G COMME GREVE – des mineurs.

Grève ou crève. Jonathan Rescigno, 2020, 93 minutes.

1995, les mines ferment. Le charbon n’est plus rentable. Les mineurs perdent leur emploi et leur raison de vivre. Il ne leur reste plus qu’à se mettre en grève. Et à manifester.

Leurs manifestations sont dures, violentes, avec la force du désespoir. « Armés » de manches de pioche, ils affrontent les forces de l’ordre. Qui bien sûr répliquent à coup de grenades lacrymogènes.

Les images d’archives de ces luttes que nous propose le film de Jonathan Rescigno sont donc le plus souvent remplies d’une épaisse fumée blanche. Une fumée qui envahit souvent l’écran, même en dehors des manifestations. Le brouillard par exemple, ou les nuages. Ou des feux d’artifices. Des trainées, des volutes, qui peu à peu ou rapidement, recouvrent tout. Le visible devient quelque peu flou, obscurci même par les fumées blanches.

Ces images nous montrent des manifestations bien différentes de celles que nous connaissons aujourd’hui, surtout dans l’arsenal des armes dont dispose la police. Quoique déjà il y a des blessés côté manifestants, victimes essentiellement des tirs « tendus ». Mais ce qu’on pourrait appeler « la gestuelle » de la manifestation, est des plus classiques – ou du moins le deviendra. Jets de pierres contre jets de grenades. Et coups de pied dans les grenades qui atterrissent devant les manifestants pour retour à l’envoyeur. On voit pourtant peu de coups de matraque, les affrontements directs étant filmés derrière la première ligne de manifestants et non aux côtés de la police. Il n’en reste pas moins que la violence est bien présente et si nous assistons à un défilé pacifique -impressionnant la nuit avec les lampes frontales des mineurs qui nous éblouissent – il fait exception. Les mineurs partent littéralement à l’assaut de la police, au point que l’un d’eux – qui fabriquait alors des cocktails Molotov – reconnait après coup qu’il ne s’agissait plus de manifestation !

Ces images de manifestations violentes sont bien sûr particulièrement saisissantes et constituent un témoignage important sur les luttes ouvrières de l’époque. Mais le film de Jonathan Rescigno n’en reste pas à cette dimension historique. Son propos c’est ouvertement de mettre en perspective la grève des mineurs et leur lutte avec la situation actuelle des villes de l’est de la France, région industriellement sinistrée. Car bien sûr la vie à repris dans le bassin minier et si les plaies sont encore vives, la jeunesse est passée à autre chose.

Cette autre chose, c’est dans Grève ou crève, le sport et les loisirs, essentiellement. Le sport c’est la boxe, les loisirs c’est une fête foraine – avec ses manèges impressionnants, ses loteries et son tir à la carabine. Les deux sont filmés avec beaucoup de virtuosité, dans les combats du gala de boxe final par exemple. Rescigno ne filme pas le travail (est-ce qu’il y en a dans la région ?), mais s’attarde longuement dans les rues de la ville, filmées en plongées de nuit. Des rues totalement vides, sans passants, pas même une voiture…Et puis, souvent, ce brouillard envahissant, évoquant qu’on le veuille ou non la fumée des lacrimos, dont il est bien difficile de se débarrasser.

P COMME PRECARITE.

Se battre. Jean-Pierre Duret et Andrea Santana, France, 2013, 93 minutes

Eddy est champion de full-contact, une discipline physiquement très exigeante. Sur le ring, dans les entraînements, il dégage une énergie incroyable. Sera-t-il capable de se battre avec autant de vitalité dans la vie quotidienne pour surmonter les difficultés auxquelles il ne manquera pas d’être confronté ?

Se battre, c’est d’abord ne pas se résigner pour ces personnes en situation de difficultés matérielles que nous présente le film. Ils sont tous en situation de précarité, de misère, mais ils ne sont pas à la rue, réduits à des situations extrêmes. S’ils essaient de s’en sortir, ils ne sont jamais sûrs de parvenir à franchir le seuil de la pauvreté.

Jean-Pierre Duret et Andrea Santana sont connus pour avoir réalisé une trilogie sur la pauvreté dans le Nordeste brésilien, là où les paysans pauvres sont obligés d’immigrer à São Paulo pour espérer trouver le travail qui leur permettra de survivre. De retour en France, ils poursuivent le même projet, montrer la misère, rencontrer ceux qui en souffrent, qui la subissent.

C’est à Givors, dans la banlieue lyonnaise, qu’est réalisé le film. Le film présente des portraits qui rendent particulièrement concrètes différentes situations de précarité. Il y a cette femme qui a dirigé une maison d’édition et qui a tout perdu dans les péripéties de sa vie. Il ne lui reste plus que ses souvenirs, ses objets familiers, ses deux chats et son chien. Nous croisons d’autres hommes et femmes plus anonymes, souvent âgés, mais ne renonçant jamais à leur dignité humaine. C’est que la caméra n’est jamais dans une position qui pourrait être taxée de voyeurisme. Il y a bien plutôt de la chaleur dans la façon dont ils sont filmés.

Et puis il y a l’entraide. Celle des Restos du cœur ou du Secours populaire. Une association locale a aussi créé un jardin où de petits boulots sont proposés, cueillir les choux de Bruxelles, nettoyer les poireaux ou les betteraves. Un travail qui n’a rien à voir avec la chaîne en usine que ces personnes meurtries par la vie ne pourraient sans doute pas supporter. Ils trouvent là l’occasion de contacts humains qui leur permet de ne pas sombrer dans le désespoir.

Se battre n’est pas un film pessimiste. Il n’est pas optimiste non plus. Il se situe au-delà d’un ressenti immédiat. Surtout, il ne juge pas les situations qu’il montre, ni les personnes qu’il rencontre. Mais il joue parfaitement un rôle d’éveilleur de conscience.