H COMME HISTOIRE – Festival.

Le Festival international du film d’histoire de Pessac (en Gironde) en est cette année à sa 29° édition, du 19 au 26 novembre. C’est dire la longévité de cette manifestation dont le succès – le public est toujours au rendez-vous- ne se dément pas au fil des années.

Chaque année, une thématique spécifique permet l’organisation de la programmation. Celle de cette édition, « 1918 – 1939 la drôle de paix », permet certes de revenir sur la « grande guerre » et de ne pas ignorer la célébration du centenaire de sa fin, mais en même temps d’ouvrir sur ces années de « l’entre-deux-guerres » si riches historiquement et cinématographiquement parlant.

Car, et c’est là la principale originalité de ce festival, il s’agit tout autant de faire le point sur la connaissance historique de cette période que de dresser un bilan sur une production cinématographique mondiale foisonnante et particulièrement diversifiée, marquée en particulier par l’arrivée du cinéma parlant.

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Des dernières réalisations du muet nous pourrons revoir des films soviétiques (Arsenal et La Terre d’Alexandre Dovjenko, Les Aventures extraordinaires de Mister West au pays des Bolcheviks de Lev Koulechov, L’Homme à la caméra de Dziga Vertov, et La Ligne générale d’Eisenstein), mais aussi Berlin, Symphonie d’une grande ville de Walter Ruttman ou Métropolis de Fritz Lang, Le cabinet du docteur Caligari de Robert Wiene et La rue sans joie de G W Pabst pour les films allemands. Du côté des années 30 et 40, retenons les Chaplin (Les temps modernes et Le Dictateur), L’Age d’or et Terre sans pain de Buñuel, Ninotchka de Lubitsch, L’Opéra de quat’sous et La tragédie de la mine de Pabst. Des films plus récents évoquent aussi dans un regard rétrospectif la période de référence : Le Jardin des Finzi-Contini de De Sica Le Conformiste de Bertolucci et Vincere de Marco Bellochio, Land et Freedom, Jimmy’s hall et Le Vent se lève de Ken Loach et côté films français, 1929 deWilliam Karel, Indochine de Régis Wargnier, La Banquière de Francis Girod, Mayrig d’Henri Verneuil, Staviski de Resnais. Et il n’est pas possible de tous les citer…

De même pour les débats et rencontres où sont abordés entre autres la Guerre d’Espagne, Le Front populaire, la crise de 29 et bien sûr la naissance des fascismes. Des conférences où dominent les interventions d’historiens universitaires ou d’écrivains. Côté cinéma et culture le programme est tout aussi chargé : Chaplin et Keaton, le cinéma de la grande dépression, Kiki de Montparnasse et autres égéries des années 20, Damia, Mistinguett, Chevalier, Trenet…le temps du music-hall et des chansons réalistes, Joséphine Baker a deux amours sont des titres bien alléchants. Et bien sûr tout au long du festival on pourra rencontrer des réalisateurs, des producteurs et des distributeurs présents dans les salles à l’occasion des projections.

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Pour les documentaires, il existe à Pessac trois compétitions : La compétition documentaires proprement dite qui présente dix films inédits (Les aventures de Histoire du soldat de Michel Van Zele, Triptyque russe de François Caillat, Ma vie dans l’Allemagne d’Hitler de Jérôme …) ; Le panorama du documentaire qui sélectionne des films marquants en particulier diffusés à la télévision ( 68 sous les pavés les flics de David Korn-Brzona et Mai 68, les coulisses de la révolte d’Emmanuel Amara) ; et la Compétition documentaires d’histoire du cinéma  qui présente des films sur Jeanne Moreau (de Virginie Linhart), Anna Karina (par Dennis Berry) ou Kiyoshi Hurosawa ( Alain Bergala et Jean-Pierre Limosin).

Enfin (car il faut arrêter cette déjà longue énumération malgré son incomplétude), comme tout festival qui se respecte, Pessac offre un choix important d’inédits (une compétition fiction en propose une dizaine) et avant-premières : Edmond d’Alexis Michalik en ouverture et Colette de Wash Westmoreland en cloture. Et parmi les séances spéciales signalons la séance hommage à Marceline Loridan-Ivens avec le film d’Yves Jeuland, La vie Balagan de Marceline Loridan-Ivens.

Au total, un ensemble de films et de manifestations si important qu’il n’est pas possible d’être partout (le cinéma Jean Eustache où se déroule le festival offre 5 salles et donc 5 séances en parallèle !). Des choix souvent bien difficiles pour le public ! Mais que de découvertes à faire…

E COMME ENTRETIEN – Salina Crammond

A propos de  DOXA Documentary Film Festival .

Vancouver, BC Canada.

 

DOXA is a small, non-profit organization based in Vancouver, BC Canada that is devoted to the art of documentary. We screen a wide range of films – from the conventional issue-driven documentaries to films created auteurs and support artist-driven. DOXA is presented by The Documentary Media Society, which was founded in 1998. There’s been a number of highlights over the years, one of which was the retrospective of Claire Simon in 2016, as well as last year’s retrospective of Chris Marker both of which were a part of our French French program.

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Highlights of our next edition include the North American premeiere presentation of Alain Cavalier’s beautiful portraits series (which Thierry describes eloquently in his essay found here): https://www.doxafestival.ca/essay-thierry-garrel-certain-art-portrait

Other highlights include our dual spotlight program Quietude and Press Play. The first spotlight Quietude features a brilliant batch of films that are pushing the boundaries of documentary cinema, including Penny Lane’s The Pain of Others, which is constructed entirely using the YouTube confessional footage. This film provides some of the most relevant philosophical questions related to truth, technology and illness. These themes are also present in two other films in our Quietude program this year, including God Straightens Legs (World Premiere), in which  director Joelle Walinga crafts a beautiful work of cinematic art centered around her mother’s relationship to God and religious hope as means of combating her breast cancer.

Pour la quatrième année consécutive, DOXA accueillera en 2018 une section FRENCH FRENCH, dont le curateur est Thierry Garrel. Essentiellement axée sur une défense et illustration de la « politique des auteurs » (« le plus beau cadeau de la France au cinéma mondial »), FRENCH FRENCH présente à chaque fois une sélection de films documentaires récents – sortis en salle ou remarqués dans les grands festivals internationaux, qui sont projetés en présence de leurs auteurs – ainsi qu’une rétrospective choisie.

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Thierry Garrel:

Après Cinéma, de notre temps avec André S. Labarthe en 2015, une rétrospective Claire Simon en 2016 et 7 fois Chris Marker en 2017, DOXA confrontera cette année 6 films de la collection des Portraits réalisés par Alain Cavalier en  1987 et les Six Portraits XL que le cinéaste vient de composer trente ans plus tard. Les films récents de Sophie Bredier, Marie Dumora, Ruth Zylberman, Julie Bertuccelli et Michèle Smolkin complèteront cette édition centrée autour d’un nouvel art du portrait.

Selina Crammond

Director of Programming

DOXA Documentary Film Festival

Unit 110 – 750 Hamilton Street

Vancouver, BC Canada | V6N 2R5

Coast Salish Territory

Office: 604.646.3200 ext. 104

www.doxafestival.ca | Facebook | Twitter

Doxa

17th Annual DOXA Documentary Film Festival | May 3-13, 2018

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P COMME PROJECTION.

Projections, Dorine Brun et Julien Meunier, 2017, 45 minutes.

Des films hors-champ, mais avec son off (musique, bruitage, dialogues), c’est encore du cinéma. C’est du moins ce que nous propose Projections, de Dorine Brun et Julien Meunier. Car le cinéma c’est aussi des spectateurs, et ce sont justement les spectateurs que ce film a choisi de nous montrer, pendant le déroulement du film. Des spectateurs filmés donc plein cadre, en gros plans, des visages attentifs, qui regardent cet écran que nous ne voyons pas, qui regardent ces films que nous ne pouvons qu’imaginer. Filmer les spectateurs ce cinéma pendant la projection du film, une idée somme toute originale.

Ces spectateurs que nous montre Projections, qui sont-ils ? A vrai dire il ne s’agit pas vraiment de spectateurs lambda, pris au hasard dans une salle de cinéma. Nous sommes en fait dans un festival, Cinéma du réel, qui se tient tous les ans au Centre Pompidou à Paris, lors de l’édition de 2017, la 39° édition de ce festival consacré au cinéma documentaire. Et les spectateurs filmés font partie du jury « jeune » de ce festival. Cela implique bien sûr des conditions de visionnage bien particulières. D’abord ces jeunes vont devoir assister à pas mal de projections, quatre par jour en moyenne, pendant toute la durée du festival, à savoir plus d’une semaine. Ils vont devoir regarder des films qu’ils n’ont pas choisis. Et puis ils vont devoir décerner, collectivement, un prix. Ce qui implique discussions, confrontations, argumentations. Ils vont devoir soutenir leur point de vue. Composer avec celui des autres. Tout  cela doit être fascinant à suivre. Mais le film ne prend pas en compte cette dimension, pourtant essentielle, de l’expérience de jury. Une expérience à n’en pas douter passionnante. Et qui nous apprendrait beaucoup sur la relation de jeunes spectateurs au cinéma, en particulier documentaire.

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En dehors des séances nous retrouvons bien les jeunes membres du jury chez eux, discutant avec un ami ou un parent de cette expérience unique et des films qu’ils ont vus dans la journée. Bien sûr, il leur est difficile de prendre du recul et de se situer au niveau de l’analyse. Mais on pouvait attendre qu’ils expriment au moins leur ressenti, autrement qu’en mentionnant l’ennui suscité par un film qui semble-t-il n’a pas fait l’unanimité dans la salle. De l’expérience de jury, il en ressort surtout la dimension marathon, donc épuisante. D’où un plan insistant sur un jeune spectateur endormi !

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Les membres du jury jeune de cette 39° édition du festival Cinéma du réel on aimerait mieux les connaître. Pas forcément rentrer dans leur intimité ou découvrir leur vie personnelle. Mais pénétrer un peu plus dans leur vécu de spectateur de cinéma, pendant le festival et en dehors du festival. Sont-ils déjà des cinéphiles ? Deviendront-ils des cinéphiles ? Et que restera-t-il de cette expérience de cinéma intensif ? Des documentaires. Rien que des documentaires. Venus du monde entier. Une expérience qui ne doit sûrement pas laisser indifférent.

E COMME ESCALES DOCUMENTAIRES

Dans la belle ville de La Rochelle, un festival consacré au documentaire de création ; une multitude de salles – souvent petites mais propices aux échanges – aux quatre coins de la ville ; une programmation très diversifiée, avec de nombreuses sections, de la compétition internationale (le jury est présidé par Marie Dumora dont le dernier film, Belinda, est retenu pour la soirée d’ouverture)  à l’escale du monde (cette année un focus sur la Colombie) en passant par une programmation jeunesse. Et un invité d’honneur, à savoir en cette année 2017 Avi Mograbi, présent lors de la projection de 5 de ses films, dont les plus récents, Entre les frontières et Dans un jardin je suis entré.

Un des thèmes mis en avant cette année était le dialogue – et ses difficultés. Un nombre important des films présentés allant plutôt dans le sens de l’absence, ou même de l’impossibilité, de communication, jusqu’au conflit, la répression et la guerre.

Ce fut bien sûr une des constantes des propos d’Avi Mograbi concernant les rapports entre Israéliens et Palestiniens (ses positions critiques vis-à-vis de la politique de l’Etat Juif sont bien connues) mais aussi de la prise en compte, dans Entre les frontières, du problème des réfugiés (des Erythréens surtout), qu’Israël retient prisonniers dans le désert, à la frontière égyptienne, transformé en  camp de concentration.

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L’opposition, l’impossible dialogue, entre Israéliens et Palestiniens, est aussi clairement évoquée par les jeunes musiciens de l’Orchestre des Jeunes de Palestine dans le film d’Anne Renardet, It’s more than music, un film célébrant pourtant la dimension pacificatrice de la musique. Nous suivons cet orchestre lors de sa tournée estivale en France, jusqu’à Lyon et Aix en Provence. Comme le dit avec étonnement et pas mal d’ironie un de ces jeunes musiciens, « nous roulons depuis plus de 200 kilomètres, et aucun checkpoint !» Ce qui en dit long bien sûr sur les conditions de vie quotidienne dans son pays. Malgré cela ces jeunes sont pleins d’entrain et de joie de vivre, même si au fond on ne les sens pas très optimistes sur l’avenir.

Le conflit, c’est aussi celui qui oppose les Turcs et les Kurdes. Le film de Asli Özarslan, Dil Leyla, dresse le portrait d’une jeune femme germano-kurde qui devient maire de la ville de Cizre. Les premières images montrent la répression menée contre les Kurdes par l’armée turque et la mort par balles du père de Leyla. Pourtant dans la majorité du film la paix semble revenue. Nous suivons la gestion de la ville par la maire et son équipe, ses rencontres avec ses concitoyens, sur le chantier du nouvel abattoir en construction par exemple. Un répit de courte durée. Les élections législatives sont gagnées par le parti de Leyla, mais le pouvoir turc a du mal à l’accepter. Leyla sera arrêtée en prétextant des propos qu’elle n’a pas prononcés. L’espoir de paix semble définitivement anéanti.

Plusieurs films montrent pourtant des combats, individuels ou collectifs, des tentatives de résistance, d’affirmation de son droit, du droit de vivre tout simplement. Mais des combats plutôt perdus d’avance quand il s’agit de s’opposer aux autorités ou de faire bouger les mentalités ancestrales. Ainsi, en Syrie, Husein est contraint à s’exiler à Istanbul parce qu’il s’est présenté à un concours de beauté gay où il a gagné le titre de Mr Gay Siria (Mr gay Siria de Ayse Toprak). En Iran Roghieh se heurte violemment aux autorités municipales pour défendre le marché qu’elle a créé et qui permet à un grand nombre de femmes pauvres de travailler et ainsi de gagner de quoi vivre (Braving the waves de Mina Keshavarz.) A Beyrouth, ce sont les travailleurs immigrés syriens, travaillant à la construction d’un gratte-ciel, qui sont coupés du reste de la société par le couvre-feu qui leur est imposé (Taste of cement de Ziad Kalthoum). Comme lueur d’espoir dans ce monde qui broie les individus il n’y a peut-être que le sourire de cette enfant de trois ans, Lean, emportée par ses parents de la Méditerranée jusqu’en Suède pour fuir la guerre de son pays (69 minutes of 86 days de Egil Haskjold Larsen). Un long voyage, éprouvant pour les adultes comme pour les enfants, mais qui ici se termine bien. Dans le dernier plan du film,  Lean nous adresse un salut de la main, signe pour elle de la possibilité de vivre enfin en paix.

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69 minutes of 86 days de Egil Haskjold Larsen

D’autres films abordent les difficultés de dialogue pouvant exister au sein des familles. L’exemple le plus frappant est le film canadien de Mitchell Stafiej, The devil’s trap, où un jeune militaire, Lane, essaie de se réconcilier avec sa famille qui l’a dans le passé excommunié d’une Eglise protestante dans laquelle elle vit. Une vie au sein d’une véritable secte, quasi secrète, qui ne convenait guère au jeune Lane. Ses efforts pour renouer le contact avec les membres de sa famille resteront vains.

Autre problème familial, dans Brother Jacob de Eli Roland Sachs, la conversion au salafisme du frère du cinéaste. Celui-ci essaie jusqu’au bout de sauver la relation fraternelle qu’il a toujours entretenue avec lui. Mais le reste de la famille est moins compréhensif. Là aussi le dialogue a bien du mal à s’instaurer. Comme pour cette enfant née d’une mère célibataire et séparée de celle-ci, dans la Suède du début du XX° siècle, une enfant bâtarde rejetée par la société (A Bastard child de Knutte Wester).

Le grand prix de cette 17° édition de ce « festival international du documentaire de création de La Rochelle » a été décerné à Braguino de Clément Cogitore, un film qui lui aussi explore l’incompréhension entre voisins et le rejet de l’autre du seul fait de son existence. Un film âpre, comme cette famille qui a fui au fin fond de la Sibérie pour y mener une vie en autarcie au contact de la nature, mais qui n’accepte pas qu’une autre famille s’installe en face de chez eux. Jouant séparément sur le même banc de sable, les enfants ne s’adressent pas la parole. Ici aussi il y a un mur qui les sépare, même s’il n’est pas visible.

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Braguino de Clément Cogitore

Lire sur le blog :

Braguino

Belinda

69 minutes of 86 days

Entre les frontières

Chaque mur est une porte

Dil Leyla

 

E COMME ENTRETIEN / Luciano Barisone.

Vous quittez cette année le festival Visions du Réel après 7 ans passés en tant que Directeur artistique. Quel bilan faites-vous de ce festival et de votre action en son sein ?

Le Festival était déjà bien connu avant mon arrivée, mais dans ces sept dernières éditions, il a vu une augmentation constante autant dans le nombre de spectateurs que dans le nombre de films soumis à la sélection. Une telle popularité se mesure au rayonnement international de Visions du Réel, qui, à la suite de sa vocation annoncée de découvreur de talents et de plateforme de lancement mondiale, voit s’étendre sa reconnaissance, soit par la demande d’organisation de «cartes blanches» (souvent consacrées à la production documentaire suisse contemporaine) de la part de plusieurs festivals et institutions d’autres pays, soit par l’invitation à une étroite collaboration avec l’Academy Award américaine, qui décerne les Oscars, et avec l’European Film Academy, qui décerne l’European Documentary Award.

Quelle est pour vous la spécificité de VDR par rapport aux autres festivals consacrés au documentaire, francophones en particulier ?

Il n’y a pas une spécificité qui dure dans le temps et dans laquelle le Festival est figé. Les spécificités se créent avec le travail, au fil des années  et sont liées à la personnalité da chaque directeur. Ceci dit le nom même du Festival, « Visions du réel », donne bien l’idée d’une possible spécificité : le réel en tant qu’élément objectif n’existe pas. Ou mieux il existe peut-être, mais il n’est pas perceptible en tant qu’objectif. Chaque perception de la réalité est subjective. On est donc loin de l’idée de « vérité », autre élément méconnaissable, et plus prêt d’une idée de réel représenté, selon une vision individuelle et personnelle. En ce qui me concerne, je n’aime pas le mot « documentaire ». Je préfère celui de « cinéma du réel ». Le mot « documentaire » renvoie tout le temps à la télévision et à sa tache informative et didactique, d’une façon presque dogmatique. Or je ne peux pas accepter qu’une forme d’art née avec les Frères Lumière en tant que cinéma soit dépossédée de ce titre pour être considérée une forme mineure et pas du tout artistique. Pour moi le cinéma est l’art du doute et de l’illusion. Exactement comme le réel, qui est le territoire de cette forme d’art. La différence entre le cinéma du réel et cinéma de fiction est toute entière dans le dispositif utilisé. En ce qui concerne les autres festivals consacrés au cinéma du réel, francophones en particulier, j’ai un grand respect pour le FID Marseille, qui depuis longtemps a une programmation ouverte à l’art contemporaine et à la fiction, et aussi pour le Cinéma du Réel parisien, plus lié à une idée traditionnelle de cinéma direct. On arpente tous le même territoire, avec parfois de points de vue différents. Pour moi la forme et le fond sont autant importants que le côté humaniste des œuvres prises en considération.

Quel rapport entretiennent les différentes sections du festival entre elles ?

Chaque section du Festival suit une ligne propre et est en même temps coordonnée avec les autres. Les sections compétitives demandent des films en première mondiale ou internationale ; les autres ne sont ouvertes qu’au talent de cinéastes. La Compétition Internationale essaie de dénicher le meilleur de la production mondiale, à la suite d’une longue et profonde recherche dans le réseau international, soit dans la forme longue que moyenne et courte. La Compétition « «Regard Neuf » et celle nommée « Premier Pas » ont l’ambition et le plaisir de dénicher des talents aux prises avec leur premier long métrage ou bien avec leur premier court. La Compétition Helvétique veut mettre en lumière la production nationale suisse dans le domaine du cinéma du réel. « Grand Angle » recueille le meilleur de la production mondiale déjà montrée dans d’autres festivals internationaux. Les Ateliers sont consacrés à la présentation de l’œuvre intégrale de quelques cinéastes reconnus mondialement et sont accompagnés par des leçons de cinéma.  Le Prix Maître du Réel consacre un grand cinéaste, qui a travaillé dans la fiction autant que dans le réel. Le Festival se présente donc comme un outil de transmission entre l’expérience des maîtres et les jeunes auteurs émergents.

VDR a consacré cette année Alain Cavalier comme Maître du réel. Une grande partie de son œuvre est autobiographique. Comment analysez-vous cette dimension et pensez-vous qu’elle soit une caractéristique importante – voire majeure- du documentaire actuel ?

L’élément autobiographique se retrouve dans plusieurs disciplines artistiques depuis leur naissance. Il parcourt le cinéma du réel autant que celui de fiction. Je trouve plus honnête et moins prétentieux un cinéaste qui en fait usage en affirmant clairement un point de vue partial que celui qui, à travers un faux concept d’objectivité, prétends n’affirmer que la « vérité ». Parce que, en ne reconnaissant que le reflet d’un regard individuel, il affirme l’impossibilité d’un point de vue universel. Plutôt que regarder le réel directement, le cinéaste qui utilise l’élément autobiographique le considère à travers le filtre de sa propre humanité, une humanité pas cachée mais affirmée avec force et mise en valeur comme le seul critère d’une possible connaissance du monde. L’élément autobiographique dans l’œuvre de Cavalier est son contact évident, sa familiarité, avec les personnes qu’il filme. C’est une présence bienveillante qui capte dans les gestes et les mots de « l’autre » quelque chose qui pourrait être un écho de sa propre sensibilité ; et aussi de celle des spectateurs.

Le cinéma documentaire suisse vous paraît-il aujourd’hui plein de vitalité ? Quelle peut-être sa place dans le cinéma mondial ?

Le cinéma documentaire suisse est en bonne santé, bien protégé par des soutiens calibrés de l’Etat et de sages investissements de la télévision publique. Sa qualité primaire au niveau technique est impeccable et la variété de ses formes en garantit l’accès à un public nombreux et différencié. Tout ça lui vaut une place intéressante dans le cinéma mondial. Pas au niveau quantitatif (parce que d’autres pays, bien plus grands, produisent beaucoup plus de films), mais sûrement au niveau qualitatif.

Dans les 10 dernières années de VDR quels sont les films qui vous ont le plus marqué ?

C’est un peu difficile de faire une échelle des priorités, quand on voit plus que 3000 films par an, pour en choisir un peu plus qu’une centaine. Pour moi les films des programmes de ces sept dernières années sont presque tous formidables. Par contre je me souviens parfois de quelques films documentaires qui ont anticipé la réalité contemporaine, genre God Save Justin Trudeau, où l’on voyait l’actuel Premier Ministre du Canada en train de construire avec sympathie sa carrière politique, ou Edouard, mon pote de droite, qui montrait l’activité politico-administrative de Edouard Philippe, à cette époque maire du Havre et maintenant nouveau Premier Ministre français.

Si en quittant VDR vous aviez une proposition à faire concernant son avenir, quelle serait-elle ?

Visions du Réel est bien placé au niveau international en ce qui concerne la qualité de la programmation et la force de son marché, le Doc Outlook International Market. Je pense que pour se développer encore plus il faudrait ouvrir une ligne directe de soutien à la production de documentaires de création, avec des bourses, des laboratoires, des workshops.

Beaucoup aujourd’hui soulignent les difficultés que le cinéma documentaire rencontre au niveau de la production et de la diffusion, mais en même temps il est possible de montrer qu’il n’a jamais été aussi créatif. Qu’en pensez-vous ?

Les difficultés pour ceux qui veulent faire du cinéma créatif ont toujours existé, mais aujourd’hui de mon point de vue la production dans le cinéma du Réel n’a jamais été aussi riche et diversifiée. Et la prolifération de festivals partout dans le monde, ainsi que la création des plateformes numériques, qui mettent les films à disposition des spectateurs du web, rends toute cette production plus accessible. C’est peut-être le plaisir qu’apporte cette forme de cinéma qui est changé. La télévision en général est devenue plus hésitante dans ses choix de qualité et plus prévisible dans sa programmation. Aujourd’hui d’autres formes d’utilisation sont en train de naître ou de gagner des positions : voir les plateformes du web ou même une expérience formidable comme la chaine internet Tenk !

Après VDR resterez-vous en contact avec le cinéma documentaire ?

Je resterai sans doute en contact avec le « cinéma du réel » et plus en général avec le cinéma, l’art, la littérature.

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B COMME BARISONE LUCIANO

La 48eme édition du festival international de cinéma VISION DU REEL s’est achevée le 28 avril dernier par un hommage marqué à Luciano Barisone, son directeur artistique, qui quitte ses fonctions après 7 ans de bons et loyaux services en faveur du cinéma documentaire. Un vibrant hommage de la part du Président du festival, Claude Ruey, et tout aussi chaleureux de la part de tous ceux qui ont œuvré avec lui pendant toutes ces années pour faire du festival de Nyon ce qu’il est aujourd’hui, un des tous premiers sur l’ensemble de la planète, et pas seulement pour le monde plus restreint du documentaire. Car aujourd’hui, Vision du réel ne joue pas à outrance la spécialisation d’un genre.  Il se positionne comme étant un festival de cinéma. Tout simplement pourrait-on dire. Et c’est bien en grande partie pour cela que le documentaire peut enfin s’affirmer, et être reconnu, à l’égal de tout autre film projeté sur un écran, dans une salle obscure, devant un public qui n’a souvent rien d’autres de commun que son amour du cinéma. Finit le temps où mon voisin à qui je demandais quel film il était allé voir la semaine précédente pouvait me répondre : « ce n’était pas un film, c’était un documentaire !»

L’essor considérable qu’à connu Visions du réel ces derniers années est incontestablement dû à l’action de son directeur artistique. En sept ans, le nombre de festivaliers a doublé, passant de 20 000 à 40 000, dernier chiffre qui, soit dit en passant, représente le double de la population de la ville de Nyon. Mais si ce succès public est certes fondamental, le festival ne saurait acquérir un rayonnement international et jouer le rôle de phare dans l’art cinématographique sans une identité forte, spécifique, personnelle, que justement son directeur artistique a su lui donner, et qui correspond sans doute en grande partie à sa propre personnalité.

L’identité de Visions du réel, c’est d’abord sa diversité. Une diversité qui se manifeste en premier lieu dans la présence de tous les formats, courts, moyens et longs, dans trois compétitions internationales. Mais c’est aussi justement la représentativité internationale. Dans l’édition 2017  on peut voir des films de pays venus des quatre coins du monde, de l’Australie à Cuba, de la Turquie à Singapour, de la Roumanie à la République dominicaine et avec des coproductions assez étonnantes (Brésil-Taïwan, Belgique-Burkina Faso, Serbie-Chine). Sans oublier l’Afrique du sud qui fait l’objet d’un focus. IL est bien sûr impossible de citer tous les pays représentés à Nyon. Et si la Suisse a droit à elle seule à une section autonome, elle n’a rien, elle aussi, de particulièrement uniforme. Les exemples de diversité des différentes sélections ne manquent donc pas.  Jusque dans le choix des « Maître du réel ». Alain Cavalier succédant à Peter Greenaway : peut-on imaginer contraste plus violent ?

Mais ce qui est encore plus marquant dans l’identité de Visions du réel, c’est son dynamisme créatif. Luciano Barisone est un vrai découvreur, toujours à l’affut de formes nouvelles dans le cinéma. En témoignent les films sélectionnés dans la section Regard neuf, dont c’est l’essence même, mais tout aussi bien dans les compétitions internationales, les premiers films et les films suisses, toutes ces œuvres dont on n’a, hélas, que trop peu l’occasion de les voir dans les salles de cinéma.

Venant d’Italie, Luciano Barisone n’a pu qu’être séduit par le charme de cette petite citée, Nyon,  avec ses vues magnifiques sur le lac depuis les hauteurs du Château. Une contrée qui correspond bien à son caractère tel qu’il se dégage des présentations de films et de cinéastes qu’il effectue, avec les autres membres du comité de sélection, pendant tout le festival. Des présentations faites avec calme et rigueur, et qui donnent toujours envie de voir le film dont il est question et de rencontrer les réalisateurs. Car Visions du réel c’est aussi un lieu de rencontres, d’échanges, de confrontation. On y discute beaucoup de cinéma, et pas seulement dans les séances matinales du Forum. Et pas seulement dans les masterclass organisées avec des cinéastes célèbres dont on a toujours quelque chose à apprendre de leur expérience. Et cette année, les festivaliers  étaient vraiment gâtés, avec Alain Cavalier, Gianfranco Rosi et Stéphane Breton. Et puis, Il y a tant de moments de convivialité, dans les salles de cinéma, dans le village du réel, dans les soirées, officielles ou plus informelles. On y rencontre le cinéma du monde entier, on y découvre des richesses insoupçonnées, on peut même être un peu étourdit par le foisonnement de tant d’idées nouvelles.

 Vision du réel, un festival dont on en part toujours avec la nécessité d’y revenir.

C COMME CINEMA DU REEL

Shunte Ki Pao! De Kamar Ahmad Simon

Les films documentaires venant du Bengladesh ne sont pas très nombreux sur les écrans français, c’est le moins qu’on puisse dire. Raison de plus pour reconnaître – et admirer- cette volonté de découverte qui anime la sélection du cinéma du réel, un festival sans lequel tant de cinématographies de pays lointains seraient tout simplement ignorées. Hélas, cela ne suffit pas pour influencer réellement les pratiques des distributeurs et exploitants. Preuve, ce film, bien que couronné du Grand Prix Cinéma du réel en 2013 n’est jamais sorti en salles en France. Et pourtant, il avait tout pour trouver son public tant le réalisateur montre une grande maîtrise du tournage dans des conditions particulièrement difficiles. Tant aussi l’esprit qui l’anime – la survie de chacun est toujours tributaire de la survie de tous – pourrait donner une leçon de civisme à nombre de nos concitoyens.

Shunte Ki Pao! (Are you listening !) est un film sur l’eau. Mais l’eau telle que nous ne l’imaginons jamais dans notre société d’abondance. L’eau est partout, tout autant synonyme de survie que de destruction. La survie, c’est la quête de l’eau potable, la longue attente pour pouvoir remplir – un peu – une sorte de calebasse en zinc dont la file est impressionnante, mais qui ne seront pas toutes remplies. L’eau potable assure la survie, mais il n’y en a pas pour tout le monde. La destruction, c’est le raz-de-marée qui en 2009 a recouvert toute la zone côtière du Bangladesh, détruisant les villages, les récoltes, et inondant les champs, les rendant impropre à la culture. L’eau, toujours présente, conditionne la reconstruction. Car ces milliers de paysans, chassés de leur terre et de leur habitation, ne sont pas résignés devant l’adversité d’une nature plus forte que l’homme mais dans laquelle les hommes peuvent s’organiser pour trouver leur place.

Le film de Kamar Ahmad Simon est une longue immersion dans cette population chassée de chez elle, qui se retrouve, réfugiée dans leur propre pays, dans des habitations de fortune, dans cette terre que l’eau a transformée en boue. C’est cette boue qui va devenir le moyen de la reconstruction. Une boue qui va servir à colmater les habitations provisoires. Une boue qui va servir à construire des digues pour lutter contre l’eau. Le cinéaste filme avec insistance ce travail, sans aucune machine, sans aucun outil en dehors d’une bêche que manie celui qui est en début de chaîne pour construire la digue. Il pioche un bloc de boue, le transmet derrière lui et ce lourd bloc circule de main en main, on devrait dire de corps en corps. Des milliers d’hommes et de femmes se transmettent ainsi cette boue jusqu’à ce qu’elle soit jetée sur la digue en construction. Une véritable symphonie du travail collectif, de l’union de tout un peuple pour réaliser une œuvre véritablement titanesque. Cette œuvre s’achève dans une séquence tout à fait extraordinaire où ces milliers de femmes et d’hommes, jeunes et vieux, viennent jeter dans la mer pour achever la construction de la digue leur sac blanc, rempli sans doute de boue noire et dont chacun est un élément de la victoire collective sur l’adversité.