E COMME ESPAGNE – Histoire

L’année de la découverte. Luis Lopez Carrasco, Espagne-Suisse, 2019, 210 minutes.

L’histoire de l’Espagne. Une grande partie de son histoire. Celle du XX° siècle. Une histoire récente donc. Évoquée par ceux qui l’ont vécue. Ou qui en ont des souvenirs, grâce aux récits que leurs parents – surtout des pères – ont pu en faire.

Une histoire des ouvriers surtout. Une histoire du travail. Une histoire des luttes pour défendre les emplois. Du chômage lorsque les usines ferment. Du désespoir et de la colère que cela suscite. Une colère contre les gouvernants qui ne font rien pour venir en aide aux ouvriers. Au contraire. N’ont-ils pas décidé la fin de certaines industries ?

Nous sommes à Carthagène. Dans le sud-est du pays. Une région industrielle. Des mines de plombs exploitées depuis toujours. Et les usines qui transforment le minerai. Pour ceux qui sont nés ici, l’avenir a été longtemps tout tracé. Ouvrier de père en fils.

Le prétexte du film, le point focal vers lequel nous sommes peu à peu conduits, ce sont les manifestations ouvrières de 1992 – une crise de grande ampleur – et leur point culminant, l’incendie du parlement. Un évènement grave, exceptionnel. A lui tout seul il synthétise l’atmosphère d’une époque, les vies brisées, l’avenir bouché. Et l’incompréhension. Comment en est-on arrivé là ? Comment peut-il se faire que les socialistes au pouvoir à l’époque, au niveau régional comme national, n’aient pas sauvé une industrie qui ne semblait pas être particulièrement en difficulté. Pourquoi les ouvriers ont-ils été abandonnés ?

Pour essayer d’éclairés cette situation, le cinéaste recueille les souvenirs des uns et des autres, hommes et femmes, jeunes et moins jeunes, qui évoquent leur vécu, ou ce qu’ils ont pu connaitre de l’histoire de leur pays à travers les évocations qu’ont pu en faire leurs ainés.

La majorité de ces discours sont recueillis dans un café, dans l’agitation au moment du premier café, puis de la première bière, du repas de midi. Des gros plans de visages, des consommateurs ou de la cuisinière qui prépare les toasts et du barman qui tire la bière. Pas de plans d’ensemble. Mais en bruit de fond, l’ambiance bien spéciale de ce lieu de rencontres et de discussion.

On évoque donc la grande Histoire, celle du franquisme en particulier. Mais aussi l’histoire personnelle ou celle de ses parents. On parle beaucoup de travail, d’emploi. Des conditions très dures du passé. La vie à l’usine, dès 14 ans. Parce qu’il n’était pas question pour un fils d’ouvrier de faire des études. Et puis les choses qui change, avec la mort de Franco, l’arrivée de la démocratie et l’entrée dans l’Europe. Les opinions formulées sont loin d’être uniformes (pas de point commun entre ce nostalgique du franquisme et cette militante communiste pionnière des revendications féministes). Ce pluralisme est un des grands intérêts du film. Avec cette centration sur le vécu personnel. Des points de vue pris sur le vif, lors d’un repas en famille ou lors d’une partie de carte entre amis. Il n’y a que le récit des émeutes et de l’incendie du parlement, récit fait par les syndicalistes qui y ont participé activement, qui prend un tour plus solennel, celui d’entretiens non improvisés.

Le film est long, plus de trois heures. Mais il regorge de vie. Dans sa dernière partie – celle consacrée aux émeutes – les images d’archives, très violentes, souligne la dimension dramatique de l’époque et des événements qui sont rapportés. Un document d’une grande richesse historique.

Et puis, il est le résultat d’un travail visuel d’une grande originalité. Certes la division de l’écran en deux parties (split screen) n’est pas quelque chose de nouveau, même si les documentaires qui l’utilisent restent rares.. Mais les relations entre les deux parties ne sont jamais les mêmes, comme si le cinéaste avait fait le projet de l’en explorer les différentes possibilités. Par exemple :

  • A droite des clients du café qui discutent entre eux ; à gauche le barman ou la cuisinière au travail. Une façon de contextualiser les propos tenus.
  • Les deux côtés n’ont pas de liens directs. On n’entend les propos tenus que dans l’un deux. Mais on passe à l’autre par une sorte de fondu-enchainé sonore. Ce qui met en évidence la diversité des positions exprimées.
  • Les deux côtés font partie de la même situation (la même discussion), et les propos tenus se répondent. La simultanéité des deux vues est alors l’équivalent d’un champ-contrechamp, sans avoir recours au montage, ce qui vise une plus grande fluidité de la représentation du débat.
  • Et puis dans certains cas, un seul côté de l’écran comporte une image, l’autre restant noir. Une façon de souligner l’importance des propos tenus, surtout si l’image de celui qui parle finit par occuper la totalité de l’écran.

Film indispensable sur l’histoire du mouvement ouvrier en Europe, L’Année de la découverte est particulièrement significatif de cette orientation du film d’histoire où l’appel au vécu des acteurs des événements supplante le recours aux experts et autres spécialistes.

R COMME RETIRADA

Bartoli, Le dessin pour mémoire,  Vincent Marie, 2019, 52 minutes.

En janvier 1939, la République espagnole est vaincue. Les troupes de Franco entrent dans Barcelone. Quelques 500 000 républicains catalans vont fuir les représailles annoncées. A pied, avec un maigre bagage, des hommes, des femmes, des enfants, vont essayer de gagner la France. Parfois sous les bombardements de l’aviation franquiste. Cet épisode historique est connu sous le nom de Retirada.

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La France, pour respecter le droit d’asile ne ferme pas la frontière. Mais l’accueil n’est pas vraiment chaleureux. C’est le moins que l’on puisse dire. Les combattants républicains sont désarmés, pour leur ôter tout espoir de retour pour reprendre la lutte contre la dictature. Puis tous ces arrivants sont parqués dans des camps que l’administration française appelle camp de concentration. Ces réfugiés seront déplacés systématiquement de camp en camp dans tout le sud de la France. Argelès, Saint Cyprien, Barcarès, Rivesaltes, Bram, et d’autres encore. Les conditions de survie y sont particulièrement difficiles, froid glacial et hiver, chaleur étouffante en été, et toujours beaucoup de vent. Sans parler de la nourriture, ou plutôt de l’absence de nourriture.

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 L’histoire de ces camps a d’ailleurs donné lieu à plusieurs films, en particulier le camp de Rivesaltes dont les diverses utilisations ne sont pas vraiment à l’honneur de la France. Dès 1940, la police de Vichy y regroupera les étrangers « indésirables », puis les juifs qui seront ensuite systématiquement envoyés dans les camps d’extermination nazis. Après la guerre d’Algérie, il sera utilisé pour « accueillir » les Harkis. Et jusqu’à sa fermeture, en 2007, il deviendra camp de rétention administrative pour les réfugiés sans papier et déboutés de leur demande d’asile en attente d’expulsion. Un mémorial construit sur le lieu du camp et respectant ses baraques retrace cette histoire avec une mine de documents, images fixes et animées et textes.

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Comme dans ses deux précédents films – Bulles d’exil et Là où poussent les coquelicots – Vincent  Maris fait œuvre de mémoire à partir d’images, ici les dessins de Josep Bartoli, un républicain catalan qui a vécu la Retirada. Il donne la parole au neveu de Bartoli qui commente les dessins avec une précision étonnante et retrace les étapes de la vie mouvementée de son oncle. Il utilise aussi les rares images photographiques ou cinématographiques de la vie dans les camps. Il retrouve la veuve américaine de Bartoli qui a immigré au Mexique puis aux Etats Unis. Elle montre au cinéaste son trésor secret : des originaux de dessins ou collages de son mari, puisement conservés dans une cave.

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Mais la grande force du film vient du filmage des dessins de Bartoli, véritable précurseur des photojournalistes actuels. Avec cette différence essentielle : il. Il réalise ses dessins n’est pas un simple observateur. Ses images  il les vit, il a vécu toutes les situations qu’il représente. Et c’est pour cela qu’ils sont œuvre de mémoire.

Le film de Vincent Marie est un hommage très sensible à un artiste qui mérite d’être redécouvert. Mais c’est aussi un film d’histoire, qui ne gomme rien de l’émotion que peuvent susciter les images – les dessins – d’une période que beaucoup auraient tendance à oublier.

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Sur la Retirada on pourra voir le film de Henri-François Imbert, No pasaram, album souvenir.

Et sur le camp de rivesaltes, Journal de Rivesaltes de Jacqueline Veuve