, que mon film aura servi à quelque chose. Je ne suis pas toujours certaine que le fait de filmer serve vraiment à quelque chose, concrètement. Ce que j’espère aussi, sur le plus long terme, c’est que le film puisse faire mener une réflexion sur ce qu’est l’étranger. Ils n’ont rien d’étrange ces étrangers, ils incarnent le peuple français ! On ne peut pas leur faire subir ça plus longtemps. C’est une torture à bas bruit. Nous ne sommes pas dans l’horreur des camps de Calais, mais quand même. Huit années sans avoir un toit sur la tête ! Vous rendez-vous compte ?
