A propos de Direct Action
Ben Russell. J’ai commencé à m’intéresser aux collectifs et aux idées utopiques il y a longtemps, au travers de portraits que j’ai faits de lieux et de groupes. Ce n’est qu’en 2020 que j’ai entendu parler d’une communauté d’activistes en France qui avait gagné contre l’État et créé une zone autonome par la même occasion. J’étais donc très curieux de voir à quoi pouvait ressembler cet endroit après la victoire.
Guillaume Cailleau. Comme je suis installé à Berlin et bien que j’aie étudié à Nantes jusqu’en 2000, je n’ai suivi leur lutte qu’à distance. Lorsque Ben m’a proposé d’y aller, j’ai demandé à un ami qui avait régulièrement fréquenté la ZAD pendant la lutte contre l’aéroport d’être notre guide. Et il nous a vraiment ouvert la porte.
BR. Quelques personnes sur place connaissaient déjà mon travail tandis que d’autres se sont simplement intéressés à l’idée que nous soyons avec eux. La ZAD a été surreprésentée dans les médias français mais, à ma connaissance, très peu d’artistes y sont venus pour travailler sur cette question de la représentation. Je crois que la communauté a accueilli à la fois avec enthousiasme et perplexité notre proposition initiale. Il ne s’agissait pas de demander à rencontrer un·e fermier·ère, un·e militant·e, un enfant… Tout ce que nous avons dit c’est « nous allons d’abord venir pendant dix jours puis nous reviendrons tous les deux mois jusqu’à ce qu’on ait fini ». Notre méthodologie était claire : venir, discuter avec les résident·e·s, travailler avec elle·ux et, enfin, leur demander si nous pouvions revenir filmer. La ZAD est un endroit où personne n’est photographié ou filmé sans son consentement explicite, il nous fallait donc impérativement prendre notre temps et avoir un comportement en phase avec notre démarche.
GC. À propos de confiance, il fallait que ce que nous faisions soit visible. Nous montrions nos rushes chaque fois que nous revenions. Les ZADistes se sont habitués à nos séjours et ont commencé à comprendre ce que nous faisions en même temps que nous commencions à les comprendre.
BR. Notre idée de départ était de réaliser un portrait de la ZAD dans sa totalité – de l’envergure d’un aéroport international. Nous nous sommes vite retrouvés à nous concentrer sur des activités qui, d’une façon ou d’une autre, sont collectives. Si nous avions préféré adopter des points de vue individuels, nous aurions été pris au piège en présentant des personnages spécifiques plutôt que de faire un film sur un collectif.
GC. La ZAD est un lieu extrêmement divers avec plus de 150 personnes y résidant de manière permanente et beaucoup d’autres qui vont et viennent, regroupées en différents collectifs avec différentes sensibilités. Se focaliser sur un ou sur quelques individus aurait nui à cette diversité.
BR. Nous restions sur place à chacune de nos visites. Afin de contrer la mauvaise réputation de la ZAD construite par le gouvernement et les médias, les ZADistes ont très tôt décidé d’ouvrir un centre d’accueil pour que quiconque souhaitant leur rendre visite puisse s’installer, être à l’aise. N’importe qui peut se rendre dans la ZAD, pour autant de temps qu’iel veut (plus ou moins). C’est un élément essentiel, révélateur de l’idée fondamentale de ce qu’est la ZAD et cela nous a beaucoup aidé à réaliser le film.
GC. Nous ne pouvions pas filmer les moments de démocratie participative par exemple. Le risque de répression est si élevé que, même lorsque vous ne faites rien d’illégal en soi, vous ne voulez pas être enregistré car le moindre enregistrement pourrait être utilisé contre vous.
BR. Les gens sur place vivent dans une paranoïa légitime. Au moins 3 000 activistes de gauches sont fichés S en France, donc classés parmi les terroristes, et constamment sous surveillance. Bien que nous ne sachions pas qui, parmi les ZADistes, est concerné, nous avons fait le choix de n’utiliser que leurs prénoms au générique, de filmer autant des mains que des visages, voire de ne pas identifier du tout certaines personnes dans le film.
GC. L’action directe est généralement appliquée par des individus qui s’organisent pour prendre le contrôle des circonstances propres à leur existence sans avoir recours au capital ou à l’État. Il ne s’agit pas seulement de confrontations avec la police : il est avant tout question de prendre son destin en main. Or, cette idée correspondait très bien à ce que nous voulions montrer. C’est un film sur la ZAD mais aussi sur le cinéma : l’action directe c’est aussi notre façon de faire des films.
BR. Ce qui, pour moi, était clair dès le début, c’est que cette communauté ne ressemble à aucune autre que nous avions pu rencontrer avant. Leur fonction est de soutenir la lutte. Toutes les activités périphériques (partager les repas, travailler ensemble, faire du pain, forger ses propres outils) sont là pour soutenir la lutte. Dans notre façon de concevoir le film, l’action directe est un processus sur le long terme. Étant donné notre sujet, nous avons employé beaucoup d’énergie à trouver la forme dont la radicalité corresponde à celle de notre fond. Celle qui s’est imposée à nous est d’une désarmante (radicale) simplicité ; à savoir monter une caméra S16mm sur un trépied, l’orienter vers un sujet et de regarder un « événement » se produire – notre manière de l’entendre et de le comprendre s’affinant au fil du temps passé sur place. …
Nous avons bien sûr été très influencés par les approches de cinéastes tels que Chantal Akerman, James Benning, Kevin Everson, Sharon Lockhart, Ulrike Ottinger and Frederick Wiseman. Mais s’agissant de son et d’image, notre façon de faire nous est apparue comme une définition très succincte de ce que le cinéma direct pourrait être
BR. C’était l’un des fondements de notre intérêt, que les anarchistes aient gagné ! Non seulement, iels ont gagné, mais iels ont réussi à créer une zone autonome en France depuis six ans – du jamais vu depuis les Zapatistes au Mexique. Cet espoir a permis de faire naître un film ancré dans le présent, qui s’intéresse à ce qui se passe maintenant et ce qui se passera demain plutôt que de ressasser le passé.
BR. Tourner c’était à la fois choquant et révélateur pour nous. Choquant parce que l’ampleur de la violence utilisée était proprement effrayante. Révélateur parce que nous nous trouvions confrontés au type de violence policière que les ZADistes ont dû éprouver en 2012 et 2018 à Notre-Dame-des-Landes. La répression gouvernementale et les violences déployées contre les manifestant·e·s à Sainte-Soline n’avaient rien de nouveau. Les personnes avec lesquelles nous avons parlé étaient avant tout surprises par l’échelle de la violence, pas par son existence. Tandis que je filmais la dernière séquence de cette manifestation, je me suis dit (pour toutes sortes de raisons) qu’il n’y avait aucun moyen que nous montrions cela dans le film. Aussi, quand une femme est entrée dans le champ en criant « ce n’est pas ce qu’il faut filmer », j’étais totalement d’accord. Ce moment est resté dans le film, pour dévier les spectateur·ice·s de la violence, les renvoyer vers tout ce que les images de la première partie peuvent évoquer alors et envisager ce que l’on peut en tirer pour l’avenir
