F COMME FEMMES DE COLOMBIE.

Sara, Neyda, Tomasa et les autres. Lizette Lemoine, Colombie-France, 2020, 83 minutes.

Un destin de femmes qui pourrait être banal – il est si courant – tant leur situation de victime est habituelle, et leur acceptation de cette situation aussi. Et pourtant, ici, dans la région des « Montes de Maria » dans le nord-ouest de la Colombie, des femmes ne vont plus l’accepter et trouver le moyen, en s’unissant, de prendre en main leur destin.

Victimes, elles l’ont été pendant de longues années dans cette région riche où s’affrontent la guérilla des Frac, l’armée colombienne et les milices paramilitaires. La première partie du film leur donne la parole pour qu’elles fassent le récit de leurs souffrances, de cette douleur qui au fond d’elles ne peut être effacée même une fois la paix revenue. Des récits particulièrement durs dans leur contenu. Des récits de femmes meurtries à jamais.

Des récits de vie marqués par la peur constante, à chaque instant du jour ou de la nuit, où des hommes en armes peuvent surgir chez elles, assassiner leur mari, leurs enfants, ou les enlever, les emmener au loin sans espoir de les revoir un jour.

Des récits accompagnés par d’extraordinaires gravures de Fernando Botero, « le plus colombien des artistes colombiens ».

Des récits qui pourraient être insupportables à écouter, dans leur répétition, dans cette accumulation d’une violence à laquelle il n’est pas possible d’échapper. Mais le film nous les fait entendre de façon simple, sans ajouter de pathos supplémentaire. Il ne s’agit pas de banaliser l’horreur, de la rendre acceptable. Il s’agit de donner accès à la souffrance de ces femmes dans un film. Et faire que ce film soit, grâce aux paroles recueillies, non seulement un témoignage, mais aussi une dénonciation. Aucune des femmes filmées ne cherche à faire des effets d’éloquence. Elles sont simplement elles-mêmes. Elles sont filmées pour elles-mêmes. Et c’est pour cela qu’elles sont si émouvantes. Émouvantes et admirables.

La paix revenue – en Colombie ce n’est pas chose facile – est-il possible de revivre ? Et comment ?

C’est dans la réponse à cette question que le film est particulièrement important. Et original. Car si la vie reprend, ce n’est pas du tout comme avant. Ces femmes qui ont tant souffert vont trouver la force nécessaire pour créer un nouveau monde. S’organisant dans une association d’entraide, elles vont entreprendre de cultiver la terre et de vivre de leurs récoltes. Une situation qui la aussi peut paraître banal, mais qui dans le contexte colombien est particulièrement significatif. Surmonter les peurs et les souffrances passées – ce qu’on a pris l’habitude de nommer résilience – est la plus belle des victoires de l’humanité.

La dernière séquence du film, où ces femmes se réunissent pour échanger sur leur travail et leur vie, est dans cette perspective particulièrement réjouissante. Après les pleurs passés, montrer leurs rires sincères, est une des plus belles leçons d’espoir que le cinéma puisse donner.

I COMME ITINERAIRE – d’un film : Sinjar, Naissance des fantômes de Alex Liebert.

Une idée comme point de départ. Doù vient-elle ? Et comment chemine-t-elle, a-t-elle cheminé, dans l’esprit du cinéaste ? Quel chemin a-t-elle parcouru ? Quel raccourci, quel détour a-t-elle emprunté ? Qu’a-t-elle croisé sur sa route ? Un livre, une musique, un tableau, un autre film …

Puis il faut passer à l’acte. Trouver de l’argent. Repérer des lieux, rencontrer des personnages, et bien d’autres choses qui vont constituer ce travail spécifique à ce film-là, et qu’on ne retrouvera dans aucun autre.

Choisir que filmer et comment le filmer. Des images qui ne prendront souvent sens qu’au montage, lorsqu’elles rencontreront d’autres images.

Enfin il faut rendre compte de la rencontre avec le public, dans des festivals, des avant-premières, en VOD ou en DVD, et la sortie en salle ce qui, hélas, n’est pas offert à tous.

Un long cheminement, souvent plein de chamboulements, de surprises, et d’obstacles à surmonter. La vie d’un film.

1 Conception

Le 13 novembre 2015 ont lieu les attentats à Paris. Une semaine après, Parisiennes et Parisiens décident de descendre dans les rues, dans les bars, et de célébrer la vie qui est la leur, affronter cette peur qu’on leur somme de ressentir mais qu’ils réfutent.

Ce soir-là me prend l’envie de sortir avec ma caméra, sans savoir quoi filmer, ni vraiment pourquoi, et je rencontre au détour d’un bar Michel Slomka, dont je ne connaissais à l’époque que le travail de photographe documentariste. Il me confirme avoir ressenti le même besoin de sortir avec son appareil photo, sans savoir quoi photographier, ni vraiment pourquoi. Nous passons un bout de la soirée ensemble, à discuter et à capturer les moments de vie qui nous enveloppent.

Nous apprécions nos travaux respectifs car nous travaillons depuis longtemps sur les mêmes thématiques, avec les mêmes questionnements, et une même sensibilité. Il a lui-même entendu parler des Yézidis quelques mois auparavant, lors d’un séjour qu’il effectuait en Syrie. Il m’apprend que le 13 novembre 2015 est également la date à laquelle Daesh est mis aux portes de la ville de Sinjar par les forces alliées présentes sur place. Une première victoire, opposée émotionnellement, pour nous, à la « défaite » de Paris face à Daesh.

Nous décidons au départ de partir sur deux documentaires parallèles (en vidéo et en photo) sur Paris et les Parisiens, et sur Sinjar et les Yézidis. Mais après un premier séjour au Kurdistan irakien, en février 2016, nous comprenons que ce sujet sur les Yézidis est vaste et extrêmement complexe, et nous décidons donc de nous concentrer sur ce projet.

2 Production

C’est le 3 août 2014 que l’Etat Islamique commence son invasion de la région de Sinjar, ainsi que ce massacre systématique et systémique de la communauté yézidie. De notre côté, nous commençons à réfléchir sur ce projet en novembre 2015, et il s’est donc déjà déroulé plus d’une année. Nous décidons alors de partir sur nos propres deniers, en auto-production, ne sachant pas encore comment ce projet se construira ; nous n’avons pas le temps d’attendre, de remplir des dossiers, de faire appel à une boîte de production, de patienter pour d’éventuelles aides ou subventions. Nous partons, et nous verrons bien.

Quatre voyages sur deux ans, un livre édité par les Editions Sometimes, quatre courts-métrages réalisés et diffusés sur France 2, une exposition à Paris, tout cela en auto-production, avec quelques aides substantielles ici et là, financièrement et humainement. Ce projet devient notre vie, remplit nos journées, nos pensées, nos cauchemars ; l’engagement est tel que nous nous dévouons complètement aux Yézidis.

3 Réalisation

Nous avons accumulé, au cours de nos quatre voyages, des milliers de photographies, des centaines d’heures de rushs et d’entretiens.

Commence alors la réelle écriture du film : le montage commence. Le sujet est encore plus vaste et complexe que nous l’anticipions, l’ayant creusé au maximum, voyage après voyage, nous voulant le plus exhaustif possible.

Étant toujours en auto-production, le montage prend du temps, et je peine à trouver le fil rouge narratif qui me permettra de raconter ce sujet complexe tout en gardant le maximum d’éléments. Jusqu’au déclic : respecter la tradition orale de cette communauté, et donc utiliser, comme eux, la parole comme conducteur narratif, comme conducteur d’émotions. Traduire leur histoire en conte, pour qu’elle s’universalise, pour qu’elle devienne intemporelle, car ce qu’ils vivent depuis 2014, ils le vivent régulièrement, tous les cent ans.

Et qui serait la plus évidente conteuse de leur Histoire ? La Montagne de Sinjar elle-même, terre sacrée, berceau et forteresse des Yézidis. Le fil rouge est trouvé, il se tend peu à peu, et s’écoulent alors de nombreux mois de montage, compliqués et douloureux.

Finir le montage de ce film devient un défi personnel. On me conseille de faire appel – enfin – à une aide de production, qui me permettrait de m’alléger, en trouvant une aide financière ou en me proposant une assistance au montage. Mais cela devient presque personnel. Je refuse. Je finirai seul, ou je ne finirai pas.

Bien évidemment, je reste accompagné de Michel qui garde un regard critique, patient et bienveillant sur mon travail ; il participe également à la fabrication du film puisque c’est lui qui écrit la voix de la montagne. M’accompagnent également dans cette aventure Laurie Bellanca, qui incarne la montagne de sa voix, et Benjamin Chaval, qui réalise toutes les créations sonores du film.

Je souhaitais monter un film de moins d’une heure ; la première version fait plus de quatre heures. La deuxième fait deux heures et demie. La troisième tombe à deux heures, et j’accepte alors de la montrer à un public averti, restreint, de confiance. Ce public s’attend à voir un « ours », ils s’étonnent de voir un film terminé ; pour eux, il n’y a presque rien à retoucher.

La dernière version, fin 2019, fait 1h45. Il reste encore quelques détails à régler, une version shingali du film à terminer, une version en anglais à réaliser. Mais je laisse tomber, épuisé, car pour moi, j’ai remporté le défi, et je ne peux plus aller plus loin. Ce film m’a épuisé, tant physiquement que psychiquement, et j’en garde aujourd’hui quelques séquelles.

C’est avec cette dernière version presque terminée que je décide d’approcher des productrices et producteurs, et rapidement, la Vingt-Cinquième Heure répond positivement à mes attentes. Ils prennent le film sous leurs ailes. Je peux me reposer.

Je ne sais pas si le film fonctionne. Je l’ai voulu le plus proche d’une réalité, celle que les Yézidis nous ont montrée. Je l’ai voulu le plus honnête possible, égal à la confiance transmise par leurs paroles. Certes, ce film est un conte documentaire, une mise en forme peu conventionnelle, mais reste sur une écriture strictement documentaire, qui ne répond à aucune autre école que celle qui s’est construite pour coller au plus près du sujet, au plus près des Yézidis et de leur réalité.

Mon but a été, en premier, et depuis le début, de tenter de faire ressentir à celles et ceux qui regardent ce film, ce que nous-mêmes nous avions ressenti sur place. De n’être qu’un passeur.

4 Diffusion

Notre ambition avec Michel est évidemment de diffuser largement ce film, voire ce projet, sous différentes formes. Un premier livre, une exposition, un long-métrage documentaire, et bientôt un second livre, édité à nouveau par les Editions Sometimes. Ce n’est pas notre travail que nous souhaitons partager, mais une histoire, celle des Yézidis. Une sélection en festival est une mise en lumière supplémentaire ; un prix est une mise en lumière supplémentaire. Toutes ces lumières agrandissent le champ de diffusion, du moins ses potentialités d’agrandissement.

S’astreindre à des logiques de diffusion et de distribution (primauté des festivals, projections limitées, patience d’un éventuel public) me frustre, mais nous permettra à plus long terme, je l’espère, que cette histoire soit contée au plus grand nombre. Je fais pour cela entièrement confiance à la Vingt-Cinquième Heure !

L’article sur le film : Y COMME YEZIDIS

R COMME RESILIENCE.

La maison en plastique. Allison Chhorn, Australie, 2020, 46 minutes.

Un film de deuil. Non, plutôt le film de la résilience.

Après la disparition des parents – accidentelle, donc subite, imprévue, d’autant plus difficile à supporter, puisqu’on peut toujours penser qu’elle aurait pu être évitée – continuer à vivre.

Vivre avec cette absence. Au-delà des cérémonies qui ont dû permettre de faire le deuil. Vivre au jour le jour, dans le présent. Et non en se tournant sans arrêt vers le passé.

Travailler pour vivre. Pour continuer à vivre. Malgré tout.

Ici c’est la reprise de la serre familiale, une grande « maison » en plastique, où poussent des haricots, où sont cultivés, avec soin, des haricots.

Le film nous montre le travail de la serre au fil des saisons. En automne les tiges et les feuilles sont sèches. Puis il faut semer les graines (un seul plan montrera ce haricot mis en terre). Puis au printemps la végétation devient de plus en plus exubérante, le vert envahit l’écran, jusqu’à la récolte. Et le cycle peut recommencer. Imperturbable.

La mort des parents, c’est le début de la solitude.

La Maison de plastique est le film de la solitude. Une solitude filmée avec beaucoup de force, même si cela paraît tout simple au fond. Mais une sensibilité extrême.

La solitude c’est le silence. Le film n’est pas muet, ni silencieux. Il y a toujours des bruits de fond. Comme s’il y avait à proximité un axe de grande circulation. Un bruit relativement étouffé par la serre et le plastique, mais bien présent, en continu.

De tout le film il n’y a pratiquement pas de dialogue. Juste deux bribes d’une conversation téléphonique avec une tante. Juste de quoi garder un minimum de contact social.

Le reste du temps, la jeune fille travaille seule. Elle est filmée seule. Elle est souvent vue de dos, lorsqu’elle se coiffe par exemple. Ou bien elle est pratiquement cachée par les feuilles de haricots qui grimpent dans la serre. Beaucoup de plans sont des vues subjectives. Lorsqu’elle enlève ou met ses gants de travail. Ou lorsqu’elle se déplace en voiture. Une solitude accentuée le soir, lorsqu’elle écoute de la musique au casque assise par terre, et donc vue en légère plongée. Deux plans s’arrêtent sur les draps de son lit. Un drapé froissé (on pense au travail de Georges Didi-Huberman sur la Ninfa), au teint bleuté parce que filmé la nuit, qui contraste avec le vert des feuilles de haricots filmées le jour.

Une solitude infinie, comme la perte définitive des parents.

Et pourtant la vie continue. Avec ses vicissitudes, ses événements, ses accidents. Un orage terrible détruit la serre. Il ne reste plus que des lambeaux de plastique qui flottent au vent. Il faut reconstruire la maison, pour pouvoir reprendre la culture.

Une maison en plastique bien fragile. Comme le souvenir des parents disparus. Une maison qu’il est toujours de reconstruire et de faire revivre par le travail. Concernant les parents, la mémoire est indestructible.

Visions du réel 2020.

D COMME DEUIL –

Parler avec les morts. Taina Tervonen, 2020, 57 minutes.

Les martyrs de Bosnie.

Des dizaines de milliers de disparus pendant la guerre en « ex-Yougoslavie ». Des disparus dont on peut parfois retrouver les corps – les restes des corps – au hasard des découvertes de charniers dans la forêt ou la montagne. Des ossements qu’il faut essayer d’identifier pour les restituer à leur famille en vue d’une inhumation.

Ce travail d’identification, c’est celui d’une association, l’International Commission on Missing Persons, dont on va suivre tout au long du film une des membres, Darija Vujinovic.

Darija parcours en voiture la campagne bosniaque à la recherche des parents des disparus figurants sur un inventaire. Elle est chargée de prélever trois gouttes de sang pour pouvoir ensuite comparer l’ADN avec celui des os retrouvés dans les charniers. Les entretiens avec les parents des disparus sont bien sûr toujours très émouvants. Une occasion d’évoquer la guerre et ses atrocités. Mais le temps a passé. Et cette évocation ne comporte aucun désir de vengeance, aucune haine. Il s’agit plutôt d’un devoir de mémoire vis-à-vis des disparus.

Pourtant, lorsqu’aucune cérémonie funèbre, aucun hommage posthume, n’a pu avoir lieu, il n(est pas possible pour les familles de faire le deuil de leurs disparus. C’est pourquoi le film se devait de prendre part à ce travail. Il le fait en montrant le travail minutieux de reconstitution des squelettes. Et surtout en filmant avec une grande pudeur l’immense cérémonie collective où les cercueils des disparus identifiés, passant de bras en bras, vont trouver une place dans le cimetière attenant à la mosquée de la ville.

Sans la montrer, ce film est un réquisitoire contre la guerre. Un réquisitoire silencieux, mais qui montre bien que ses séquelles sont bien longues à s’effacer. Mais le doivent-elles vraiment ?

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