T COMME TAHRIR.

Tahrir, place de la libération, Stefano Savona, France-Italie, 2012, 91 mn

 Peut-on filmer une révolution, l’insurrection de tout un peuple, son aspiration à la liberté, ses revendications de justice sociale, sa lutte contre un régime jugé tyrannique et corrompu ? Le cinéma ne nous a pas vraiment fourni de documentaires sur la chute du mur de Berlin ou la fin de l’URSS, ni même sur la chute de Ceausescu. Le printemps arabe de 2011 fait exception. Grâce essentiellement au film de Stefano Savonia, Tahrir, place de la libération, consacré à la révolution égyptienne qui viendra à bout du régime de Moubarak. La difficulté, c’est de réaliser un document qui ait une véritable portée historique, mais qui soit en même temps un film personnel, c’est-à-dire adoptant un point de vue particulier à partir duquel le spectateur pourra construire le sien propre. Pour y arriver il est indispensable d’éviter deux écueils : la propagande et le reportage télévisé.

Ne pas faire un film de propagande dans le cas de l’Égypte peut paraître facile dans la mesure où il s’agit d’un mouvement populaire spontané, sans leader et qui n’est pas mené par un parti, même si les Frères musulmans en particulier sont bien présents. Mais le cinéaste a su ne pas construire son film autour des déclarations des représentants des forces en présence. Il ne soutient pas de thèse, ne prend pas lui-même explicitement position. Il se contente de filmer, ce qui est déjà beaucoup.

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Quant à la distinction avec le reportage télévisé, il est tout aussi clair que le cinéaste ne peut ici, comme ailleurs, se transformer en journaliste, quel que soit le côté fort honorable et souvent indispensable de son travail. Le cinéma quant à lui, ne peut se limiter à produire le même type d’images dont les chaînes de télévision abreuvent le téléspectateur au fil de l’actualité. Tahrir est un bon exemple de la façon dont un projet cinématographique peut se démarquer de la télévision.

Tahrir ne vise pas à rendre compte de façon plus ou moins exhaustive de l’occupation de la place du Caire. Il aurait fallu pour cela disposer d’un nombre important de caméras placées aux quatre coins de la place, tourner des heures et des heures de rushs et passer par des mois de montage. Ce n’est pas l’orientation qu’a prise Savonia. Son film correspond à ce que le numérique permet aujourd’hui. Filmer seul. S’immerger dans cette foule impressionnante et si hétérogène. Il capte bien les principaux événements de ces journées de révolution, du discours de Moubarak à sa démission. Le discours de Moubarak annonçant qu’il ne partira pas et la réponse sans équivoque de la place : « Dégage, Dégage » et les chaussures tendues au bout des poings. Les affrontements avec les « vandales » du pouvoir, ces condamnés sortis de leur prison et que l’on paye pour combattre les insurgés. Dans beaucoup de plans ultérieurs, on croisera des blessés, pansements sur la tête ou sur le visage. Et bien sûr l’annonce de la démission  de Moubarak et l’explosion de joie qu’elle suscite. Tout cela est bien présent dans le film. Mais ce n’est pas l’essentiel. Ce que filme avant tout Savona, c’est la foule des manifestants. Il marche parmi eux avec sa petite caméra numérique, filmant au passage leur visage. La prise de vue se fait toujours au niveau des visages, ce qui souligne cette priorité donné à l’humain plutôt qu’aux grands enjeux historiques. Du coup, le film nous propose une expérience unique : vivre cette révolution égyptienne avec ceux qui l’ont faite.

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Tahrir, place de la libération. Cette libération, c’est d’abord celle de la parole. Après 30 ans d’oppression, les manifestants ont un besoin viscéral de crier leur haine du régime et leur soif de liberté. D’où ces slogans lancés et interminablement repris en rythme. « Nous ne partirons pas d’ici. C’est Moubarak qui doit partir ». « Repose toi tu es vieux ». « La place Tahrir est notre patrie ». « Moubarak game over ». « Dieu est grand, la révolution continue ». « Voilà les égyptiens ». Cette libération de la parole, c’est aussi l’utilisation du film comme tribune personnelle. Puisqu’il y a une caméra et qu’elle est prête à écouter, des hommes, des femmes, en profitent pour dire tout ce qu’ils ont sur le cœur. Les espoirs aussi. Campés face à la caméra, filmés en gros plan, ces orateurs improvisés en disent plus sur l’Égypte que n’importe quel discours officiel. Leur flot de parole semble intarissable. Le cinéaste aurait pu leur consacrer tout un film tant on sent que cette impérieuse nécessité d’expression personnelle ne peut être contenue.

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Dans l’évident désordre de la place, Savona trouve un fil conducteur à son film en suivant régulièrement un petit groupe de quatre manifestants, deux femmes et deux hommes, qui se retrouvent à divers moments de la journée et de la nuit pour échanger leur impressions, confronter leurs idées, essayer ensemble de prendre le pouls de la situation et envisager son issue. Ces moments de réflexion sont calmes, beaucoup plus calmes que le reste du film, comme une respiration dans la tourmente de la place. Ils permettent au cinéaste, et au spectateur, de faire une petite pause, pour recharger l’énergie nécessaire pour se avant de se replonger au cœur de la révolution.

Aujourd’hui, à l’étranger, dans le reste du monde arabe, on n’a plus honte de dire qu’on est égyptien. Cette remarque reprise par plusieurs manifestants synthétise parfaitement ce qui ressort du film : une extraordinaire confiance en la vie.

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T COMME TONDUE

La tondue de Chartres, Patrick Cabouat, 2017, 52 minutes.

La célèbre photo de Robert Capa, prise en août 44 à la libération par les troupes américaines de la ville de Chartres, sert de porte d’entrée à un film qui traite, avec une rigueur toute historique, des différentes épurations, sauvage et plus institutionnelle, qui eurent lieu en France au fur et à mesure du retrait de l’armée allemande du territoire français et de la fin de l’occupation.

Les français accusés et dénoncés pour collaboration avec l’ennemi furent ainsi d’abord l’objet de la vindicte populaire et les exécutions sommaires, parfois après un semblant de procès, ne furent pas rares. Les femmes accusées de « collaboration horizontale » furent, elles, l’objet d’un traitement particulier, la tonte de leur chevelure, effectuée en place publique, devant une foule presque en délire. Elles étaient ensuite exhibées dans les rues de la ville où elles devaient subir les quolibets et les injures de la population.

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 Le film de Patrick Cabouat reconstitue à partir des photographies de l’époque (celle de Capa et d’autres reporters de guerre américains comme Ralph Morse) les événements de cette épuration sauvage dans la ville de Chartres, dès que les derniers snipers allemands furent réduit au silence par les troupes américaines. La liesse populaire (les scènes filmées montrant les baisers fous des françaises aux soldats américains sont bien connues) contraste fortement avec les postures inquiètes ou résignées des femmes qui viennent de subir l’outrage de la tonte. Et c’est ici qu’intervient la célèbre photo de Capa qui donne son titre au film.

Patrick Cabouat propose alors une étude iconographique précise et détaillée de cette photo. Ses recherches dans le fonds de l’agence Magnum à New York lui permirent de retrouver l’ensemble de la planche contact réalisée par Capa ce jour-là. La photo qui a fait le tour du monde apparait ainsi le résultat de la recherche du meilleur placement possible du photographe par rapport  à son sujet. Capa se déplace dans la foule, s’éloigne ou se rapproche de la femme, change d’objectif (grand angle ou 55 mm) pour saisir le plus possible l’ensemble de la foule ou se recentrer sur la tondue. Puis le cinéaste propose une analyse des lignes de force de la photo elle-même, le triangle formé par les personnages, le drapeau français flottant à une de ses pointes, l’ensemble de la foule derrière la femme portant son enfant dans ses bras. Le tout montre clairement que la composition parfaite de la photo n’est pas le fruit du hasard ou d’un don inné du photographe, mais d’un véritable travail possible dans le feu de l’action grâce à l’expérience du photographe. Patrick Cabouat évoque enfin les différentes interprétations possibles de cette image culte, interprétations qui bien sûr ont systématiquement variées dans le temps. Pas de doute qu’elle restera toujours pour l’histoire de l’art photographique un exemple type d’un traitement contemporain du thème classique de la Madone à l’enfant.

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Le cinéaste entreprend ensuite, dans la seconde partie du film, une approche plus systématique de l’épuration pratiquée en France à la libération, des actes de vengeance plus ou moins spontanée jusqu’au procès « officiels » intentés aux collaborateurs une fois l’autorité de la justice républicaine rétablie par le général De Gaulle. Le cas de la famille de la « tondue » de Chartes, Simone Touseau, est présenté en détail, illustré par des images d’archive, en particulier de petits films réalisés par des soldats allemands pendant l’occupation. Le tout met en lumière la violence qui déferla sur la France aussitôt après les années d’occupation, et la relative clémence d’une justice qui, quelques années plus tard, allait nettement dans le sens de la nécessité de tourner la page.

Reste que les images de ces périodes troublées, comme celle de Capa, séduiront encore pendant longtemps les cinéastes de l’histoire.

R COMME RÉSISTANCE

Les Jours heureux,  Gilles Perret, 2013, 97 minutes.

« Les jours heureux » est le titre du programme élaboré sous l’occupation par le Conseil National de la Résistance. Ce programme comporte deux parties. La première traite de la guerre et des moyens de la gagner jusqu’à la libération de la France occupée. La seconde, la plus importante vue d’aujourd’hui, propose un plan d’action pour reconstruire la France après la victoire. Ce plan comporte un ensemble de mesures dont le caractère social est évident : sécurité sociale, retraite par répartition, droit du travail, liberté de la presse et liberté syndicale, nationalisation des banques et des compagnies d’assurance, de l’énergie et des transports. Ce plan, dont la coloration « de gauche », sous l’influence du parti communiste et du parti socialiste, est évidente, a été mis en œuvre à partir de 45 par le Général de Gaulle. Il est présenté dans le film comme une avancée politique et sociale considérable ayant influencé durablement toute la deuxième partie du XX°siècle, jusqu’à aujourd’hui où les principales de ces mesures restent le fondement de notre société. Mais on sent bien pointer dans le film une lourde inquiétude. Ces acquis sociaux fondamentaux ne sont-ils pas tout simplement en train d’être remis en cause par la politique dite de néolibéralisme qui serait menée en France (et dans le monde) depuis les années 80 aussi bien par les partis de droite que par la gauche revenue au pouvoir.

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Le film comporte aussi deux parties qui se succèdent sans qu’une transition soit clairement apparente. La première prend la forme d’un documentaire historique traditionnel, construit à partir d’entretiens avec les survivants de la Résistance et d’archives, en particulier des actions des partisans et de la libération de Paris. C’est d’abord l’action de Jean Moulin pour unifier la Résistance qui est mise en évidence. Le film ne présente de lui que des images muettes, photographies ou extraits de films datant d’avant-guerre. Puis sont disséquées les négociations, difficiles, pour arriver à un accord sur un programme. Le film poursuit ici deux objectifs explicites. Montrer le rôle de Jean Moulin pour faire accepter à tous l’autorité du général de Gaulle sur l’ensemble de la résistance. Puis, à partir de son arrestation, le rôle des partis de gauche dans l’orientation du programme qui sera mis en œuvre entre 1945 et 1947.

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La seconde partie du film est basée sur des images d’actualité (des meetings de campagne électorale par exemple) et des interviews, souvent menées à la Michael Moore, des personnalités politiques françaises. La dimension historique du film laisse ainsi peu à peu la place à une orientation nettement politique pour devenir un film engagé, quasiment un film d’intervention politique.

De cette partie se dégagent deux idées fortes. La première insiste sur le fait que tous les hommes politiques (en dehors du Front national qui est ignoré) reconnaissent l’importance du programme du CNR et sont présentés peu ou prou, même à droite, comme s’en réclamant. Mais en second lieu, ces mêmes hommes politiques, surtout à droite, évitent de reconnaître que le néolibéralisme dominant est contradictoire avec l’esprit du programme du CNR. Mais on sent bien qu’ils n’en pensent pas moins. L’entretien avec François Bayrou est à ce titre particulièrement significatif. Plus le cinéaste insiste dans ses questions, plus les réponses sont embrouillées. Mais l’effet de comique le plus fort reste ce député qui fuit la caméra en courant dans les couloirs de l’Assemblée !

Le film est dédié à la mémoire de Raymond Aubrac et de Stéphane Hessel. Ces deux figures emblématiques de la Résistance dominent toute la fin du film. Une manière de souligner le dualisme qui a parcouru tout le propos.