A COMME ABECEDAIRE – Frederick Wiseman.

Chacun de ses films pourrait bien sûr être caractérisé par un mot-clé. Les inventorier reviendrait alors à élaborer une bibliographie. Il est plus intéressant de tenter des regroupements voire des synthèses. Au risque – assumé – de ne pas être exhaustif.

Administration

Chaque institution a sa direction qui a la responsabilité du bon fonctionnement et qui doit affronter tous les problèmes, en particulier financiers, qui ne manquent pas de se poser.

Animaux

Le bétail pour la viande, les chevaux pour les paris aux courses et les animaux sauvages mis en cage dans les zoos.

Armée

La base de Fort Polk en Louisiane et celle de Vandenberg en Californie où est situé le siège de commandement de l’armée de l’air et le fameux « bouton rouge » qui peut déclencher l’arme nucléaire.

Bovins

Depuis les pâturages jusqu’à l’abattoir, l’itinéraire de la vie des vaches suivi pas à pas.

Boxe

Le seul sport qu’il ait filmé. Mais il ne s’agit nullement de compétition. Plutôt d’un passe-temps, ou d’une activité pour entretenir son corps et sa forme.

Consommation

Les magasins Neiman-Marcus à Dallas, temple du luxe et de l’argent.

Danse

L’American Ballet Theater, d’abord. Puis le Ballet de l’Opéra de Paris. Les répétitions beaucoup, mais aussi les réunions de direction, sans oublier les couloirs, les escaliers et les toits.

Durée

Le plus souvent ses films durent plus de trois heures, voire quatre, pour aller jusqu’à huit. C’est qu’il faut du temps pour montrer tous les aspects de la réalité filmée. Et surtout ne pas donner l’impression d’un simple survol.

Ecole

En 1968, dans High School, il filme à Philadelphie un lycée à la pédagogie plutôt traditionnelle. En 1994, High School II montre les évolutions fondamentales du système remplaçant une discipline autoritaire par une responsabilisation de plus en plus grande des élèves

Folie

Son premier film lui est consacré. Dans un asile internant des criminels déclarés irresponsables.

Handicap

Cécité, surdité, mais aussi les polyhandicaps.

Institution

Filmer les institutions américaines, sa grande spécialité. Vues de l’intérieur, dans le plus possible tous leurs aspects.

Livre

Des livres et des lecteurs, dans le silence de ce temple de la lecture qu’est une bibliothèque.

Méthode.

Tout au long d’une carrière cinématographique de plus de quarante ans il n’a jamais varié sur les grands principes  qui fonde son cinéma : pas d’entretien ni d’interview, pas de commentaire surajouté, aucun ajout de données explicatives, ni musique ou texte en surimpression ou en insert,  un filmage long ,sans plan préétabli, le rythme du film émergeant peu à peu au montage, une attention au détails presque maniaque, et surtout une durée qui respecte les personnes filmées, leurs actions et les lieux dans lesquels elles se déroulent.

Mort

Un hôpital. Des patients en fin de vie.

Musée

National Gallery, à Londres. Les tableaux bien sûr filmés en gros plan, souvent plein cadre, mais aussi les visiteurs, les gardiens et les autres membres du personnel.

New York

Central parc, un havre de pays dans la frénésie de la grande ville, qu’on arrive à oublier. Mais aussi Jackson Heights, ce quartier exemplaire du brassage culturel des grandes villes de l’est.

Paris

Essentiellement vu depuis les toits de l’Opéra Garnier. Les Boulevards et les avenues. Mais surtout les toits. Le tout filmé sous une grande lumière, un soleil éclatant.

Police

Un commissariat à Kansas City. La violence quotidienne mais aussi celle des policiers blancs sur les Noirs

Théâtre.

Il a été lui-même metteur en scène. Et il a filmé la Comédie Française à Paris.

Université

Berkeley, le modèle américain de l’université publique donc gratuite, mais menacée par le libéralisme ambiant.

Ville

Paris, Londres, New York,  mais aussi Dallas et  Austin au Texas  et même dans l’Amérique profonde, des villes plus petites, Monrovia dans l’Indiana par exemple.

W COMME WISEMAN (Méthode)

Wiseman a souvent évoqué lui-même sa méthode de travail, une méthode déjà bien en place dès ses premiers films et qui sera appliquée par la suite avec de plus en plus de rigueur. Pas de variation, pas d’exception, pas d’entorse aux grands principes qui la fonde : absence de commentaire, aucun ajout de données explicatives, d’élément postérieur au matériau filmé sur le terrain, musique ou texte en surimpression ou en insert. Wiseman ne pratique pas non plus l’entretien, le jeu questions-réponses étant une intervention du cinéaste jugée perturbatrice de la réalité. Ce qui ne veut pas dire pour autant que la caméra soit capable d’enregistrer spontanément le monde tel qu’il est, sans y intervenir. Un film de Wiseman est bien le résultat d’un regard, un regard particulier, celui du cinéaste, rendu d’autant plus efficace que sa méthode de travail est appliquée en toute rigueur.

Pour tout repérage, Wiseman s’efforce, une fois son sujet choisi (l’institution et le lieu précis qu’il filmera), d’obtenir toutes les autorisations nécessaires. Il s’agit pour lui de s’assurer qu’il pourra tourner sans entrave, en toute liberté, sans avoir à renégocier constamment les aspects juridiques. Une précaution qui n’est jamais vaine quand on sait les problèmes et les ennuis que le cinéaste connut pour certains de ses films, Titicut Follies en particulier, sous forme de procès ou de violente polémique comme à propos de Primate en 1974.

Wiseman arrive alors sur le tournage sans idée préconçue, sans plan de travail préalable. Le tournage sera toujours long, tout un semestre pour At Berkeley par exemple. Il s’agit de s’imprégner le plus possible d’un domaine que le cinéaste avoue souvent ne pas connaître particulièrement. Il se refuse d’ailleurs de faire des recherches, d’emmagasiner des informations et des connaissances qui orienteraient son regard. La quantité de rushs accumulée sera importante, plus d’une centaine d’heures parfois. Wiseman est toujours attentif aux petits détails qui peuvent se révéler significatifs par la suite. Bref, il s’agit d’être partout, de tout voir, de tout enregistrer, du moins de ne rien laisser dans l’ombre. Il ne revient jamais sur les lieux de tournage. Celui-ci doit s’effectuer dans la continuité. Le cinéaste ne s’accorde pas de droit de remord.

Puis vient le montage, une phase forcément essentielle en fonction de ce qui précède. Wiseman établit un premier montage, résultat d’une première sélection, mettant en quelque sorte bout à bout les séquences qui ont du sens par rapport à la réalité filmée. Puis il travaille sur le rythme du film en gestation. Il ne cherche pas à suivre une chronologie qui serait celle du tournage. Il vise plutôt à mettre en œuvre un déroulement filmique spécifique, correspondant à une conception personnelle. Le montage n’a pas pour but de créer une mise en condition du spectateur. Il n’orienta pas son regard. Il n’y a jamais d’effet de suspens dans ses films. Le réalisateur doit laisser libre le spectateur de construire sa propre appréhension de ce qui lui est donné à voir. Ce qui implique que le cinéaste ne propose surtout pas une interprétation qui ne pourrait qu’être artificielle.

Les films de Wiseman sont longs, presque six heures pour Near Death ou plus de quatre heures pour At Berkeley. Cette longueur peut être éprouvante pour le spectateur et constitue d’ailleurs un handicap pour la diffusion du film, même si At Berkeley a connu une carrière en salle plus qu’honorable. Cette longueur est la conséquence directe de sa conception du cinéma. S’il tourne longuement, c’est pour laisser à chaque situation le temps de se dérouler sans entrave. Le montage respectera donc la durée de chaque séquence. Rien de plus étranger au cinéma de Wiseman que l’esthétique du clip ou du spot. Ses films n’ont jamais une visée promotionnelle ou publicitaire. Ce ne sont d’ailleurs pas des films de commande. Wiseman est incontestablement un cinéaste libre !