A COMME ARGENTINE – Peuple.

La Dignité du peuple, Fernando Solanas Argentine, 2005, 120 minutes.

Peu de cinéaste ont défendu la cause des pauvres et des déshérités avec autant de force et de sincérité que Fernando Solanas. Solanas filme l’Argentine en crise, une crise économique et financière profonde, dont il attribue la responsabilité à la politique ultralibérale menée par les successeurs de la dictature militaire. Mais il filme surtout les Argentins, ceux qui sont les premières victimes de cette crise, les paysans sans terre, les ouvriers sans travail, ceux qui ont perdu toutes leurs économies, qui n’ont plus de maison où vivre, ceux qui souffrent de malnutrition. Son cinéma est un cinéma de révolte, de dénonciation, de colère devant l’inacceptable. Pourtant, comme son titre l’indique, La Dignité du peuple n’est pas un film désespéré. C’est un film réalisé avec le peuple, pour le peuple. Un peuple qui ne se résigne pas et qui n’attribue pas ses malheurs à la fatalité. La dignité de ce peuple, c’est sa volonté d’aller de l’avant, de trouver des solutions à ses problèmes, en ne comptant que sur lui-même. C’est la force de se battre dans l’unité.

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La Dignité du peuple commence là où s’achevait Mémoire d’un saccage, dont il constitue la suite explicite. Il évoque par flashs rapides les événements de décembre 2001, les manifestations, la répression, la démission du président La Rua, l’espoir de changement. Ce deuxième film sur la crise argentine moins de place que le premier aux données historiques et aux explications politiques. La situation du pays doit cependant être toujours présente à l’esprit du spectateur, et la réalisation du film, qui s’étale sur les deux années qui suivirent, la prend en compte à intervalles réguliers, chaque fois qu’une décision politique intervient. Mais si les manifestations sont toujours présentes, l’essentiel du film est consacré à la vie quotidienne de ces manifestants qui, au jour le jour, poursuivent la lutte sous d’autres formes, qui inventent de nouvelles modalités de résistance. Une résistance qui est pour eux la seule façon de survivre.

La Dignité du peuple présente ainsi une série de portraits réalisés aux quatre coins du pays, de la banlieue de Buenos Aires au fin fond de la Patagonie. Comme Martin, l’écrivain motard, la plupart n’appartiennent pas à un parti et ne font pas de politique de façon traditionnelle. Pourtant il se sent concerné par la situation et ne peut faire autrement que d’aller manifester. Blessé par une balle de plomb à la tête, il doit d’être sauvé à l’assistance de Toba, qui deviendra pour lui un véritable frère. Toba, fils d’un anarchiste espagnol, est maître d’école, responsable de la formation professionnelle. Un travail où la solidarité a un sens. Le week-end, il accueille chez lui des enfants qu’il nourrit dans la cantine qu’il a créée. D’autres rencontres sont plus brèves, comme Margharita et Colinche qui ramasse les ordures avec leur charrette. Un travail qui ne suffit pas pour nourrir leurs enfants. Il n’y a plus de déchets, disent-ils, les gens n’ont plus rien à jeter.

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Solanas filme longuement les « piqueteros », ces chômeurs qui se regroupent dans des campements de fortune et qui survivent grâce à l’aide des commerçants. Ils organisent une « marche de la dignité » sur 40 kilomètres qui les conduit à la place de Mai. Ils bloquent les routes et l’accès à Buenos Aires. La répression fait deux morts. Le film intègre les images prises sur le vif de ce qui est présenté comme un véritable assassinat. « Ils l’ont tué parce qu’il avait faim », dira une femme le jour de l’enterrement. Un des morts c’est Dario, à qui Solanas rend un hommage émouvant. Il donne la parole à sa compagne, qui évoque leur rencontre, leur amour, leur vie commune. Dario aussi, comme Toba, comme bien d’autres qui créent des « cantines pauvres » agissait pour secourir ceux qui ont le plus de besoin.

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Cette solidarité, nous la retrouvons dans un hôpital, où une infirmière et une assistance sociale rendent compte des difficultés rencontrés quotidiennement pour venir en aide aux 4000 patients qu’il faut accueillir chaque jour. Face à la pénurie de médicaments, une collecte publique est organisée pour les redistribuer à ceux qui en ont besoin.

L’action collective, c’est celle organisée contre les expulsions. Lors des ventes aux enchères des terres saisies par la justice, les femmes se mettent à chanter l’hymne national argentin, empêchant le déroulement de la vente. Une longue séquence montre l’affrontement de ces femmes avec un jeune procureur qui ne réussit pas à les faire taire malgré ses menaces de poursuite. Il lui faut faire appel à la police pour évacuer la salle, mais les femmes ont eu gain de cause. La vente n’a pas eu lieu.

La Dignité du peuple est un bon exemple d’un cinéma engagé qui se met au service des luttes des victimes de la crise en popularisant leurs actions de résistance. Un cinéma humaniste qui donne des raisons d’espérer dans l’avenir.

Lire sur L’Heure des brasiers, le « grand » film de Solanas :

https://dicodoc.blog/2018/03/27/r-comme-revolution-argentine/

E COMME ENTRETIEN – Niki Velissaropoulou

 Comment êtes-vous devenue cinéaste? Quelle est votre formation?

J’ai choisi le cinéma comme moyen d’expression des idées mais aussi des sentiments et émotions. Le cinéma ce n’est pas un travail artistique solitaire, comme la peinture ou la poésie, mais collectif. C’est un art populaire qui peut être vu et apprécié par tous. J’ai choisi de tourner des documentaires sociaux pour montrer qu’il existe d’autres idées et possibilités de sociétés, que celle dominante.

Au début des années 2000, j’ai commencé mes études à l’Université de Crète. J’ai étudié les sciences de l’éducation, études riches en littérature, psychologie avec une emphase sur l’éducation et la thérapie à travers l’art. A cette époque mon pays n’avait pas d’université de cinéma qui ne s’est créée qu’en 2004. En 2005, je décide de venir au pays qui a créé le cinéma, la France. J’ai poursuivi des études de Lettres Modernes à la Sorbonne en faisant un M2 sur l’adaptation des œuvres littéraires à l’écran. Plus j’étudiais le cinéma et regardais des films plus mon désir d’en faire grandissait. C’est ainsi qu’ensuite je m’inscrivis à Paris VIII à la Licence de Cinéma et en suite en M2 en Réalisation et Création Cinématographique, fiction. En 2015 j’ai décidé d’adhérer à l’association de documentaristes Addoc qui fut pour moi une deuxième école de cinéma, cette fois-ci sur la création des films documentaires. J’ai réalisé jusqu’à maintenant, des courts métrages de fiction, dont en 2014 les «Jardins secrets», le documentaire «Nous ne vendrons pas notre avenir» en 2018 et quelques reportages et mini documentaires au contenu social.

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Quels sont vos liens avec la région où est tourné votre film « Nous ne vendrons pas notre avenir »?

Lorsque j’étais enfant, je passais mes étés en Chalcidique, une péninsule près de la ville de Thessalonique, chez mes grands-parents, dans une ambiance insouciante et chaleureuse, au bord de la mer. Mes souvenirs sont nourris de jeux en pleine nature. En 2012, je suis retournée en Chalcidique pour y tourner mon court-métrage de fiction «Jardins secrets» et j’ai découvert que le paradis de mon enfance était menacé. Une immense banderole à l’entrée du village proclamait «Chercheurs d’or, nous ne vendrons pas notre avenir ! » Le village s’était mobilisé. J’ai croisé des habitants de tous âges qui portaient des T-shirts proclamant «SOS Chalcidique», «Sauvez le berceau d’Aristote», «Non à l’extraction d’or».

Je décidai de passer plus de temps en Chalcidique pour comprendre ce qui se passait, comprendre l’état d’esprit des habitants, recueillir leur parole, et me renseigner sur les dangers de l’extraction d’or pour la région. J’appris que pendant 20 ans, l’entreprise envisageait d’utiliser 6 tonnes d’explosif par jour, la poussière de la mine de Skouries représenterait plus de 3 tonnes par heure. 24 000 tonnes de minerais seraient extraites d’une profondeur de 700 mètres. Des milliards de tonnes de déchets allaient s’accumuler chaque jour dont 450 000 tonnes d’arsenic, capables de tuer toute la population de la terre. Les habitants n’auraient plus d’eau potable, l’eau serait polluée par l’arsenic et l’acide sulfurique, la foret serait dépeuplée de toute vie et l’agriculture de toute la région serait endommagée.

J’ai choisi d’un faire ce documentaire, engagé, comme un moyen de faire connaître au plus grand nombre la révolte et les espoirs de mon pays et de ses habitants, révolte qui est la mienne, tout comme l’est mon espoir dans la jeunesse.

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 Comment avez-vous choisi les jeunes filles que vous suivez tout au long du film? Et leurs parents?

Au printemps 2013 je suis retournée à Ierissos. Pendant plusieurs mois des barrages avaient été mis en place à l’entrée du village pour protester contre l’arrestation et l’inculpation de quatre membres du mouvement «SOS Chalcidique». C’est en participant à cette action, que j’ai rencontré Giota, institutrice, militante, et mère de trois enfants, deux garçons et une fille. Je lui ai dit mon intention de réaliser un documentaire sur la politisation des adolescents. Elle m’a présenté sa fille de 14 ans, Dimitra, dont je me suis aussitôt sentie proche. En juillet 2013, j’ai commencé à filmer Dimitra, sa famille, très politisée et athée, et ses amis. Une de ses camarades de classes, Garifalia, venait d’un milieu très différent, mais la lutte avait rapproché les deux jeunes filles. Comme il me fallait également montrer la face traditionaliste et religieuse de la Grèce, j’ai filmé aussi Garifalia, et sa famille nombreuse. Le portrait de la Grèce d’aujourd’hui, à la fois révolté et traditionaliste, se dessine à travers ces deux familles. Dimitra et Garifalia symbolisent la nouvelle génération, la jeunesse grecque d’aujourd’hui, forcée de se politiser très tôt.

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Votre film montre une lutte populaire et l’on sent que vous êtes engagée à ses côtés. Comment appréciez-vous l’efficacité possible de cet engagement?

S’il n’y avait pas cet engagement fort de tous les habitants de la région, et pas seulement, la mine à ciel ouvert aurait été déjà en marche depuis plusieurs années maintenant. En ce moment Eldorado Gold, la compagnie minière, est encore là mais elle n’a pas encore tous les permis ; il lui manque le permis de la métallurgie et de la séparation des métaux (la séparation de l’or des autres métaux). L’état n’a pas encore donné ce permis parce que la compagnie n’a pas pu prouver qu’elle n’utilisera pas de cyanure pour cette séparation. La compagnie canadienne est venue en Grèce en disant qu’elle allait utiliser une nouvelle méthode, flash smelting, pour la séparation des métaux, mais cette méthode n’a jamais été utilisée pour la séparation de l’or. L’État grecque attend de la compagnie qu’elle prouve scientifiquement ces propos mais sept ans ont déjà passé sans aucun résultat vers cette direction. Les scientifiques de l’Université Aristote de Thessalonique disent que c’est impossible d’utiliser cette méthode sur la terre de Chalcidique qui est très riche en arsenic.

Pour l’instant, il y a des travaux d’exploitation des sous terrains mais la mine d’or à ciel ouvert ne fonctionne pas. Tout le monde a en ce moment peur de ce qui va se passer aux élections prochaines parce que le parti de la droite, la «Nouvelle Démocratie» a promis de donner si elle est élue, tous les permis à la compagnie. Malheureusement là où il y a de l’argent en jeu il y a beaucoup de corruption. Ces entreprises ont beaucoup de pouvoir, mais les gens continuent la lutte, et moi je suis du côté des habitants, de la nature, et de la jeunesse qui veut construire un meilleur demain.

D’ailleurs la réalisation de films militants on la fait par la nécessité qu’on ressent face à une situation qui touche plusieurs personnes et dont on voudrait qu’elle change ; par besoin de sensibiliser le plus de monde possible ; par admiration pour nos protagonistes qui luttent et qui sont prêts à sacrifier leur confort pour leurs idées. Ce sont ces personnes qu’on admire et dont on fête le courage, qui a changé et amélioré notre monde, ce sont ces personnes qui changent et changeront notre monde aujourd’hui et demain. Nous les réalisatrices et réalisateurs on les rejoint, on lutte près et avec eux ; on en fait un film ; un film qui raconte leur histoire ; un film qui raconte l’histoire humaine.

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Quelles sont vos références et vos influences cinématographiques ?

Les cinéastes qui m’ont inspiré avant que j’ai commencé à réaliser des films, avant même que j’ai étudié le cinéma viennent du documentaire et de la fiction. C’est ceux qui entremêlent poésie, histoire, errance personnel, portrait des villes et des pays dans leurs films (Dziga Vertov, Agnès Varda, Theodoros Angelopoulos, Jim Jarmusch, Wim Wenders).

 Quels sont vos projets?

J’ai commencé la recherche pour un documentaire sur le logement et le mal logement en France et en Grèce. Deux différents pays, des différents problématiques ou peut-être pas si différents… J’ai aussi un projet de fiction, mais c’est très tôt pour en parler.

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Sur le film lire : https://dicodoc.blog/2018/12/05/g-comme-grece-en-lutte/

S COMME SOLEIL.

J’veux du soleil, Gilles Perret et François Ruffin, 2019, 76 minutes.

Le soleil c’est la lumière, le jour, la victoire sur la nuit et les ténèbres.

Le soleil c’est le feu, la chaleur. Le risque de se bruler –on ne regarde pas le soleil en face – mais aussi le réconfort. S’exposer au soleil, avec les précautions nécessaire, c’est se revigorer, faire le plein d’énergie.

Le soleil c’est la connaissance –le monde des idées platoniciennes – la victoire sur l’ignorance, au risque d’être ébloui. Mais si l’éblouissement c’est l’impossibilité – passagère – de voir, c’est aussi l’émerveillement, la fascination de la beauté.

Le soleil c’est le centre du monde, de notre monde. Le point de référence de notre système cosmologique. Mais aussi l’illusion visuelle qu’il se lève tous les matins. Et nous suivons sans plus y penser sa course quotidienne d’est en ouest.

Le soleil c’est la vie, la croissance, l’épanouissement, la force vitale.

Le soleil c’est l’été, l’oubli de l’hiver et de ses frimas. Les vacances aussi.

Le soleil, c’est le jaune. Aujourd’hui la couleur des gilets.

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En décembre 2018, Gilles Perret et François Ruffin décident de partir à la rencontre des gilets jaunes, ceux qui occupent les ronds-points. Du nord au sud dans la grande tradition du road trip. La météo n’est pourtant pas de la partie. Il pleut sans arrêt. Le soleil devra attendre.

Un film donc fait dans l’actualité, dans l’urgence. Tourné en une semaine, monté et post-produit dans la foulée. Il faut coller au mouvement de contestation dans sa vitalité. Ne pas attendre que les news trouvent un autre sujet de Une. Donc les gilets jeunes en direct –un cinéma qui se veut « direct » –  sans recul, sans distanciation (ce serait un autre film). Ici c’est la spontanéité qui prime. Recueillir la parole de ceux qui sont engagés dans le mouvement, qui le font vivre. Ceux qui trouvent là l’occasion de se faire entendre – pour une fois.

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C’est François Ruffin qui mène l’entreprise, comme il conduit la voiture dans laquelle – road movie oblige – nous nous retrouvons tout au long du voyage. Mais ce n’est pas – pas encore – le moment de la réflexion, de l’analyse. A chaque étape, c’est lui encore qui discute avec ceux qui campent là. Ils ont d’ailleurs construit des cabanes, comme lorsqu’ils étaient enfants, de véritables « châteaux ». Il partage avec eux leurs grillades et leurs saucisses. Et surtout il les écoute.

Ce qu’ils disent, nous l’avons bien sûr déjà entendu tout au long des « actes » du mouvement protestataire. Les fins de mois plus que difficiles, la colère face aux injustices de plus en plus criantes dans la société, l’opposition au pouvoir politique… Et tous affirment qu’ils ont trouvé dans le mouvement, les manifestations, les occupations des ronds-points, une nouvelle solidarité, une véritable fraternité, qui change leur vie. Tous, ils veulent continuer. Jusqu’à quand ?

Le film se termine sur une plage de la Méditerranée, le temps d’une chanson.. Il ne pleut plus, même si le temps reste gris. Mais un jour, le soleil viendra…

M COMME MAI 68.

Les Révoltés, Michel Andrieu et Jacques Kebadian, 2018, 80 minutes.

L’histoire de mai 68 – mais il ne faut pas oublier juin – racontée à partir d’images d’archives.

Pour fonctionner de façon efficace, le genre implique qu’un certain nombre d’exigences soient prises en compte.

  • Le récit se doit d’être complet, d’où la recherche du plus grand nombre d’archives possible pour ne pas risquer de laisser de côté un événement, si minime soit-il au regard du déroulement historique.révoltés 2
  • Corolaire, le récit doit être ordonné dans un ordre chronologique strict. Les dates des événements s’inscrivent en surimpression sur les images. Par exemple, les nuits des barricades ou les différentes manifestations.
  • Les images doivent être immédiatement identifiables par les spectateurs, même les plus jeunes, ceux qui n’ont pas vécu eux-mêmes les événements. Cela ne pose guère de problème pour les affrontements étudiants-crs. C’est moins évident pour les occupations d’usines et les débats qui s’y sont déroulés entre ouvriers et syndicats.révoltés 3
  • Les images doivent être sinon inédites, du moins ne pas en rester à la vision la plus connue, ayant déjà fait maintes fois l’objet de montage à prétention historique. Néanmoins, les images les plus célèbres, devenues des icônes de l’époque, ne peuvent pas être systématiquement écartées, au risque d’être accusé de parti-pris, voire de censure. C’est le cas, évident, des images des prises de parole de Cohn-Bendit en particulier. L’équilibre entre images connues et inédites ou rares doit donc faire l’objet d’un savant dosage qui implique de ne négliger aucune source, mais aussi de résister autant que faire se peut aux facilités dictées par l’air du temps (les idées reçues véhiculées par l’époque de réalisation du film).
  • Le recours à un commentaire surajouté aux images doit être limité au strict minimum ou même être systématiquement écarté. Les images sonores peuvent d’ailleurs le plus souvent s’en passer, une fois le repérage du jour et du lieu effectué.
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  • De même donner la parole à des témoins ou des acteurs de l’époque n’a pas de légitimité dans un film d’archives. Le faire conduirait à un autre film et réduirait la pertinence des images. Si l’on fait le choix de considérer que les archives possèdent une véracité intrinsèque, il faut leur faire confiance jusqu’au bout. Néanmoins, comme les images ne peuvent guère questionner par elles-mêmes leur propre valeur de vérité, le film d’archives se voit immanquablement limité qu’à n’être qu’une reconstitution vivante (dans le cas d’archives sonores filmées, ce qui est le cas ici) des événements.révoltés 4
  • Et c’est bien ainsi que fonctionne ce Révoltés. Il nous plonge au cœur des événements. Nous y sommes. Nous y participons. Nous en sommes des acteurs. Ce que renforce d’ailleurs la bande son dans laquelle les éclatements de grenade sont systématiquement renforcés ou du moins placés au premier plan. Voir le film ne laisse donc aucune place à la distanciation ou à la réflexion dans le cours de la projection. Reste à savoir si le temps de l’analyse après-coup peut profiter pleinement de la richesse des images.

A COMME ARGENTINE -Luttes

Mémoire d’un saccage. Argentine, le hold-up du siècle, Fernando Solanas, France-Suisse-Argentine,2004, 123 minutes.

         35 ans après L’heure des brasiers, Fernando Solanas se penche à nouveau sur le destin de son pays, l’Argentine. Un pays en faillite, au bord du gouffre. Les banques viennent de bloquer les avoirs des petits épargnants pour essayer de réduire la dette extérieure. Ceux qui ont travaillé toute leur vie pour économiser quelques sous ont tout perdu. Les propriétés de l’Etat, du pétrole au chemin de fer, ont été vendues à bas prix à des sociétés étrangères. Le chômage augmente dans des proportions importantes, provocant la misère et la faim. En cette fin 2001, la colère du peuple explose dans les rues.

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Le film est littéralement encadré par le filmage de cette révolte. Dans les rues, la caméra est parmi les manifestants, ces ménagères qui tapent en rythme sur leurs casseroles, ces ouvriers qui martèlent les portes de fer des agences bancaires. Elle passe sous le long drapeau argentin porté par tout un peuple dans les rues de Buenos Aires. Solanas filme aussi la répression, les policiers à cheval ou ceux qui matraquent les manifestants, les lances à incendie et les fusils auxquels s’affrontent les lanceurs de pierres. Des scènes violentes, scandées par les cris de désespoir. « Nous ne sommes plus sous la dictature » hurle une femme. Nous sommes plongés au cœur de l’actualité.

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Mais le film a aussi une prétention historique. Il remonte jusqu’à la dictature militaire pour trouver l’origine de la politique ultralibérale qui est la cause de la catastrophe économique que connaît le pays. Le retour à la démocratie n’a fait qu’accélérer le processus, en particulier au cours de la présidence Menem. La politique de ce dernier est systématiquement disséquée. Certes il a pu séduire avec ses airs de Don Juan. Mais très vite il n’hésite pas à oublier ses engagements et il se range ouvertement du côté des multinationales occidentales, alignant le peso sur le dollar et systématisant les privatisations. Le film développe longuement le thème de la trahison, trahison des hommes politiques, des syndicats, qui tous ne pensent plus qu’à leur enrichissement personnel. Solanas parle de « mafiocratie » pour rendre compte de la corruption généralisée dans les sphères du pouvoir. L’Argentine était un pays riche. Maintenant une partie de plus en plus importante de la population vit au-dessous du seuil de pauvreté et on meurt de faim dans les banlieues et les campagnes. Une séquence particulièrement forte montre deux médecins dans un petit hôpital qui évoquent l’afflux d’enfants souffrant de malnutrition et pour lesquels ils ne peuvent rien faire. Il n’est pas exagéré de parler de « génocide social ».

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Cette dimension historique, Solanas la traite de façon très didactique, en composant son film selon un enchaînement rigoureux de chapitres dont il n’hésite pas à inscrire les titres sur l’écran. Mais en même temps, il joue beaucoup sur l’émotion, par un montage souvent percutant, en utilisant des effets spéciaux, des superpositions d’images dans des séquences qui ont quasiment une dimension de film expérimental. Il s’agit de ne pas laisser le spectateur indifférent. La façon dont la situation du pays nous est présentée ne peut que soulever la colère et la révolte.

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Se terminant par les manifestations de décembre 2001 qui ont entrainé la démission du président La Rua, le film ne sombre pas dans un pessimisme absolu. Même si les raisons d’espérer sont ténues, elles existent. Le peuple peut prendre en main son destin.

Ours d’or d’honneur du Festival de Berlin 2004.

C COMME CHAT (Chris Marker)

Chats perchés, Chris Marker, 2004, 59 mn

Nul doute, le chat occupe dans le bestiaire de Chris Marker, à côté de la chouette mythologique, une place de premier plan. Il suffit, pour s’en convaincre, de rappeler cette séquence de Sans Soleil, tournée à Tokyo dans le cimetière des chats, ou encore, ce surprenant intermède intitulé « chat écoutant la musique » séparant les deux parties du Tombeau d’Alexandre. On y voit un chat dormant sur le clavier d’un piano. (Le générique le crédite du nom de Guillaume-en-Egypte.) Bref dans l’œuvre de Chris Marker, les chats n’ont pas fini de nous surprendre. Chats perchés ne fait pas exception.

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Les chats dont il est question ici sont parisiens. Comme si ce globe-trotter infatigable que fut Marker, de la Sibérie à Cuba, du Japon à la Guinée Bissau, marquait une pose dans les voyages, ou revenait aux sources, près de chez lui (ce qu’il avait déjà fait en 1962 avec Le Joli Mai). Mais à Paris aussi on peut mener de véritables explorations, comme partir à la recherche de chats jaunes et souriants, tagués un peu partout sur les murs de la capitale.

         Surprenantes découvertes pour qui sait lever les yeux vers les derniers étages des immeubles. Car ces chats sont toujours perchés bien haut. Dominant la ville, contemplant d’en haut sa vaine agitation, jetant sur les petites occupations de ses habitants un regard plein d’ironie et de moquerie.

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         Pourtant ce point de départ presque futile, à force de distanciation, révèle très vite le sérieux de son propos. Car la vie parisienne n’en finit pas de nous interroger. Dans les rues, le métro, la présence des SDF par exemple. Et puis l’actualité politique se rappelle très vite à nous, un certain 21 avril en particulier. Et Marker de retrouver son regard militant, aux côtés des manifestants, dans les cortèges protestataires, à l’école des slogans, attentif aux banderoles. Dans ce début de siècle et de millénaire, de quelle couleur est le fond de l’air ?

Ce film peut surprendre par bien des aspects les admirateurs du cinéaste. La disparition du commentaire off par exemple, dont la teneur fortement littéraire constituait comme sa marque d’auteur. Ici l’intervention du cinéaste, en première personne bien souvent, se limite à des panneaux écrits, blanc sur noir. Est-ce une autre façon de nous adresser une correspondance, sous une forme nouvelle, plus concise, mais tellement plus froide ? Et puis les références historiques, en particulier sur l’histoire du cinéma, sont réduites à quelques images d’archives, comme le plan du titre de La Grève d’Eisenstein ou une réplique d’Hôtel du Nord. Le Tombeau d’Alexandre nous présentait en son temps bien plus d’éléments de réflexion sur le cinéma soviétique.

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Pourtant, dans ce film de vieillesse – Marker a plus de 80 ans lorsqu’il le réalise – le cinéaste n’a rien perdu de son dynamisme, en particulier pour son intérêt pour les « nouvelles » images, devenues d’ailleurs sous le nom d’images numériques, tout à fait banales et quotidiennes. Marker les utilise avec son impertinence habituelle, et ce sont les hommes politiques, de Bush à Chevènement qui font les frais de la machine à morphing (le Morpheye) qui leur donne un côté si dérisoire alors qu’ils prétendent changer la vie des gens.

Le film se termine par deux enterrements, celui de Léon Schwartzenberg, défenseur infatigables des sans-papiers, et celui de Marie Trintignant. Cette fin nous pousse-t-elle à considérer ce film comme le testament de son auteur ? Ou bien faut-il y voir un arrêt provisoire sur un fait divers, annonçant d’autres tournages au cœur de l’actualité ?

Au train où va le monde, les manifestations ne sont pas prêtes de s’arrêter.