H COMME HONG KONG – Manifestations.

Outcry and whisper. Wen Hai, Jingyan Zeng, Trish McAdam, Hong Kong-Chine, 2020, 100 minutes

Le mouvement des parapluies. D’autres manifestations aussi. Pour réclamer la démocratie. Plus de liberté, plus de droits. Des cortèges d’ouvrières réclamants dans leurs slogans le respect de leur droit. Le paiement de leurs allocations qui leur sont dues. Des ouvrières déterminées, combatives. Que la répression n’intimide pas. Les arrestations ne les découragent pas non plus. Et même si elles perdent leur travail, elles ne veulent pas renoncer à obtenir gain de cause.

Outcry and whisper, traite son sujet de bien des manières différentes, des plus traditionnelles – des entretiens – aux plus inventives, à la limite du fantastique – des animations 3D – en passant par des séquences de pure captation du réel comme le filmage d’une ouvrière au travail dans une usine de textile.

Les entretiens nous mettent en présence de plusieurs ouvrières, cadrées toutes de la même façon – en plan fixe et en légère contre-plongée. Elles évoquent avec beaucoup de détails leurs action, les manifestations, la répression, les risques qu’elles prennent de perdre leur travail. Mais elles affirment avec force leurs droits. Elles se sentent dans leur droit. Elles sont déterminées à ne rien céder.

Parmi ces femmes, l’une d’entre elles occupe une place particulière dans le film. Une jeune étudiante qui veut continuer ses études à Hong Kong – elle fait une thèse sur les formes d’activisme social en Chine. Elle n’est d’ailleurs pas filmée de la même façon que les autres. Elle fait face à la caméra de son ordinateur – l’image est alors de taille réduite sur l’écran – et parle à un interlocuteur invisible. Mais il est clair que le plus souvent elle s’adresse au spectateur du film. Nous la voyons aussi dans son appartement, s’occupant de sa petite fille ou dans les rues lorsqu’elle la conduit à l’école. Un filmage beaucoup plus intime et donc vivant que les autres entretiens, plus centrés eux sur le travail des femmes et leurs revendications.

Mais si ces entretiens avec ces femmes occupent la majorité du temps du film, ils sont loin d’en épuiser la richesse visuelle. Le filmage des affrontements des manifestants du mouvement des parapluies avec les forces de l’ordre est sans doute destiné à devenir une pièce d’anthologie, par son cadrage stupéfiant – en plongée, nous dominons les casques des policiers arrachant violemment les toiles des parapluies des manifestants au corps à corps avec eux. Et par la musique au rythme soutenu et répétitif qui en fait une quasi chorégraphie qui nous plonge dans une autre dimension.

Il est difficile de citer toutes les trouvailles originales qui jalonnent ce film à nul autre pareil. On se souviendra pourtant des contre-plongées verticales sur les immeubles de la ville entre lesquelles la chute d’une silhouette sombre suffit à évoquer la série de suicide qui eut lieu alors à Hong Kong.

Des animations, soit dessinées soit en images de synthèse, viennent par moment rompre l’unité des images filmiques. Des photos aussi de la jeune étudiante, sur lesquelles sont ajoutées des traces de peinture, ont une véritable dimension artistique.

L’art contemporain est d’ailleurs présent dans le film, sous la forme de deux performances. La première en pré-générique dans laquelle l’artiste, filmé en gros plan, se fait des entailles sur son visage avec une lame de rasoir, les lignes de sang dessinant un étrange masque de souffrance contenue. La deuxième est la réalisation dans une rue d’une longue ligne de peinture réalisée avec la tête de l’artiste recouverte de bandage. La performance de termine par la mise en feu de cette ligne. De quoi bousculer le public présent et les spectateurs du film.

Et puis il y a le filmage de l’ouvrière au travail, une séquence d’une plasticité étonnante due uniquement aux machines sur lesquelles s’affaire la femme masquée. Ses gestes répétitifs – elle dépose des bobines de fil blanc dans les alvéoles de la machine devant elle – composent également une chorégraphie étonnante, une version moderne des Temps Moderne de Chaplin. Cette séquence de l’usine se termine d’ailleurs par une autre référence : un plan où les ouvriers quittant l’usine se dirige vers la caméra.

 Au total, ce film est une ode aux combats des femmes, à leur volonté de résistance et de contestation des injustices dont elles sont victimes.

Visions du réel 2020.

E COMME ESPAGNE – Histoire

L’année de la découverte. Luis Lopez Carrasco, Espagne-Suisse, 2019, 210 minutes.

L’histoire de l’Espagne. Une grande partie de son histoire. Celle du XX° siècle. Une histoire récente donc. Évoquée par ceux qui l’ont vécue. Ou qui en ont des souvenirs, grâce aux récits que leurs parents – surtout des pères – ont pu en faire.

Une histoire des ouvriers surtout. Une histoire du travail. Une histoire des luttes pour défendre les emplois. Du chômage lorsque les usines ferment. Du désespoir et de la colère que cela suscite. Une colère contre les gouvernants qui ne font rien pour venir en aide aux ouvriers. Au contraire. N’ont-ils pas décidé la fin de certaines industries ?

Nous sommes à Carthagène. Dans le sud-est du pays. Une région industrielle. Des mines de plombs exploitées depuis toujours. Et les usines qui transforment le minerai. Pour ceux qui sont nés ici, l’avenir a été longtemps tout tracé. Ouvrier de père en fils.

Le prétexte du film, le point focal vers lequel nous sommes peu à peu conduits, ce sont les manifestations ouvrières de 1992 – une crise de grande ampleur – et leur point culminant, l’incendie du parlement. Un évènement grave, exceptionnel. A lui tout seul il synthétise l’atmosphère d’une époque, les vies brisées, l’avenir bouché. Et l’incompréhension. Comment en est-on arrivé là ? Comment peut-il se faire que les socialistes au pouvoir à l’époque, au niveau régional comme national, n’aient pas sauvé une industrie qui ne semblait pas être particulièrement en difficulté. Pourquoi les ouvriers ont-ils été abandonnés ?

Pour essayer d’éclairés cette situation, le cinéaste recueille les souvenirs des uns et des autres, hommes et femmes, jeunes et moins jeunes, qui évoquent leur vécu, ou ce qu’ils ont pu connaitre de l’histoire de leur pays à travers les évocations qu’ont pu en faire leurs ainés.

La majorité de ces discours sont recueillis dans un café, dans l’agitation au moment du premier café, puis de la première bière, du repas de midi. Des gros plans de visages, des consommateurs ou de la cuisinière qui prépare les toasts et du barman qui tire la bière. Pas de plans d’ensemble. Mais en bruit de fond, l’ambiance bien spéciale de ce lieu de rencontres et de discussion.

On évoque donc la grande Histoire, celle du franquisme en particulier. Mais aussi l’histoire personnelle ou celle de ses parents. On parle beaucoup de travail, d’emploi. Des conditions très dures du passé. La vie à l’usine, dès 14 ans. Parce qu’il n’était pas question pour un fils d’ouvrier de faire des études. Et puis les choses qui change, avec la mort de Franco, l’arrivée de la démocratie et l’entrée dans l’Europe. Les opinions formulées sont loin d’être uniformes (pas de point commun entre ce nostalgique du franquisme et cette militante communiste pionnière des revendications féministes). Ce pluralisme est un des grands intérêts du film. Avec cette centration sur le vécu personnel. Des points de vue pris sur le vif, lors d’un repas en famille ou lors d’une partie de carte entre amis. Il n’y a que le récit des émeutes et de l’incendie du parlement, récit fait par les syndicalistes qui y ont participé activement, qui prend un tour plus solennel, celui d’entretiens non improvisés.

Le film est long, plus de trois heures. Mais il regorge de vie. Dans sa dernière partie – celle consacrée aux émeutes – les images d’archives, très violentes, souligne la dimension dramatique de l’époque et des événements qui sont rapportés. Un document d’une grande richesse historique.

Et puis, il est le résultat d’un travail visuel d’une grande originalité. Certes la division de l’écran en deux parties (split screen) n’est pas quelque chose de nouveau, même si les documentaires qui l’utilisent restent rares.. Mais les relations entre les deux parties ne sont jamais les mêmes, comme si le cinéaste avait fait le projet de l’en explorer les différentes possibilités. Par exemple :

  • A droite des clients du café qui discutent entre eux ; à gauche le barman ou la cuisinière au travail. Une façon de contextualiser les propos tenus.
  • Les deux côtés n’ont pas de liens directs. On n’entend les propos tenus que dans l’un deux. Mais on passe à l’autre par une sorte de fondu-enchainé sonore. Ce qui met en évidence la diversité des positions exprimées.
  • Les deux côtés font partie de la même situation (la même discussion), et les propos tenus se répondent. La simultanéité des deux vues est alors l’équivalent d’un champ-contrechamp, sans avoir recours au montage, ce qui vise une plus grande fluidité de la représentation du débat.
  • Et puis dans certains cas, un seul côté de l’écran comporte une image, l’autre restant noir. Une façon de souligner l’importance des propos tenus, surtout si l’image de celui qui parle finit par occuper la totalité de l’écran.

Film indispensable sur l’histoire du mouvement ouvrier en Europe, L’Année de la découverte est particulièrement significatif de cette orientation du film d’histoire où l’appel au vécu des acteurs des événements supplante le recours aux experts et autres spécialistes.

G COMME GILETS JAUNES – Filmographie.

Filmer le mouvement des Gilets Jaunes, leur donner la parole, recueillir leurs revendications, implique pour les documentaristes d’être présents avec eux sur les ronds-points, et d’y rester suffisamment pour s’imprégner de l’ambiance si particulière qui a pu y régner. Il était aussi nécessaire de suivre les manifestations, même si ce n’est pas l’angle de vue adopté par la majorité des films actuels. Mais bien sûr des travaux sont en cours, ou d’autres seront mis prochainement en chantier, pour prendre plus de recul, et pouvoir rendre compte alors de l’impact que le mouvement a pu avoir sur la société dans son ensemble – et pas seulement sur les mouvements politiques. Mais pour l’instant, c’est le vécu qui prime, avec les thèmes récurrents de la colère et de la révolte, mais aussi de la convivialité, voire de la fraternité, dans les rassemblements, les assemblées et les actions menées en commun.

On remarquera que les films faits par des femmes et portant sur l’implication des femmes dans le mouvement sont particulièrement nombreux.

Cléo Bertet, Matthieu Bidan, Mathieu Molard : Une répression d’Etat (2019)

Anouck Burel : Les combattantes (2019)

Dominique Cabrera : Notes sur l’appel de Commercy (2019)

Pierre Carles, Laure Pradal, Olivier Guérin, Bérénice Meinsohn, Clara Menais, Ludovic Reynaud : Le rond-point de la colère (2019)

Doc du réel : GILETS JAUNES : Expressions historiques (2019)

Doc du réel : GILETS JAUNES : Indécence des procédés (2019)

Anne Gintburger : Des femmes en colères (2019) 

Anne Gintburger : La marche des femmes (2019) 

Anne Gintburger : Les femmes du rond-point (2019) 

Anne Gintburger : Toutes solidaires (2019)

Horstmeier Kai et Luis Carballo : Parole(s) de gilet jaune (2019)

Jean-Paul Juilliand : Graines de ronds-points (2019)

Valério Maggi, Aurélien Blondeau : Il suffit d’un gilet (2019)

Claire Perdrix : Les gardiennes de l’île (2019)

Gilles Perret, François Rufin : J’veux du soleil (2018)

Ludivine Tomasi : Cette France qui n’attendait pas Macron (2019)

TRTWorld : Off the Grid – The Yellow Vests, Driven by despair.

Anita Volker et Laura Flint : Les Couleurs du peuple (2018)

A lire : S COMME SOLEIL à propos de J’veux du soleil

Et  G COMME GILETS JAUNES à propos de Graines de ronds-points.

P COMME POLITIQUE – Filmographie.

 Dès qu’un film prend position, n’est-il pas nécessairement politique ?

Quel que soit le thème qu’il déclare traiter.

Pourtant, il y a des sujets  qui viennent immédiatement à l’esprit lorsque l’on pense politique :

Les élections et les campagnes électorales, les portraits d’hommes et de femmes politiques, les enjeux de société pris en compte dans des projets ou des actions individuelles et collectives, les manifestations, protestations, révoltes, révolution…

Le politique tout aussi bien que la politique.

Sélection.

17° parallèle. Joris Iven, Marceline Loridan

1974, une partie de campagne. Raymond Depardon

A bientôt j’espère. Chris Marker et Mario Marre

Acte de tuer. Joshua Oppenheimer

L’Affaire Sofri. Jean Louis Comolli

Afrique 50. René Vautier

Les Ames mortes. Wang Bing

L’Arène du meurtre. Amos Gitaï

L’Assemblée. Mariana Otero

Atalaku. Dieudo Hamadi

La Bataille du chili. Patricio Guzman

La Cause et l’usage. Dorine Brun et Julien Meunier

Le cas Pinochet. Patricio Guzman

Le Chagrin et la pitié. Marcel Ophuls

Le Char et l’olivier.  Roland Nurier

Chats perchés. Chris Marker

 Cinq caméras brisées. Emad Burnat et Guy Davidi

Classe de lutte, Groupe Medvedkine Besançon

Comment j’ai appris à surmonter ma peur et à aimer Ariel Sharon. Avi Mograbi

Comment Yukong déplaça les montagnes, Joris Ivens et Marceline Loridan

Connu de nos services. Jean-Stéphane Bron

La Cravate. Étienne Chaillou, Mathias Théry

Crisis. Robert Drew

Derrière les fronts. Résistance et résilience en Palestine. Alexandra Dols

La Dignité du peuple. Fernando Solanas

Draguila, l’Italie qui tremble. Sabrina Guzzanti

Duch, le Maître des forges de l’enfer. Rithy Panh

Les Enfants des mille jours. Claudia Soto Mansilla et Jaco Biberman

Ernesto Che Guevara. Le journal de Bolivie. Richard Dindo

Esprit de 45. Ken Loach

L’Expérience Blocher. Jean-Stéphane Bron

Farhenheit 9/11. Michael Moore

Fenming. Chronique d’une femme chinoise. Wang Bing

Le Fond de l’air est rouge. Chris marker

Free Angela Davis and all political prisoners. Shola Lynch

The Gatekeepers. Dror Moreh

Général Idi Amin Dada. Autoportrait. Barbet Schroeder

Graines de ronds-points. Jean-Paul Julliand

Grands soirs, petits matins. William Klein

L’Heure des brasiers. Fernando Solanas

Images du monde et inscription de la guerre. Harum Farocki

L’Irrésistible ascension de Moïse Katumbi. Thierry Michel

Je suis le peuple. Anna Roussillon

 Les Jours heureux. Gilles Perret

 J’veux du soleil. François Ruffin, Gilles Perret

Kashima Paradise. Yann Le Masson

Kinshasa Makambo. Dieudo Hamadi

L’acadie, l’acadie ?!? Michel Brault et Pierre Perrault

Les Lip, l’imagination au pouvoir. Christian Rouhaud

Marseille contre Marseille. Jean-Louis Comolli

Mémoires d’immigrés. Yamina Benguigui

Merci patron. François Ruffin

Nous le peuple. Claudine Bories, Patrice Chagnard

On a grèvé. Denis Gheerbrant

On va tout péter. Lech Kowalski

Les orphelins de Sankara. Géraldine Berger

Paris à tout prix. Yves Jeuland et Pascale Sauvage.

Paris est une fête. Sylvain George

Pour Sama.  L-KATEAB Waad

Pour un seul de nos deux yeux. Avi Mograbi

 Le Président. Yves Jeuland

Le procès contre Mandela et les autres.  Nicolas Champeau, Gilles Porte

Rêver sous le capitalisme. Sophie Bruneau

Les Révoltés. ANDRIEU Michel

Reprise. Film d’Hervé Le Roux.

Rue Santa Fé. Carmen Castillo

S 21, la machine de mort Khmer rouge. Rithy Panh

Salvador Allende. Patricio Guzmán

Samouni road, Stephano Savona

Septembre chilien. Bruno Muel, Théo Robichet et Valérie Mayoux

Le Silence des autres. Robert Bahar

La sociale. Gilles Perret

La sociologue et l’Ourson. Étienne Chaillou, Mathias Théry

Le Système Poutine. Jean-Michel Carré

Tahrir. Place de la libération. Stefano Savona

Le Tombeau d’Alexandre. Chris Marker

Tous au Larzac. Christian Rouhaud

Valse avec Bachir. Ari Folman

Week-end à Sochaux. Groupe Medvedkine Sochaux.

Z 32. Avi Mograbi

A COMME ABECEDAIRE – Mariana Otero

Autisme

Des enfants qui ne sont surtout pas « fous ».

Autogestion

Une tentative, montrée avec toutes ses difficultés mais aussi les espoirs qu’elle soulève. Un échec en fin de compte.

Avortement

Avant sa légalisation, combien de femmes y laissèrent leur vie…Comme la mère de la cinéaste.

Caméra

Une drôle de machine qui regarde les enfants et qui est regardée en retour. Une véritable interaction.

Collège

Longtemps considéré comme le maillon faible du système éducatif français. Est-ce les élèves qui y imposent leur loi ?

Comédie musicale

Une séquence finale surprenante.

Enfants

Les filmer tout simplement, au plus près.

Exposition

Celle que l’artiste n’a pas pu mener à son terme avant sa disparition.

Famille

Une enquête pour révéler un secret bien gardé.

Lacan

La référence à propos de l’autisme.

Licenciement

Pour les éviter, le personnel se lance dans un projet de reprise de l’usine.

Lingerie

De la dentelle, des ciseaux, des machines à coudre…

Manifestation

Devant l’Assemblée Nationale, contre la loi travail

Mère

Un souvenir, lointain. Une image. Des tableaux.

Mort

Celle de la mère. Longtemps incompréhensible pour sa fille.

Nuit debout

Réinventer la démocratie.

Ouvrières

Fabriquer de la lingerie féminine. Tous les jours.

Patron

Peut-on s’en passer dans une entreprise ?

Photographie

Le photojournalisme. Gilles Caron.

Psychanalyse

La pensée de Lacan, du stade du miroir à « l’objet petit a »

Psychiatrie

Un travail d’équipe surtout.

Psychose

« L’inconscient à ciel ouvert ».

Scop

Echapper au schéma habituel de l’entreprise capitaliste.

Thérapie

Au Courtil, des ateliers de musique, de théâtre. Un potager aussi.

G COMME GILETS JAUNES.

Graines de ronds-points, Jean-Paul Julliand, 2019, 75 minutes.

Que le mouvement de contestation des Gilets Jaunes devienne un sujet de prédilection du cinéma documentaire, il n’y a rien d’étonnant à cela. Pas question d’en laisser la couverture à la télévision et à ses reportages à chaud. La question étant quand même de savoir comment ces différents films (plusieurs sont annoncés et verront sans doute le jour dans un avenir proche) peuvent affirmer leur spécificité et se différencier non seulement de ce que la télé a donné à voir et à entendre, mais aussi de ces autres films qui constituent, qu’on le veuille ou non, une concurrence.

Gilles Perret  et François Ruffin gagnèrent haut la main la course de vitesse pour être le premier film « Gilets Jaunes » sur les écrans. Incontestable une prouesse technique : J’veux du soleil  sortit en salle en avril 2019. Les avant-premières pouvaient alors profiter largement de la vague militante caractérisant le mouvement.  Il fallut attendre plus de six mois pour qu’un second film entièrement consacré au mouvement se lance à la conquête d’un public qui avait déjà beaucoup entendu l’expression de ses revendications et pour qui la protestation contre la réforme des retraites devenait peu ou prou prioritaire. Toujours est-il que le film de Jean-Paul Julliand sortit en salle en novembre 2019. Qu’apporte-t-il par rapport au précédent film ?

Les deux films se donnent comme objectif de recueillir la parole de ceux qui sont concrètement engagés dans le mouvement, femmes (nombreuses) et hommes qui ne se connaissez pas mais sont vite devenus membres d’une « grande famille », jeunes travailleurs, chômeurs et retraités. Pas étonnant alors qu’on retrouve les mêmes développements sur les revendications principales du mouvement, le pouvoir d’achat, la justice sociale et fiscale, la place des citoyens dans la démocratie à travers le RIC et le climat. Des positions soutenues avec la même conviction par des « combattants » près à « ne rien lâcher ». Et la même ambiance particulièrement conviviale, avec cette sensation d’avoir rencontré des semblables et de pouvoir constituer avec eux une grande famille venant à bout, enfin, de la solitude.

J’veux du soleil jouait avec une grande pertinence sur la spontanéité et la fraicheur du mouvement. Le film de JP Julliand n’a pas ce souci de coller à l’actualité. Son point fort c’est de prendre en compte la durée. Réalisé de novembre 2018 à juin 2019, en suivant les trois « actes », les trois camps bâtis et occupés par les Gilets Jaunes de Vienne (Isère), il peut rendre compte de ses évolutions, les risques d’essoufflement, ou la tentation d’actions plus radicales, en réaction en particulier aux confrontations violentes avec la police lors de manifestations à Lyon ou à Paris. Il montre aussi l’engagement sans faille de ces Gilets Jaunes qui ont trouvé dans le mouvement une raison de vivre et qui affirment avec force vouloir poursuivre leur action jusqu’à obtenir cette reconnaissance de citoyen à part entière qui leur manque tant.

S’immergeant totalement dans le groupe, filmant le plus souvent les déclarations de ses représentants en gros plans, Graines de ronds-points prend clairement position en faveur des Gilets Jaunes. Certains pourraient lui reprocher de ne pas faire s’exprimer de critiques ou de voix discordantes. Mais ce serait certainement une façon de rater son but qui est non seulement de porter témoignage du mouvement mais aussi de rechercher l’adhésion du spectateur –  ce qui est une forme de militance en accord avec celle développée par les Gilets Jaunes eux-mêmes.

A COMME ARGENTINE – Peuple.

La Dignité du peuple, Fernando Solanas Argentine, 2005, 120 minutes.

Peu de cinéaste ont défendu la cause des pauvres et des déshérités avec autant de force et de sincérité que Fernando Solanas. Solanas filme l’Argentine en crise, une crise économique et financière profonde, dont il attribue la responsabilité à la politique ultralibérale menée par les successeurs de la dictature militaire. Mais il filme surtout les Argentins, ceux qui sont les premières victimes de cette crise, les paysans sans terre, les ouvriers sans travail, ceux qui ont perdu toutes leurs économies, qui n’ont plus de maison où vivre, ceux qui souffrent de malnutrition. Son cinéma est un cinéma de révolte, de dénonciation, de colère devant l’inacceptable. Pourtant, comme son titre l’indique, La Dignité du peuple n’est pas un film désespéré. C’est un film réalisé avec le peuple, pour le peuple. Un peuple qui ne se résigne pas et qui n’attribue pas ses malheurs à la fatalité. La dignité de ce peuple, c’est sa volonté d’aller de l’avant, de trouver des solutions à ses problèmes, en ne comptant que sur lui-même. C’est la force de se battre dans l’unité.

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La Dignité du peuple commence là où s’achevait Mémoire d’un saccage, dont il constitue la suite explicite. Il évoque par flashs rapides les événements de décembre 2001, les manifestations, la répression, la démission du président La Rua, l’espoir de changement. Ce deuxième film sur la crise argentine moins de place que le premier aux données historiques et aux explications politiques. La situation du pays doit cependant être toujours présente à l’esprit du spectateur, et la réalisation du film, qui s’étale sur les deux années qui suivirent, la prend en compte à intervalles réguliers, chaque fois qu’une décision politique intervient. Mais si les manifestations sont toujours présentes, l’essentiel du film est consacré à la vie quotidienne de ces manifestants qui, au jour le jour, poursuivent la lutte sous d’autres formes, qui inventent de nouvelles modalités de résistance. Une résistance qui est pour eux la seule façon de survivre.

La Dignité du peuple présente ainsi une série de portraits réalisés aux quatre coins du pays, de la banlieue de Buenos Aires au fin fond de la Patagonie. Comme Martin, l’écrivain motard, la plupart n’appartiennent pas à un parti et ne font pas de politique de façon traditionnelle. Pourtant il se sent concerné par la situation et ne peut faire autrement que d’aller manifester. Blessé par une balle de plomb à la tête, il doit d’être sauvé à l’assistance de Toba, qui deviendra pour lui un véritable frère. Toba, fils d’un anarchiste espagnol, est maître d’école, responsable de la formation professionnelle. Un travail où la solidarité a un sens. Le week-end, il accueille chez lui des enfants qu’il nourrit dans la cantine qu’il a créée. D’autres rencontres sont plus brèves, comme Margharita et Colinche qui ramasse les ordures avec leur charrette. Un travail qui ne suffit pas pour nourrir leurs enfants. Il n’y a plus de déchets, disent-ils, les gens n’ont plus rien à jeter.

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Solanas filme longuement les « piqueteros », ces chômeurs qui se regroupent dans des campements de fortune et qui survivent grâce à l’aide des commerçants. Ils organisent une « marche de la dignité » sur 40 kilomètres qui les conduit à la place de Mai. Ils bloquent les routes et l’accès à Buenos Aires. La répression fait deux morts. Le film intègre les images prises sur le vif de ce qui est présenté comme un véritable assassinat. « Ils l’ont tué parce qu’il avait faim », dira une femme le jour de l’enterrement. Un des morts c’est Dario, à qui Solanas rend un hommage émouvant. Il donne la parole à sa compagne, qui évoque leur rencontre, leur amour, leur vie commune. Dario aussi, comme Toba, comme bien d’autres qui créent des « cantines pauvres » agissait pour secourir ceux qui ont le plus de besoin.

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Cette solidarité, nous la retrouvons dans un hôpital, où une infirmière et une assistance sociale rendent compte des difficultés rencontrés quotidiennement pour venir en aide aux 4000 patients qu’il faut accueillir chaque jour. Face à la pénurie de médicaments, une collecte publique est organisée pour les redistribuer à ceux qui en ont besoin.

L’action collective, c’est celle organisée contre les expulsions. Lors des ventes aux enchères des terres saisies par la justice, les femmes se mettent à chanter l’hymne national argentin, empêchant le déroulement de la vente. Une longue séquence montre l’affrontement de ces femmes avec un jeune procureur qui ne réussit pas à les faire taire malgré ses menaces de poursuite. Il lui faut faire appel à la police pour évacuer la salle, mais les femmes ont eu gain de cause. La vente n’a pas eu lieu.

La Dignité du peuple est un bon exemple d’un cinéma engagé qui se met au service des luttes des victimes de la crise en popularisant leurs actions de résistance. Un cinéma humaniste qui donne des raisons d’espérer dans l’avenir.

Lire sur L’Heure des brasiers, le « grand » film de Solanas :

https://dicodoc.blog/2018/03/27/r-comme-revolution-argentine/