Parole de cinéaste : Clémence Davigo

A propos de Les oubliés de la Belle Etoile

Dans mon premier film, Enfermés mais vivants, je faisais le portrait d’un couple, Annette et Louis, qui, pendant de longues années, s’étaient aimés malgré la prison qui les séparait. Je leur ai proposé de revenir sur les lieux où Louis avait été enfermé : les anciennes prisons de Perrache, alors transformées en université. Déambulant le long des murs et à travers les souvenirs, remontant le temps de l’enfermement, Annette et Louis racontaient leur lutte rageuse pour échapper intérieurement à la prison et sauvegarder leur sentiment d’être vivants.

Cette volonté de tordre le cou au destin, de tracer sa voie malgré ce qu’on a voulu faire de lui, je l’ai retrouvée chez un ami de Louis, rencontré lors du tournage : il s’appelle André Boiron, mais dans le milieu tout le monde l’appelle Dédé. Comme Louis, Dédé a connu la prison. Il y a passé 35 années de sa vie pour braquages.

Grand monsieur à la voix attendrissante, Dédé a une belle gueule d’acteur italien. Souriant et malicieux, il s’exprime avec un léger zozotement qui contraste avec son côté flambeur : manteau beige, chemise et chaussures de ville, il aime rouler dans de belles voitures même si ses moyens ne le lui permettent plus.

Enfant de la misère et vieux gangster à la retraite, au cours de nos discussions j’ai compris que son histoire avait une préhistoire. Qu’il avait vécu une autre forme d’enfermement avant l’expérience de la prison. Dès l’âge de 9 ans, Dédé a été placé dans le centre de redressement de la Belle Étoile et ce qu’il m’en a raconté m’a bouleversée.

Les trois années que Dédé a passées à Mercury, une petite commune située en Savoie, restent gravées dans sa mémoire comme les pires souvenirs de sa vie. Même la prison, « c’était de la rigolade à côté », dit-il. Selon lui, c’est d’ailleurs ce qui a marqué le début de la fin : « À partir de ce moment-là, mon avenir était déjà tracé, c’était foutu ». Lorsqu’il raconte les terribles souvenirs de son passage à la maison de correction et les sévices infligés par l’abbé Garin (le directeur du centre) et les chefs, c’est toujours avec des mots d’enfant : « J’avais des bobos derrière les genoux qui ne guérissaient jamais ». Et de conclure : « Si je compte, en plus des années de prison, celles que j’ai passées en maison de correction, et autres centres d’apprentissage, j’ai pratiquement toujours vécu enfermé. »

Ce n’est que des années plus tard, alors qu’il était déjà à la retraite, que Dédé a retrouvé, via les réseaux sociaux, un groupe d’anciens pensionnaires du centre de redressement.

Un jour, Dédé m’a proposé de l’accompagner au repas partagé qu’organise chaque été ce groupe d’anciens pensionnaires de la Belle Étoile. Quelques heures de détente pour ceux qui furent des enfants abandonnés, placés, sur les lieux mêmes où ils se sont rencontrés. J’étais à la fois émue et surprise par cette improbable réunion. Qu’est-ce qui pouvait bien pousser Dédé et ses amis d’infortune à se retrouver tant d’années plus tard dans cet endroit dont ils gardent d’effroyables souvenirs ?

Entre pâté en croute, tarte aux mirabelles maison et cubi de rosé, le repas se déroule dans une ambiance bon-enfant. Il fait beau, un groupe de bambins s’amuse au loin. Les paroles et les blagues fusent, mais je perçois quelque chose de lourd derrière cette apparente légèreté, une sorte de pudeur cachée. Ce que j’ai tout de suite perçu, c’est un fort sentiment de fraternité, de joie, de camaraderie. Et mon désir de film est né ce jour-là : j’étais glacée par cette histoire terrible, mais en profonde empathie pour ces hommes et ce besoin qui était le leur de se retrouver, inlassablement.

J’ai alors souhaité réaliser un film qui puisse accueillir ce que je percevais chez ces hommes : les linéaments d’une amitié, les fils d’une complicité, les liens du malheur mués en de solides attaches pour continuer à vivre.

En écoutant ces hommes, aujourd’hui retraités, j’ai pu mesurer à quel point leur passage en centre de redressement durant leur enfance a eu de terribles répercussions sur toute leur existence. Chacun porte les marques de son séjour au centre de la Belle Étoile : mutisme, blocages, cauchemars, tentatives de suicide, isolement social, grande fragilité, problèmes de santé… Ils sont plusieurs à ne jamais avoir osé en parler, ni à leurs proches ni à d’autres. Et lorsque certains ont tenté de le faire, on ne les a pas cru. Pour la plupart, le traumatisme est tel qu’il aura fallu attendre 60 années pour que la parole se libère. Ce n’est pas juste le temps qui passe, qui a permis à ces personnes de se raconter, c’est aussi la force du collectif, le réconfort d’être ensemble : se sentir rassuré sans avoir besoin d’expliquer, de prouver ou de se justifier.

critique du film https://dicodoc.blog/2025/03/11/la-belle-etoile/

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Par jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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