C COMME CALCUTTA

Calcutta,  Louis Malle, France, 1968-1969,105 minutes.

Ce film est le portrait d’une grande ville. Une ville, dont nous ne connaissons pas l’équivalent en Europe. Comment alors un cinéaste français peut-il l’aborder ?

Un cinéaste qui n’est pas un spécialiste de l’Inde, pas plus qu’il n’est un spécialiste de la géographie, ou de la démographie, ou encore de l’économie. Un cinéaste qui n’est qu’un cinéaste. Comment peut-il la découvrir lui-même pour la faire découvrir aux européens ?

Louis Malle ne fait pas un portrait touristique de Calcutta. En dehors d’un plan plutôt fugace sur le mausolée de la reine Victoria, il ne montre pas de monuments. Il ne s’intéresse qu’à la population de Calcutta, qu’il va filmer dans son quotidien, dans sa diversité, dans ses aspects surprenants. Surprenants pour un occidental. Mais Malle ne cherche pas à fabriquer une ville mystère qu’il aurait beau jeu de prétendre ensuite dévoiler. Il regarde Calcutta avec les yeux d’un cinéaste occidental, ouvert et curieux de ce qui fait sa spécificité, mais qui ne cherche pas à écarter ce qui lui saute aux yeux et qui sauterait aux yeux de tout occidental, même si cela risque de le limiter à des stéréotypes. Le premier regard d’un Occidental sur Calcutta peut-il éviter d’être attiré par la foule, l’omniprésence de la religion et surtout par la misère ? On a là les trois entrées principales du film de Malle.

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La foule, c’est cette impression de masse, dense, compacte, que l’on peut ressentir dans tous les lieux où le cinéaste nous conduit. Cette Les rues, les grandes artères, les parcs, les bidons villes aussi. Partout, un nombre impressionnant d’hommes et de femmes, des hommes surtout d’ailleurs dans les rues. Cette foule bigarrée, Malle la filme rarement en plan d’ensemble. Il préfère placer sa caméra en son cœur même, au plus près de tous ces individus anonymes qui sont constamment en mouvement, sans pourtant être agités. Les voitures, rares, les camions, les bus, les vélos, les poussepousses, les charrettes, tous ces véhicules essaient de se frayer un chemin dans cette foule qui occupe tout l’espace urbain. Le cinéaste ne nous propose que quelques rares travellings le long des artères. Ou bien, il filme, depuis le toit d’un train de banlieue, au milieu des voyageurs qui ont grimpé là parce qu’il n’y a plus de place à l’intérieur. Mais le plus souvent, la caméra est fixe, ou portée à l’épaule dans la foule, pour filmer en plan rapproché, ou même parfois en gros plan, les visages.

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La première séquence du film nous plonge au cœur de la dimension religieuse de la ville. Parmi les cargos ancrés là, les habitants de Calcutta se livrent au rituel du bain. S’immergeant à trois ou quatre reprises, se frottant le corps et le visage, lavant des morceaux d’étoffe, ces images sont bien connues. Inaugurant le film, elles nous disent que le cinéaste ne cherche pas à tout prix l’insolite ou le jamais vu. Elles sont certes déjà dépaysantes pour un occidental. Mais surtout, elles nous préviennent qu’il va falloir essayer de ne pas regarder le film avec nos références habituelles, nos préjugés et nos préventions. Malle sait bien que cela, au fond, n’est pas vraiment possible. Mais nous devons quand même essayer au moins de ne pas juger immédiatement ce que nous voyons, comme le cinéaste lui-même ne prétend nullement juger la réalité qu’il filme. Il sait en outre que cette réalité filmable n’est qu’un effet de surface, qu’elle cache une autre réalité bien plus profonde, mais qui lui reste inaccessible.

Les pratiques religieuses des hindous, Malle leur consacrera un des sept épisodes de L’Inde fantôme. Ici, il se contente du plus immédiat, l’omniprésence des croyances, la complexité des rituels. Il filme une cérémonie de mariage dans la caste supérieure, mille invités et un repas qui coûte une fortune ; une crémation pour laquelle il donne en commentaire quelques explications sur la croyance en la réincarnation. Il filme par exemple la fabrication de magnifiques statues de la déesse Kali qui circuleront toute une journée de fête dans une grande procession dans la ville avant d’être jetées au petit matin dans la mer. Là, comme dans tout le reste du film, le commentaire ne propose pas une interprétation. Il se contente d’apporter quelques éléments, un minimum de compréhension. Il situe les lieux où se déroulent les actions. Il donne quelques chiffres sur la démographie, les mouvements d’immigration des réfugiés pakistanais ou des paysans vers la ville et surtout sur sa situation économique. Une situation pour le moins préoccupante. La nourriture de base est rationnée et chère, les loyers sont aussi hors de prix et beaucoup sont contraints de vivre dans la rue. Il n’y a pas de travail pour tous, et l’État est souvent impuissant à régler ces problèmes.

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Il a été reproché à Malle de ne montrer de Calcutta que la misère, une misère parfois à la limite du supportable. Dans le mouroir de mère Teresa, rapidement évoqué, auprès des lépreux mis en quarantaine par la société, dans les bidonvilles existant en plein centre-ville, dans les banlieues, les « slum » où la survie même est toujours problématique. Cette misère généralisée pouvait-elle être esquivée, minimisée ? En contre-point, Malle filme les riches Indiens anglicisés qui jouent au golf et fréquentent les courses de chevaux. Un tel contraste révèle assurément l’engagement politique du cinéaste.

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La politique, Malle la filme aussi à l’occasion de deux manifestations revendicatives et contestataires. Dans la première, des femmes soutiennent le front populaire au pouvoir avant d’être renversé par des manœuvres politiciennes au parlement. Elles brandissent des drapeaux orange frappés du signe du trident, emblème de leur parti. Elles sont arrêtées par la police et passeront trois jours en prison. En rapportant ces faits, le commentaire souligne leur dimension non violente. Ce qui n’est pas le cas pour les manifestations des étudiants d’extrême gauche. Jets de pierres et de gaz lacrymogène, coups de matraque, cette manifestation n’a pas la couleur locale de la précédente.

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M COMME MALLE Louis

Cinéaste français (1932-1995)

Louis Malle est l’exemple type de ces cinéastes dont l’ouvre documentaire est passé nettement au second plan derrière son œuvre fictionnelle, alors qu’elle est au moins son égale par la richesse, sa variété et la pertinence de ses propos. N’a-t-il pas d’ailleurs lui-même déclaré en 1986 : « Le documentaire est la partie la plus profonde de mon travail » Il suffit de jeter un œil sur sa filmographie pour constater à quel point documentaire et fiction sont imbriqués dans son travail de cinéaste ne privilégiant aucun mode d’expression.

Louis Malle commence sa carrière par un coup d’éclat, un documentaire réalisé sur les fonds sous-marin avec le commandant Cousteau, qui reçut la Palme d’or au Festival de Cannes en 1956. Le Monde du silence est le premier film documentaire à recevoir cette distinction et il resta le seul jusqu’en 2002, avec la Palme décernée à Michael Moore pour Fahrenheit 9/11. Le film de Malle et Cousteau reçu en outre l’Oscar du documentaire en 1957. Par contre, en dehors du prix de la Fraternité décerné en 1969 à Calcutta, son œuvre documentaire fut peu couronnée alors qu’il reçut tout au long de sa carrière de nombreuses récompenses : deux prix Louis Delluc (Ascenseur pour l’échafaud 1958 et Au revoir les enfants 1987), deux Lions d’or (Atlantic city 1980 et Au revoir les enfants) à Venise où il reçut aussi deux prix du jury (Les Amants 1958 et Le Feu follet 1963). Les sept Césars reçus par Au revoir les enfants peuvent alors être considérés comme le sommet de sa carrière.

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Le premier documentaire réalisé par Louis Malle seul concerne le tour de France (Vive le tour, 1962). C’est la grande année de la rivalité Anquetil/Poulidor, mais le film n’est pas fait pour célébrer leurs exploits sportifs. En 18 minutes, il trace un portrait exhaustif de ce phénomène social qui revêt par son succès populaire, une véritable dimension culturelle. Et c’est bien ce que nous montre le cinéaste, à travers ces plans de foule enthousiaste (où il prend un malin plaisir à cadrer des bonnes sœurs en cornettes et des curés en soutanes), les excès de la caravane publicitaire ou le travail des suiveurs en moto. Du sport, il nous montrer surtout les difficultés, les chutes et les efforts de ceux qui en montagne ne peuvent compter que sur les « poussettes » pour pouvoir continuer l’ascension des cols. Une séquence prémonitoire est même consacrée au problème du dopage. Les images de ce cycliste titubant littéralement sur son vélo avant de s’effondrer inanimé dans le fossé sont terribles et auraient pu faire réfléchir bien des « champions » futurs ! Si ce film constitue aujourd’hui un document quasi historique sur une époque révolue, il montre aussi un cinéaste maîtrisant parfaitement son art. Le rythme du film est particulièrement travaillé, alternant les travellings rapides sur la foule, si rapides que l’image en devient floue (mais c’est ainsi que, du sein du peloton, on perçoit les spectateurs sur le bord de la route), et les plans fixes des coureurs s’aventurant, lors de la descente d’un col, dans un épais brouillard qui envahit l’écran.

La réalité sociale française, Malle la filme aussi en 1972, dans Humain, trop humain, consacré au travail en usine, et dans Place de la République où il porte un regard d’ethnographe sur les parisiens. Plus de 10 ans après le coup de tonnerre que représente Chronique d’un été (1960) dans le cinéma français, Malle reprend la direction de travail inaugurée par Jean Rouch et Edgar Morin en recueillant des fragments de « l’air du temps », comme l’avait également fait Chris Marker avec Le Joli Mai en 1962.

Calcutta

Les recherches créatives des documentaires de Malle se concrétisent à l’occasion de séjour dans deux pays que tout oppose, les Etats-Unis et l’Inde. A propos de l’Inde, et plus particulièrement dans le film sur Calcutta, Malle ne peut éviter de se confronter au problème du voyeurisme, notamment en filmant la misère. Son film sur Calcutta sera très mal accueilli en Inde, Malle étant accusé de ne montrer qu’une face misérabiliste du pays. Pourtant, s’il y a une qualité que l’on ne peut pas dénier au cinéaste Louis Malle, c’est l’honnêteté. Le regard qu’il pose sur les personnes qu’il filme n’est jamais un regard de voyeur. Et lorsqu’il affirme à la fin de God’s country être devenu un véritable ami de certains habitants de Glencoe (la petite ville où se déroule tout le film), il n’y a pas de raison de ne pas le croire.

Que ce soit en Inde ou en Amérique, ou dans l’usine automobile de Rennes, les films documentaires de Malle regorgent de gros plans de visages. Une façon bien sûr de s’approcher au plus près de la réalité humaine. En même temps, il s’agit, pour le cinéaste, de rendre compte de la fonction de représentation de l’image cinématographique. Car la particularité du filmage des hommes et des femmes que rencontre Louis Malle, que ce soit d’ailleurs en gros plan ou non, c’est de ne jamais éviter les regards caméra. En Inde, c’était inévitable. Malle ne cherche pas à faire oublier artificiellement la présence de l’appareil de prise de vue. Rendre la caméra invisible pour celui qui est filmé serait la plus grande des tromperies. Du coup, le regard caméra devient un échange de regard. Le cinéaste, et il est effectivement très souvent lui-même derrière le viseur, est aussi regardé par ceux qu’il regarde. Il enregistre ce regard en retour non comme preuve de la réalité de sa présence (vous voyez bien que j’étais là puisqu’on me regarde), mais comme révélation de la signification même du cinéma. Dans ce monde foisonnant, toujours plus ou moins étranger, même dans l’usine qui fait partie de notre paysage mais dans laquelle la majorité des spectateurs n’a jamais pénétré, la caméra ne peut que faire ressortir l’artificialité de la situation de filmage. Les femmes indiennes assises près du fleuve, ou celles qui retournent une tôle toute la journée sur la chaîne de l’usine, n’ont pas demandé à être filmées. Mais toutes ont quelque chose à dire. Elles le disent de façon silencieuse, d’un silence que devant l’écran nous ne pouvons pas ne pas entendre. C’est la force du cinéma de Malle d’avoir su mettre en évidence de cette manière l’éloquence des regards.

Il est grand temps de redécouvrir les films documentaires de Louis Malle.

 

E COMME ENTRETIEN – Caroline Lelièvre

Vous êtes diplômée de l’IFFCAM, master réalisation de documentaires
animaliers, nature et environnement. Présentez-nous cette école et la
formation que vous y avez suivie.

L’IFFCAM, « L’institut francophone de formation au cinéma animalier de Menigoute» existe depuis 2004, basée en Deux-Sèvres, c’est la seule école en Europe qui propose une formation théorique et pratique orientée vers le documentaire animalier et nature. L’École publique, anciennement rattachée à l’Université de Poitiers propose un Master « Réalisation de documentaires animaliers, nature et environnement », elle intègre des étudiants aux profils et formations différentes. Le site de l’école se trouve à la Grimaudière en pleine campagne à 45 min de Poitiers où nous étudions le cinéma, la prise de vue, l’écriture, le montage, l’environnement, la faune, la flore. Quinze étudiants par promotion maximum, les « Iffcamiens », une secte pour certains, une famille
pour d’autres.
Je suis rentrée à l’IFFCAM en 2013, nous devions faire un film par an, entre 15 et 25 min en première année et entre 20 et 45 min en deuxième. Nous réalisions nous même toutes les étapes de création autour du film, de l’écriture au mixage sonore en passant évidemment par le tournage et le montage. Nous nous aidions les uns les autres et ainsi apprenions à travailler en équipe. Des professeurs récurrents nous enseignaient l’écriture de documentaire et l’histoire du cinéma entre autres, nous bénéficions aussi de l’intervention de nombreux professionnels de l’image comme Laurent Charbonnier ou Vincent Munier. Enfin, nous avions minimum deux stages par an, un en novembre d’une semaine environ, axé sur les différentes techniques de prise de vue animalière. A partir de juin nous devions faire au moins un autre stage pour valider notre année, deux si nous trouvions. Ces stages m’ont énormément apporté, j’ai appris beaucoup sur le terrain et sur le métier en assistant des réalisateurs spécialisés dans l’animalier.

Vous êtes donc spécialisée dans un domaine particulier. Qu’est-ce qui explique ce choix.

Très tôt j’ai voulu faire un métier en lien avec l’image, j’adorais aussi écrire, raconter des histoires. J’ai commencé à faire de petits courts-métrage vers 16 ans et à participer à des ateliers vidéos avec une association Rouennaise « Sam&Sara ». En deuxième année de licence « Humanités et monde contemporain » j’ai étudié le documentaire en Estonie durant mon séjour Erasmus. Ce fût une petite révolution intérieure, c’est ça que je voulais faire, du documentaire. D’ailleurs j’avais moi-même commencé un documentaire sur mon expérience Erasmus, je filmais tout ce que je voyais, réalisais des interviews de mes amis espagnoles, français, flamands.. Je tenais aussi un journal de bord et c’est en arrivant en Laponie lors d’un voyage, que j’ai pris le plus de plaisir à filmer. De grandes étendues blanches, il y avait quelque chose de particulier ici, une nature un peu plus vaste et sauvage qu’en France. J’avais découvert L’IFFCAM quelques mois auparavant, je m’étais même rendue au fameux « FIFO » festival de films animaliers très lié à l’IFFCAM. Il m’est apparu un monde de passionnés, la grande famille de cinéastes animaliers et les films des étudiants. C’est donc très impressionnée par leur travail que j’ai désiré faire cette école. Je voulais « faire de l’animalier », mais il se trouve qu’il y a des humains dans tous mes films. Je ne peux pas m’en empêcher, pour moi le documentaire est aussi une excuse pour aller à la rencontre de passionnés et finalement je reviens toujours au même sujet. On peut difficilement avoir l’Homme d’un coté et la nature de l’autre, alors comment faire pour cohabiter?

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Un autre envol.

Parlez-nous des films que vous avez réalisés dans ce domaine : « Un autre envol », « Des HLM pour les cavicoles », « La quête du vol », d’autres…

La quête du vol et Des HLM pour les cavicoles sont mes films de Master 1 et Master 2. Avec le recul, je vois surtout les défauts techniques et d’écriture, mais ils ont l’avantage d’avoir été réalisés presque sans contrainte éditoriale. Pas besoin de correspondre à une case comme tous les films animaliers aujourd’hui produits pour la télévision, même si au fond on se met des freins tout seul.

La quête du vol est un film de 18 min sur la passion du vol libre, en particulier le parapente. J’ai rencontré de nombreux « libéristes » dans différentes régions de France qui m’ont parlé de leur passion, j’ai eu la chance aussi de voler moi-même avec ces pilotes et de filmer en l’air. Je voulais avec ce film faire découvrir une passion, mais aussi sensibiliser les parapentistes quant à leurs impacts possibles sur les populations de rapaces. Le film a été très apprécié dans le monde du Vol libre, j’ai même eu le droit à un article dans un magazine de vol libre.

Des HLM pour les cavicoles, mon film de deuxième année s’intéresse aux oiseaux cavicoles, comme le Pic noir et à la préservation de son milieu naturel, en particulier les arbres habitats. C’est un film, cette fois plus axé sur les animaux que les Hommes, qui avait pour objectif de sensibiliser « le grand public » et il se trouve que pendant le tournage les directives européennes « Oiseaux et Habitats » furent susceptibles de disparaître, j’ai décidé d’orienter la fin du film sur ce risque qui résonnait avec mon message principal « la protection de la nature une affaire commune ». Un autre envol est le film sur lequel j’ai passé le plus de temps, plus de deux ans. Il fait écho à mon film de première année, le vol libre et la préservation des rapaces. J’ai crée une collecte participative afin de commencer le tournage en août 2015 et également reçu une bourse de « Soroptimist », de plus L’IFFCAM m’a largement aidé en me prêtant du matériel. Enfin, mes camarades de promotion sont venu m’aider sur le terrain. Au bout de deux ans et quatre tournages, j’ai été contacté par Paul-Aurélien Combre réalisateur et producteur chez Mona-lisa production, et nous avons proposé le film à France Télévision et c’est comme ça que les derniers tournages furent réalisés et le film produit et diffusé. L’occasion pour moi de faire mes preuves. Occasion aussi de découvrir l’univers de la télévision et de prendre conscience qu’on ne fait pas un film pour soi, mais pour les autres.
J’ai aussi co-réalisé une série Animaux d’ici avec ma promotion pour France 3 Bretagne, 18 épisodes de 3 min sur les animaux, pour les enfants. Une belle expérience qui me donne envie de refaire une série animalière un jour.

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L’or bleu du Rajasthan

L’or bleu du Rajasthan a dans votre filmographie un statut particulier, par l’éloignement du pays où il a été réalisé d’une part, mais aussi par le thème abordé qui dépasse le cadre traditionnel du film animalier et de nature pour prendre une dimension plus sociétale. D’autre part, c’est un film collectif. Parlez-nous des conditions de sa conception et de sa réalisation.

Il y a une tradition à l’IFFCAM, à la fin de notre Master la promotion sortante réalise un film collectif. Pendant nos deux années d’études, nous récoltons des fonds, en vendant nos DVD de film de première année, en réalisant des films pour des associations ou entreprises et depuis quelque années aussi grâce au financement participatif. Dans notre cas, nous avons également réalisé une série pour FR3 et nos salaires ont été directement investis dans le film. Faire un film c’est une chose, mais de quoi avions nous envie de parler? En première année plusieurs étudiants de notre promotion ont proposé des sujets et un a retenu particulièrement l’attention celui de Léo Leibovici, un film sur le partage de l’eau en Inde. Léo avait lui même vécu 2 ans en Inde et connaissait bien la culture Rajasthanie. Nous avons élu 3 réalisateurs pour écrire ce film, Léo Leibovici, Camille Berthelin et Félix Urvois. Trois profils différents, trois approches différentes. Le tournage a duré deux mois plus quinze jours de repérages en amont. Sur place j’étais cadreuse et co-réalisatrice du Making-of. Nous avions de vraies conditions de tournage, chacun ayant un rôle à jouer. Il est évident que faire un film à 11 n’a pas non plus était toujours simple, chacun ayant ses idées, mais au final, des retours que nous avons régulièrement, il y a une belle unité dans l’écriture et le style. Nous tenions à laisser la parole aux Indiens, aussi les ONG que nous avions choisies furent crée par des Rajasthanais. La partie post-production fut longue, 5 mois environ et nos deux monteurs principaux Melissa Bronsart et Julien Posnic ont fait un travail remarquable. Ce film fût donc auto-produit avec « l’association des amis de l’IFFCAM », association crée par des étudiants en 2006 et nous continuions à le faire vire en festival, d’ailleurs notre première diffusion fût lors du « Festival international de
film ornithologique de Ménigoute » en octobre 2016. Il a obtenu depuis deux prix. Le prix du Jury au « Festival de l’oiseau et de la nature » en France et le prix du meilleur documentaire au « Smita Patil Documentary and Short film festival » en Inde. Il va prochainement être diffusé à Toulouse et Avignon, toujours dans le cadre de festival de films.

Quels sont pour vous les plus grandes réussites du cinéma animalier et de nature. Quelle vous semble être sa place aujourd’hui dans le monde de l’image. Sauf exception n’est-il  pas cantonné à la télévision ?

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L’or bleu du Rajasthan

Je vais choisir trois films très différents tant par la forme que par le fond. Le premier La marche de l’empereur de Luc Jacquet. Un film qui m’a marquée par sa beauté, son traitement et qui peut parler à tout le monde, même si on ne s’intéresse pas vraiment à la nature. Fait intéressant, c’est le documentaire français le plus vu au monde et le plus rentable de l’histoire du cinéma et du documentaire.
Ensuite, Green de Patrick Rouxel, un film engagé, qui dénonce la déforestation en Indonésie. Nous vivons l’histoire du film à travers les yeux d’une jeune Orang-outan. La particularité de ce court-métrage est qu’il n’y a aucun commentaire, juste des images et parfois de la musique. Un film sans budget, sans trucages et très poignant.
Enfin, La Vallée des loups de Jean-Michel Bertrand, « Un plaidoyer pour le sauvage ». Nous suivons la quête de Jean Michel Bertrand, son objectif, filmer une meute de loups installée en Savoie. 3 années de quête pour quelques minutes d’images de loups. L’intérêt du film est clairement la quête plus que les images de loup. C’est aussi un film engagé, rempli d’émotions et qui nous montre ce qu’est la nature, la nature sauvage. Il nous apprend aussi que l’animal passe toujours avant « La belle image », un bon exemple pour tous les réalisateurs animaliers en herbe. Je recommande d’ailleurs de découvrir les films des Iffcamiens, souvent en marge des productions actuelles. En effet, le genre animalier est régulièrement figé dans des cases, en particulier à la Télévision, soit on fait un film scientifique soit on fait un film avec des animaux mignons pour faire rêver et sourire si je caricature. Le cinéma permet une plus grande liberté, car le film animalier n’est en réalité pas uniforme, il évolue constamment et peut, comme les autres genres de films être le fruit d’un grand travail intellectuel, esthétique et artistique. Il faut laisser sa chance au cinéma animalier, comme le dit Maxence Lamoureux, auteur du livre Les cinéastes animaliers, enquête dans les coulisses du film animalier en France. « Du chemin reste à parcourir pour que l’image de l’animal soit perçue par tous comme le témoignage
d’un espace d’altérité riche d’enseignements. Car qui, à part les animaux sauvages, pourrait offrir à l’être humain, un autre regard auquel se confronter? Il faut filmer ce que le sauvage nous apprend de nous-mêmes. »

Sur quoi travaillez-vous actuellement. Avez-vous des projets en dehors du domaine du film animalier et de nature ?

Pour le moment je suis un peu dans l’attente, j’ai un projet de film, mais rien de sûr. Dans l’immédiat je souhaite et espère assister très prochainement des réalisateurs avec plusieurs années d’expérience derrière eux. J’ai encore beaucoup à apprendre du métier. Généralement je ne cherche pas un sujet pour faire un film, le sujet vient à moi par hasard, grâce à des découvertes et rencontres, je ferai peut être un film uniquement sur le bipède Homo Sapiens un jour.

Note : l’IFFCAM est menacée de disparaitre!  Voir les infos ici : https://www.change.org/p/nous-avons-besoin-de-votre-soutien

 

I COMME INDE

Prends, Seigneurs, prends de Cédric Dupire et gaspard Kuentz

L’Inde mystérieuse, surprenante, choquante même peut-être ; l’Inde colorée, faite de poussière et de sang, de cris et de murmures ; toute l’Inde dans une cérémonie où des hommes et des femmes entrent en transe, se bousculent, se flagellent ou sont battus, sans qu’aucun ne résiste, se lamente ou tente de s’échapper.

Nous sommes immergés dans cette cérémonie, totalement immergés. Nous en sommes aussi captifs que les différents protagonistes. La seule échappée est le passage d’un train, dans le lointain, entrevu entre les éléments du décor de la cérémonie. Il passe lentement, longuement, nous restons.

La caméra est placée au plus près des corps, des visages. Une caméra qui n’est jamais perçue comme une intruse. Visiblement, tous ont accepté sa présence, même si nous ne savons pas en fonction de quel contrat, tacite ou explicite. A un moment, un des officiant (un prêtre ?) entraine l’homme possédé à l’écart, pour qu’il lui murmure à l’oreille qui il est. Que tous s’éloignent dit-il, « sauf les blancs, eux ils font des images ». Remarque surprenante, qui peut très bien passer inaperçue, et dont d’ailleurs le film ne se hasarde pas à donner une interprétation. Mais une interpellation qui résonne pour nous spectateur comme une invite, une reconnaissance de notre position de spectateur, extérieur donc au mystère qui se joue, mais témoin de son existence, comme tous ceux qui sont là, en spectateurs eux-aussi, qui assistent à la cérémonie sans semble-t-il y participer, parmi lesquels beaucoup d’enfants, en cercle autour d’une scène (simple support de bois surélevé) construite en dehors des habitations et délimitée par des fanions qui flottent au vent. Une scène, mais ce terme occidental n’a sans doute pas de sens ici, car nous ne sommes pas au théâtre, les hommes et les femmes qui entrent en transe ne sont pas des acteurs qui joueraient un rôle. Et pourtant, nous ne pouvons pas ne pas voir que dans tout cela il se joue quelque chose, quelque chose sans doute de fondamental, mais qui nous échappe.

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Le film donc ne donne aucune explication, ce qui le situe bien sûr dans une perspective de cinéma direct. Et d’ailleurs, il va très loin dans cette direction. Car les cinéastes semblent s’être arrangés pour qu’aucune explication ne soit avancée, même par bribes, par les protagonistes ou les témoins. Ainsi le film qui pourrait être perçu comme évoquant le cinéma de Jean Rouch, et ce qu’il a appelé le « ciné-transe », en est en fait bien éloigné. Rouch était ethnologue et restait ethnologue lorsqu’il filmait les cérémonies d’envoutement au Niger (Les Maîtres fous, bien sûr). Ici, on a l’impression que Dupire et Kuentz eux veulent avant tout être, et rester, cinéastes. Que ce qui compte pour eux, et pour nous spectateurs, ce sont les images. Mais en voyant ces images venant d’un monde si différent de celui dans lequel nous vivons, nous sommes amenés nécessairement à nous interroger, et c’est la force du film : ces images mystérieuses ne vont-elles pas au-delà du spectacle pour atteindre le sacré, ou peut-être même le divin ?

Cinéma du réel 2017, compétition française.