Naza. Yuval Abraham, Rachel Szor, Royaume-Uni, 2026, 80 minutes
Un film qui fait événement. Et c’est compréhensible.
D’abord, c’est un film qui nous parle de Gaza. Et des Palestiniens. Mais depuis Tel Aviv. Gaza, la guerre à Gaza vue du côté israélien. Ou plus précisément la guerre racontée par ceux qui la font. Les membres de l’armée israélienne. Cette armée dénommée Tsahal, réputée comme une des plus puissantes du monde, la plus puissante peut être même. En tout cas, l’armée, incontestablement la plus active, une armée qui fait la guerre, une armée qui est toujours en guerre.
Mais surtout, ce film parle de Gaza en donnant la parole aux soldats qui participent à sa destruction. Et qui révèlent ce que le gouvernement d’Israël, et sans doute aussi une majorité d’israéliens, voudraient tenir caché, occulté, oublié. Ils parlent de Gaza, ces militaires pour dire les techniques de guerre, celles employées pour détruire Gaza et anéantir le peuple palestinien.
Pour cela, le dispositif employé par les 2 réalisateurs est simple. La terrasse d’un immeuble à Tel Aviv, le soir ou à la nuit tombante. Les militaires, un à un, font face au cinéaste qui les questionne. Un travail de journaliste, d’enquêteurs, de révélateurs du non-dit de la guerre. A savoir : que les civils ne comptent pas. Que la vie des civils ne compte pas. Les Nazas, se sont ces civils – on parle alors de dommages collatéraux – qui sont tués froidement, en toute connaissance de cause, lors des frappes qui sont officiellement (mais la parole des militaires interrogés ne se situe pas du côté du discours officiel), destinées à éliminer les membres du Hamas responsables de la tuerie du 7 octobre 2023.
Plus précisément, ceux-ci sont visés lorsqu’ils rentrent chez eux. Et donc les femmes et les enfants, tous les membres de leur famille, sont tout aussi bien éliminés d’une même frappe. Une action militaire qu’on pourrait dire aveugle si on n’était pas dans une situation où l’on compte les Nazas, les victimes collatérales, tout autant que les combattants eux-mêmes.
e dispositif employé par le film est entièrement cinématographique. Dans la pénombre du soir, les militaires qui parlent sont plongés dans l’ombre. Méconnaissables donc. Et d’ailleurs, leur voix et leur silhouette ont été modifiées. Il est indispensable de préserver leur anonymat. Ce qui souligne avec force que leur prise de parole est d’abord un acte de courage individuelle, mais qui prend valeur de résistance, de contestation des actes de guerre désignés ouvertement en contradiction non seulement avec le droit international désignant l’armée israélienne comme coupable de crime de guerre et de crime contre l’humanité, mais aussi avec l’éthique humaine elle-même renvoyant inévitablement à la question de savoir si la guerre à Gaza est ou non un génocide.
Ce dispositif est complété par des vues de Tel Aviv. Des vues en plongée pour la plupart, puisqu’on est sur une terrasse. Et des vues frontales des immeubles faisant face au lieu de tournage. Des immeubles dont certaines des baies vitrées sont éclairées, ce qui nous permet de distinguer leurs occupants.
Tel Aviv, une ville particulièrement animée, avec des flots de voitures sur les autoroutes urbaines. Et des habitants qui vaquent alors à leurs occupations quotidiennes, calmement, sereinement pourrait-on dire, comme si la guerre n’existait pas ou était si lointaine, de l’autre côté de la frontière, qu’on n’en percevait aucun acte, aucune retombée.
Le film parle de bout en bout, de Gaza. Sans montrer Gaza. Sauf dans une séquence finale où l’on a quitté Tel-Aviv. Pour une séquence qui nous plonge dans les ruines de Gaza. Un homme cherche sa compagne sous les amas de béton. Il appelle. Une voix désespérée qui contraste avec la voix neutre des soldats israéliens qui nous ont parlé de la guerre pendant tout le film. Une séquence qui pose donc l’opposition entre Tel-Aviv, la ville israélienne lumineuse et vivante, et Gaza. Et ses ruines.
Une séquence qui nous fait penser à celle qui clôt le film Valse avec Bachir (Ari Folman, 2008) Une séquence où nous sommes plongés, en images réelles alors que le reste du film est réalisé en images d’animation, dans l’horreur du camp de Chatila après le massacre que l’on sait
Gaza versus Tel Aviv. Une opposition définitive ?
