Jodhpur, le bleu et les rencontres
En 2022, j’ai été invitée au Rajasthan International Folk Festival, le RIFF, à Jodhpur, pour présenter mon documentaire Princes et Vagabonds, réalisé en 2019. J’avais entendu parler de Jodhpur bien avant d’y aller. On l’appelait la ville bleue, et ce nom avait quelque chose de mystérieux qui m’attirait.
Jodhpur est dominée par son immense fort, qui semble surveiller la ville depuis la hauteur. Dans les vieux quartiers qui s’étendent à ses pieds, les maisons des Brahmanes sont peintes en bleu. Ce bleu, lorsqu’on le découvre pour la première fois, est presque irréel. Il enveloppe les façades, les ruelles, les perspectives et donne à la ville une dimension féerique. On a parfois l’impression que la pierre elle-même s’est mise à rêver.
Comme les autres invités du festival, j’aurais pu être logée dans un hôtel luxueux, confortable et parfaitement organisé, installé à l’écart de la ville. Mais ce n’était absolument pas ce que je cherchais. Je voulais être au cœur de Jodhpur, dans un lieu qui appartienne à son histoire.
J’ai donc choisi de séjourner dans un ancien palais jaïn, vieux de quatre cents ans. Le palais était sublime. Ma chambre donnait sur la cour intérieure, où se trouvait une fontaine de marbre. Dans ces anciennes demeures aristocratiques, les fontaines occupent souvent une place centrale. On y dépose des pétales de fleurs qui flottent sur l’eau et transforment la cour en une sorte de tableau vivant.
J’avais donc, chaque matin, sous les yeux, cette architecture ancienne, cette cour, cette eau immobile couverte de fleurs. Et surtout, j’étais dans Jodhpur.
Très vite, le festival est devenu autre chose qu’un simple rendez-vous professionnel. Il m’a offert la possibilité de parcourir la ville, de m’enfoncer dans les vieux quartiers, de regarder les habitants, les maisons, les gestes, les marchés, les visages. Je me suis mise à filmer.
Je filmais tout.
Le quartier bleu, les ruelles sous le fort, les architectures, les scènes de rue, les petits détails qui, pour un visiteur pressé, seraient peut-être restés invisibles. Je filmais cette ville qui semblait vivre à son propre rythme, traversée par quelque chose d’ancien et de profondément indien. Peu à peu, ma présence à Jodhpur s’est transformée en tournage.
Le voyage qui devait être consacré à la présentation de Princes et Vagabonds devenait ainsi le point de départ d’un autre film.
Mais Jodhpur ne m’a pas seulement offert des images. Elle m’a offert des rencontres.
Parmi les journalistes présents au festival, j’ai rencontré Lalit Rao. Il avait fait des études en France et parlait le français avec une élégance et une précision qui m’ont immédiatement impressionnée. Sa compagnie était exquise : cultivé, intelligent, drôle, curieux, il connaissait Jodhpur autrement que comme un simple décor touristique.
Grâce à lui, j’ai découvert d’autres endroits de la ville, des lieux que je n’aurais probablement jamais trouvés seule. Il est devenu en quelque sorte mon compagnon de découverte, celui qui permettait à la ville de se dévoiler autrement.
J’ai également rencontré Marianne Borgo, actrice française qui connaît magnifiquement l’Inde. Là encore, la rencontre a dépassé le cadre du festival. Nous avons passé de très bons moments ensemble, autour de conversations, de découvertes et de cette complicité particulière qui peut naître entre artistes lorsqu’ils se reconnaissent une même curiosité pour le monde.
Au point que j’ai fini par la solliciter pour mon film suivant.
Car c’est peut-être cela qui restera de ce séjour à Jodhpur : le déplacement progressif d’un projet vers un autre. Je venais présenter Princes et Vagabonds. J’y ai reçu le prix du meilleur documentaire. Mais, au-delà de cette récompense, le festival m’a offert un terrain de cinéma inattendu.
Le film suivant, Self-Fiction, Self-Migration, réalisé en 2023, est en partie né là, dans les rues bleues de Jodhpur, au milieu des rencontres que le hasard du festival avait placées sur mon chemin.
J’ai toujours aimé ces moments où le cinéma échappe au scénario que l’on avait prévu pour lui. On part quelque part avec une idée précise, et le lieu, les rencontres, les hasards viennent déplacer le projet. À Jodhpur, le festival est devenu un tournage, le tournage est devenu un nouveau film, et les rencontres professionnelles sont devenues des amitiés.
C’est sans doute l’originalité la plus précieuse de ce séjour : je n’en suis pas repartie seulement avec un prix, des images et un nouveau projet de film. J’en suis repartie avec des amis artistes qui, pour certains, allaient accompagner durablement mon travail.
Jodhpur était une ville que j’avais rêvée avant de la connaître. Je l’ai découverte bleue, ancienne, somptueuse, vivante. Et, sans que je l’aie vraiment prévu, elle est devenue un lieu de cinéma.
Fabienne Le Houerou
