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Bataille sur le grand fleuve. Jean Rouch. France, 1951, 33 minutes.

Le grand fleuve, c’est le Niger, dans la boucle duquel Jean Rouch a passé toute sa vie africaine et réalisé la majeure partie de son œuvre ethnographique. La bataille, c’est celle que les pêcheurs Sorko livrent traditionnellement aux hippopotames, et plus particulièrement au plus rusé et aux plus féroce d’entre eux, le vieil hippopotame barbu. Une bataille dure, périlleuse, à l’issue incertaine. Une bataille que les pêcheurs Sorko doivent livrer, parce qu’ils sont des pécheurs et aussi parce que la viande de l’hippopotame servira à nourrir tout le village. « Une lutte à mort, sanglante, interminable. »bataille fleuve 4

Bataille sur le grand fleuve est un documentaire ethnologique, le septième réalisé par Jean Rouch depuis 1946, année de son premier film tourné au Niger, sur le fleuve Niger, et déjà consacré à la chasse à l’hippopotame, Au pays des mages noirs. C’est un film ethnographique parce qu’il présente un pays, un peuple et des activités traditionnelles que le public européen à qui il est destiné ne connaît pas. Et il le fait avec une précision toute scientifique, Rouch multipliant dans son commentaire l’usage des noms africains pour désigner chaque phase de la chasse, chaque objet utilisé, chaque rite ou élément de cérémonie qui doit en assurer le bon déroulement et la réussite. Le film se présente ainsi comme un documentaire dans lequel la construction et la transmission de connaissances sont le but premier. Il a en ce sens une facture en apparence très traditionnelle, en particulier par l’utilisation d’un commentaire entièrement écrit, ajouté dans la phase de post-production, et qui est chargé de la plus grande part du processus cognitif. Pourtant, comme ce sera le cas dans toute l’œuvre ultérieure de Rouch, cette dimension traditionnelle n’est qu’un effet de surface. Si l’intérêt ethnographique du film n’est pas niable, il passe au second plan par rapport à son intérêt cinématographique.

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Bataille sur le grand fleuve est construit comme le récit d’une entreprise humaine vécue par des hommes dont il s’agit de montrer le courage et la détermination d’abord, la tristesse et le découragement qui suivront ensuite leur échec. C’est un véritable film d’aventure, dramatisé à souhait et inscrit dans une temporalité close, la période de chasse se déroulant précisément, nous dit Rouch, de janvier à juin 1951. Chaque événement de cette aventure est daté avec précision. La succession des phases préparatoires s’enchaîne rigoureusement, fabrication des harpons, de la grande pirogue qui devra résister aux charges de l’hippopotame, sans oublier les rites pour demander au génie du fleuve l’autorisation de tuer les animaux et les danses où des femmes sont possédées par ce même génie. Et puis les difficultés de la chasse elle-même, ses rebondissements, la fuite du grand hippopotame blessé qui réussit plusieurs fois à s’échapper. Le film prend alors la forme d’une traque. Les pêcheurs recherchent les traces du fuyard et renouvèlent leurs attaques. Mais s’ils ont gagné la première bataille, en tuant un premier hippopotame, le vrai objet de leur quête, le vieil hippopotame barbu, finira par leur échapper définitivement. Au camp, c’est la tristesse des vaincus.

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Pour un film de 1951, Bataille sur le grand fleuve est étonnamment moderne. Le filmage évoque incontestablement, en les anticipant, les pratiques du cinéma direct, telles qu’elles sont mises en œuvre en particulier par Pierre Perrault et Michel Brault dans Pour la suite du monde. La caméra est au plus près des pêcheurs, au raz de l’eau elle file dans les pirogues. Rien ne lui échappe du travail minutieux des forgerons et de la fabrication des lances. Et elle aussi cherche dans les hautes herbes où s’est réfugié l’hippopotame. Si les caméras sont devenues légères, elles ne permettent pas cependant l’enregistrement du son synchrone, enregistré en même temps que l’image. Mais les bruits d’ambiance, les discussions entre pêcheurs, sont mixés de façon particulièrement pertinente avec de la musique locale et les commentaires de Rouch qui sont sa marque de fabrique. D’autres films ethnologiques réalisés eux aussi dans la boucle du Niger suivront, jusqu’à La Chasse au lion à l’arc. Un ensemble inestimable sur cette Afrique aujourd’hui disparue.

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