A propos de Sankara n’est pas mort
J’effectue mon premier voyage au Burkina Faso en 2012. Sur place, je suis guidée par une amie française qui travaille comme institutrice pour l’école d’un village isolé dans la brousse. J’ai un coup de cœur immédiat pour ce pays. Mais mon engouement se teinte d’amertume face aux blocages politiques, économiques et sociaux subis de longue date par la population. Je me jure de revenir un jour avec un projet de film, sans imaginer un seul instant que la situation politique pourrait évoluer si rapidement…
Le 31 octobre 2014, en effet, Blaise Compaoré, président du Burkina Faso depuis vingt-sept ans, est chassé du pouvoir par la rue. Partout dans le pays, le soulagement et la joie sont immenses. Un gouvernement de transition se met en place. Son objectif est clair : assurer le retour à l’ordre constitutionnel dans un délai de douze mois. Après trois décennies de règne sans partage du clan Compaoré, marquées par la violence, la corruption et le népotisme, le peuple burkinabè a enfin obtenu par lui-même la possibilité de décider (presque) librement de son avenir politique. Une nouvelle ère s’ouvre.
Pour ma part, je suis très impressionnée par cette révolution pacifique, son atmosphère joyeuse et son choix inattendu de faire confiance au jeu constitutionnel. Je me demande quelle suite va être donnée par la classe politique à cette formidable mobilisation populaire. Et puis, surtout, l’envie de faire un film grandit chaque jour davantage. J’envisage alors en effet de faire un film qui s’attacherait à découvrir et comprendre comment les citoyens burkinabè appréhendent cette extraordinaire promesse de changement. De fait, le départ de B. Compaoré a créé un énorme appel d’air, dans lequel peuvent s’engouffrer brusquement tous les désirs, tous les espoirs, mais aussi toutes les illusions.
Or, je prends rapidement conscience du fait que dans cette période d’effervescence politique, la principale référence de la révolte populaire, c’est l’ex-président du pays :
Thomas Sankara. Au pouvoir de 1983 à 1987, Sankara s’est imposé comme un président proche du peuple, un réformateur énergique, un excellent orateur et un pourfendeur inlassable du néocolonialisme et de l’impérialisme. En quatre ans seulement, il a transformé son pays en profondeur et marqué toute une génération de Burkinabè. Mais ses idées révolutionnaires et son aura grandissante ont commencé à déranger, autant sur la scène politique internationale que dans son propre camp. Le 15 octobre 1987, son ami et collaborateur Blaise Compaoré organise son assassinat et prend le pouvoir à sa place. La disparition brutale et précoce de Sankara en fait aussitôt un martyr de la cause du peuple : surnommé le « Che africain » partout dans le monde, il est célébré au Burkina comme un véritable héros national. Vingt-sept ans plus tard, le souvenir de Sankara est encore très présent dans le pays, et les instigateurs de la révolution d’octobre 2014 ont remis son héritage politique sur le devant de la scène.
Il me semble donc indispensable que mon film puisse rendre compte de ce constat : aujourd’hui plus que jamais, au Burkina Faso, Thomas Sankara est dans toutes les têtes, même (et surtout) chez ceux qui sont nés après sa disparition Au départ, mon projet de film documentaire consistait à donner directement la parole aux Burkinabè, afin de dresser un portrait kaléidoscopique de la société, ceci à un moment crucial de l’histoire du pays qui voit la mémoire de Thomas Sankara particulièrement ravivée.
Cependant, j’ai rapidement écarté l’idée de mener des entretiens moi-même et sous une forme « classique ». D’abord, de crainte de ne pas y trouver ma place, ni la matière suffisante à la mise en place d’un récit. Mais aussi parce que – c’est un fait culturel indéniable – la plupart des Burkinabè sont extrêmement pudiques. Cela ne leur est en effet pas du tout naturel d’exprimer un point de vue personnel sur une situation donnée, encore moins de confier leurs désirs, ou d’évoquer leur vision de l’avenir. Pour contourner cette difficulté, j’ai alors imaginé le dispositif suivant : prétendre que Sankara n’est pas mort, soumettre cette hypothèse à des Burkinabè et recueillir leurs réactions. En me plaçant sur le mode de l’absurde, je fais ainsi le pari que les personnes interrogées se livreront plus facilement. En effet, l’usage de la formule « et si on disait que (Sankara n’est pas mort) » crée d’emblée une distance par rapport à la réalité en suggérant l’existence d’un monde parallèle imaginaire. C’est ce décalage fictionnel qui doit permettre de libérer la parole des Burkinabè, et de donner ainsi accès à leurs représentations individuelles et collectives.
Dans le prolongement de cette idée, j’ai inventé un personnage fictif, Bikontine, qui rêve chaque nuit de Sankara, en déduit que celui-ci n’est pas mort et décide de partir à sa recherche. Ce personnage sera donc à la fois mon alter ego et mon intermédiaire : il défendra à ma place ce postulat provocateur et mènera lui-même les entretiens. De cette manière, ses interlocuteurs ne devraient pas se sentir placés au centre de l’attention, ni percevoir la situation de manière trop intrusive. Je voudrais préciser que la quête prise en charge par Bikontine n’est pas aussi folle qu’il n’y paraît, car prétendre que « Sankara n’est pas mort » dépasse largement le cadre de la plaisanterie ou du prétexte gratuit. En effet, Thomas Sankara fait partie du socle historique et culturel du Burkina, et tient à ce titre une place prépondérante dans l’imaginaire collectif burkinabè. En déclarant que Sankara est vivant, on professe à la fois le plus affreux des mensonges et la plus incontestable des vérités. Cette extrapolation un brin loufoque présente en outre le redoutable avantage d’évoquer d’un seul coup, avec humour et gravité, le passé (la parenthèse sankariste), le présent (la chute de Compaoré) et le futur (la transition démocratique et le projet de société). Par ailleurs, il n’est pas question de piéger nos interlocuteurs. Au contraire, ils seront partie prenante de cette « fiction véridique », et seront libres de se mettre à nu ou bien de se cacher eux aussi derrière un personnage qu’ils pourront s’inventer pour l’occasion. Il est d’ailleurs fort probable que dans certains cas, nous nous fassions nous-mêmes surprendre et finissions en arroseurs arrosés. Que les réactions soient délirantes ou raisonnées, anecdotiques ou profondes, poétiques ou vulgaires, tristes ou cocasses, bavardes ou laconiques, elles nous permettront toutes d’esquisser un portrait vivant, sensible, collectif et subjectif du peuple burkinabè, afin de mieux connaître et comprendre ses aspirations, ses révoltes et ses contradictions
