M COMME MISE EN ABIME

Peut-on parler du cinéma avec un langage strictement cinématographique ? Peut-on parler d’un film au moyen d’un autre film ? Deux films qui s’enchâssent l’un dans l’autre, qui se questionnent l’un l’autre, qui se répondent, et qui finissent par ne faire qu’un ? C’est ce qu’avait en son temps parfaitement réussi François Truffaut dans La Nuit Américaine. Il y explorait toutes les possibilités offertes par la mise en abime, réalisant un film dans le film, La Nuit Américaine étant la réalisation de cet autre film « Je vous présente Paméla », un film que nul ne verra jamais en dehors de sa réalisation dans La Nuit Américaine, un film qui est pourtant bien un film de Truffaut, celui-ci allant même jusqu’à interpréter lui-même le réalisateur fictionnel de ce film fictif.

Dans Le Mur et l’eau, Alice Fargier explore une autre voix, en mettant en œuvre un dispositif de type critique. Le film opère une triple confrontation : il confronte en effet successivement le spectateur d’un film – Bradley, un enfant de 11 ans – et son réalisateur, Luc Dardenne, auteur du film pris comme référence, Le Gamin au vélo ; dans un second temps la confrontation s’opère entre les personnages, ou plus exactement entre le personnage central du film mis en référence ( Cyril dans Le Gamin au vélo donc)  et le personnage du film Le Mur et l’eau, l’enfant Bradley ; enfin Le Mur et l’eau, le film d’Alice Fargier est une mise en perspective de la conception du cinéma que propose Luc Dardenne, avec sa propre conception, qu’elle n’explicite d’ailleurs pas ouvertement, mais qui sous-tend, ou inspire nécessairement son travail cinématographique. Et le résultat de tout  ce travail extrêmement minutieux est un film qui parle donc du cinéma, mais pas vraiment du point de vue des cinéastes, ou des critiques de cinéma. Il en parle plutôt du point de vue de l’enfant. C’est donc un film qui traite de l’enfance au cinéma (le choix du film des frères Dardenne n’est bien sûr pas dû au hasard), de l’enfance dans le cinéma, mais aussi de la façon dont un enfant reçoit et ressent un film, de façon sans doute spécifique en fonction de sa propre histoire, mais aussi d’une façon significative de ce que le cinéma peut faire à un enfant, et de ce que l’enfant peut en faire, précisément parce qu’il est un enfant.

Bradley, présenté comme un enfant en famille d’accueil,  va au cinéma voir Le Gamin au vélo des frères Dardenne. Au retour, une cinéaste lui demande de raconter le film devant sa caméra. Puis elle va montrer ces images au réalisateur du film, Luc Dardenne, dont elle filme les réactions. Le film de la cinéaste comporte déjà à ce moment-là deux niveaux de discours, celui de l’enfant, hésitant mais en définitive particulièrement précis, et celui du cinéaste qui en quelque sorte admire ce premier discours en le désignant comme entièrement pertinent par rapport à son film. Ces deux discours constituent une première critique du film Le Gamin au vélo, non pas une analyse du film, mais une confrontation entre la vision qu’un enfant en a avec la conception de son auteur. Puis des images du film des Dardenne, notamment des séquences de violence, viennent solliciter Bradley, qui ne s’identifie pas à proprement parler avec Cyril, le héros du film, mais qui entre en dialogue avec ce que représente pour lui le personnage. Bradley identifie très clairement le problème de Cyril comme étant celui de la relation au père, ce qui doit avoir pour lui aussi un sens fondamental, puisqu’il ne vit pas avec ses parents. De l’entretien réalisé par Alice Fargier avec Luc Dardenne, elle retient alors nécessairement le moment où il évoque les relations avec son frère, et surtout leurs relations à tous deux avec leur père. Il ne reste plus à la cinéaste qu’à confier la caméra et un appareil de prise de son à Bradley pour que l’enfant soit placé au cœur du cinéma dans son ensemble. Tout le cheminement du film aboutit en effet à une phrase prononcée comme en passant par Luc Dardenne, mais une phrase qui dévoile la signification profonde de son cinéma, et aussi de tout le cinéma : « On peut accomplir de grands rêves dans le cinéma… et soigner de grandes souffrances aussi ».

Le Mur et l’eau, un film d’Alice Fragier, Suisse, 2014, 24 minutes.

 

Auteur : jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s