Parole de cinéastes : Thomas Jonkoe et Diane Sara Bouzgarrou

A propos de The Last Hillbilly

Tout est parti de notre rencontre avec Brian Ritchie, le personnage principal du film. C’était en 2013, lors de notre premier séjour dans le Kentucky. Au départ, comme la plupart des gens, nous ne faisions que passer… Un soir, nous faisons un pause dans un diner en bord de route. Il est clair que notre présence détonne par rapport au reste des habitués, et c’est là que Brian vient à notre rencontre et nous adresse pour la première fois la parole, de son air amusé et désinvolte, un peu provocateur : « bon alors, qu’est-ce que vous foutez là, en fait ? ». Nous étions encore loin d’imaginer que c’était le point de départ d’une aventure de près de sept ans. C’était une de ces rencontres qui semblent le fruit du hasard, mais rétrospectivement on se rend compte qu’il n’en est rien. Pour plusieurs raisons, la connexion entre nous a été immédiate, et très vite Brian nous a proposés de nous faire découvrir « le vrai Kentucky ». Il nous a alors ouvert la

porte d’un monde singulier, le sien, celui de sa famille et de ses amis, auprès de qui ils nous a progressivement introduits et avec qui une grande intimité a pu s’instaurer. Il faut dire que l’est du Kentucky est un territoire à part…! C’est une zone rurale reculée, dont l’organisation sociale se tisse autour de clans familiaux. Elle a toujours entretenu un rapport très particulier vis-à-vis du reste des États-Unis, cultivant un esprit d’indépendance et une volonté d’autosuffisance forte, qui va de pair avec une défiance marquée envers l’extérieur. Ce que le reste des États-Unis leur rend bien, puisque les autres Américains appellent ceux qui y vivent « Hillbillies ». Un mot très péjoratif signifiant « ploucs » ou « bouseux », littéralement « péquenaud des collines »  nous avons été frappés par la manière dont Brian s’empare de cette insulte pour la reprendre à son compte, et mener une réflexion sur l’histoire et la culture de cette région. Il y a la volonté d’assumer quelque chose face à l’insulte elle-même, mais son geste va au-delà de la provocation : Brian part de ce mot pour dessiner son identité et interroger les stéréotypes qu’il véhicule.

Il s’est très vite imposé à nos yeux comme un formidable personnage de cinéma. D’abord grâce à sa densité psychologique, à la précision de sa pensée, à ce point de vue si unique sur l’univers qui l’entoure. Et puis il a cette voix, cette inventivité verbale, ce tempo, qui nous ont beaucoup inspirés. Il est aussi capable de déverser une colère désabusée et lucide, dans un langage étonnamment calme et précis.

Brian déconstruit vos préjugés juste par sa façon d’être et de parler… parfois alors même qu’il fait mine de les confirmer ! C’est paradoxal, nuancé… captivant. Créer un œuvre cinématographique autour de lui et avec lui a été particulièrement passionnant. Nous voulions inviter le spectateur à partager cette expérience, à habiter le monde intérieur de Brian, et à traverser, dans ses pas, son univers, le temps d’un film Pour entrer dans son intériorité, nous avons d’abord voulu nous appuyer sur les textes qu’il écrit : ils ont une beauté littéraire et poétique vibrante, et transmettent avec justesse le regard que Brian porte sur le monde et les siens. Il devient le témoin amer et éclairé de la rudesse de l’existence dans cette région mise à mal aux niveaux écologique, social, économique, et dernièrement politique avec l’élection de Donald Trump.

Très tôt, nous lui avons confié un enregistreur numérique afin qu’il puisse s’enregistrer à n’importe quel moment, quand l’inspiration venait ou quand il vivait quelque chose d’important. Les enregistrements de la voix-off n’ont donc pas été encadrés par le processus de fabrication du film. Ce sont des traces très spontanées de sa vie intérieure. Ils se déploient sur plusieurs niveaux : métaphorique, lorsque Brian imagine une mystérieuse maladie décimant les cerfs de la région ; historique, lorsqu’il conte l’arrivée dans le Kentucky des premiers colons, les massacres perpétrés pour s’implanter et leurs espoirs dans ce nouveau territoire ; intime enfin, lorsqu’il évoque l’angoisse de voir ses enfants disparaître. C’est devenu un élément essentiel à la construction du film

Nous voulions proposer au spectateur une sorte de « flux de conscience », fait de moments d’observation directe du réel et de « décrochages », au détour d’images et de sons qui semblent détachés du réel, comme des échos de pensées, d’émotions, de souvenirs qui traversent Brian. Il y a certaines blessures, certains sentiments, qu’on ne peut évoquer que de cette manière-là : comme dans un rêve éveillé. Il y a aussi cette sensation de cauchemar face au réel qui se délite. Pour mener à bien ce montage associatif tout en préservant l’unité du film, notre monteur Théophile Gay-Mazas a été d’une grande aide.

L’esprit de Brian bruisse d’une catastrophe en cours, d’une apocalypse à venir. Il est confronté à la peur de voir son monde se désagréger et disparaître. C’est en ce sens que nous avons travaillé avec Jay Gambit, musicien noise de la scène de Philadelphie. Lors d’une session d’enregistrement en France, il a composé, d’après un premier montage image, une partition à l’aide d’instruments appartenant au folklore appalachien et de bruits d’industries minières – jadis très présentes dans l’est du Kentucky, mais désormais appelées à disparaître – enregistrés in situ. Il les a travaillés jusqu’à les rendre méconnaissables, comme un écho lointain d’un passé révolu. La musique prolonge ainsi le ressenti de Brian et donne à entendre l’agonie d’une région et le sombre pressentiment de celui qui y assiste.

Quand la musique apparaît, elle est souvent l’élément moteur de la séquence. Nous avons accordé beaucoup d’attention aux effets sonores, par le biais de coupes franches et sèches, de recours à la saturation, à la sous-modulation, ou à l’inverse à l’amplification sonore. C’est un moyen pour nous de communiquer des émotions sans passer par les mots ou les situations

Le choix du 1.33 permettait de casser d’emblée les représentations stéréotypées issues du western, du cinéma des grands espaces, etc. Nous ne voulions pas céder à la démesure que le paysage semble appeler, et rester très proches des personnages. Si notre film entretient un lien avec le western, c’est sous une forme minimaliste et crépusculaire – et non sous sa forme iconique, spectaculaire au point de nous empêcher de voir le reste. Nous avons voulu renforcer ce parti pris en optant pour un champ colorimétrique axé sur les couleurs primaires, dont nous avons ensuite accentué les contrastes. Nous visions une beauté visuelle mais un peu « dure »

Globalement, le film est sur le registre de la scansion, et le chapitrage y participe. La première partie – Under the Family Tree – traite de l’importance du clan familial, sur lequel pèse une sourde menace, car ce qui se passe à l’extérieur (dans les collines et ailleurs dans la société ou dans le monde) contamine l’intérieur de la cellule familiale.

La deuxième partie – The Wasteland – évoque ceux qui, comme Brian, ont fait le choix de rester dans cette région, qui endurent son âpreté, la voient décliner et continuent néanmoins à s’accrocher à leur mode de vie. Nous voulions que ce second mouvement soit plus solaire, à fleur de peau, comme un moment suspendu, reflet d’un présent qui s’apprête à basculer dans un avenir incertain.

Dans la troisième partie – Land of Tomorrow – les enfants, jusqu’ici présents en arrière-plan, s’emparent du film. Petit à petit, ils en viennent à occuper le devant de la scène. Ils s’imposent par leur candeur et leur pulsion de vie qui contrastent avec l’asthénie de Brian, de plus en plus dévoré par un sentiment de défaite. Nous voulions qu’il leur cède la place, qu’il devienne une silhouette muette et erratique, un simple fantôme qui hante les lieux. Nous tenions beaucoup à finir sur les enfants. Sur leur présence et leur énergie, mais aussi sur une chose que nous avons viscéralement ressentie tout le long du tournage : l’appel à l’aide d’un enfant, héritier d’un monde en ruines qu’il devra réinventer.

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Par jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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