P COMME PROCES ET POLEMIQUES

Le cinéma documentaire n’a pas toujours échappé aux foudres de la censure officielle. Preuve, au temps de la politique coloniale de la France, le pouvoir ne pouvait guère accepter la dénonciation sans concession de cette politique. D’où les interdictions du film de René Vautier, Afrique 50, et de celui d’Alain Resnais et Chris Marker, Les Statues meurent aussi. Bien d’autres, dans d’autres pays aussi, connaîtrons le même sort.

Mais il y a aussi des censures qui ne s’avouent pas comme telles, même si le résultat est le même, priver les spectateurs de la possibilité de voir le film. Des censures économiques en particulier, ou idéologiques. D’où des procès et autres batailles juridiques, souvent à répétition, qui trainent donc en longueur. Heureusement, le cinéma n’en sort pas toujours perdant.

Et puis, les documentaires qui dérangent, qui disent des vérités que certains  ne veulent pas entendre, sont souvent attaqués, dans les médias ou sur d’autres tribunes, où souvent les coups bas sont presque de règle. Des polémiques parfois stériles, mais qui peuvent laisser des cicatrises dans la réputation des cinéastes qui en sont les victimes.

         Voici quelques exemples de films ayant suscité des polémiques ou qui ont fait l’objet de procès retentissant.

         Etre et avoir, de Nicolas Philibert, a fait l’objet d’une bataille juridique importante, lorsque l’instituteur et certains parents ont demandé un partage des bénéfices, ainsi qu’un droit sur l’utilisation commerciale de leur image. Le premier de ces procès fut intenté à Nicolas Philibert et à son producteur par Monsieur Lopez, l’instituteur qui est au centre de Etre et Avoir. Estimant être un véritable acteur, il demandait en conséquence de percevoir un salaire. De même les parents des élèves les plus présents dans le film («que serait Etre et Avoir sans le petit Jojo ? ») revendiquèrent eux-aussi la reconnaissance d’un statut d’acteurs pour ceux-ci

Le tribunal de grande instance de Paris, puis la cour d’appel ont rejeté ces demandes estimant que « le cours oral donné à ses élèves ne relevait pas des œuvres de l’esprit protégées par le code de la propriété intellectielle et que le personnage d’un film documentaire ne peut être considéré ni comme un interprète, ni comme un coauteur car la part de création dans un film documentaire est due aux seuls choix faits par le réalisateur ». Ce jugement qui fait jurisprudence a, en quelque sorte, sauvé la possibilité même du cinéma documentaire.

Titicut Follies, le premier film de Frederick Wiseman est lui l’exemple parfait d’une censure qui ne dit pas son nom, une censure qui n’est pas le fait du pouvoir politique mais qui, prenant la voie d’une attaque juridique, est tout aussi efficace et constitue explicitement une atteinte à la liberté créatrice, beaucoup plus d’ailleurs qu’à la liberté d’expression. Cinq procès furent en effet intentés contre Wiseman. Il fut accusé d’avoir porté atteinte à la vie privée des prisonniers. Des gardiens le poursuivirent pour diffamation et il fut même accusé de pornographie. En 1967, un juge demande la destruction de la copie. Le procès en appel de 1969 autorise la diffusion du film, mais uniquement dans un cadre professionnel, médical ou juridique. En 1971, nouveau procès en dommages et intérêts intenté par le directeur de Bridgewater où est tourné le film, au nom des prisonniers. Il sera débouté. Mais toutes ces poursuites feront que le film ne sera pas visible par le grand public pendant 24 ans !

Côté polémique on peut évoquer celle déclenchée à propos de Vol spécial de Fernand Melgar à la suite de sa présentation au festival de Locarno où le producteur et président du jury Paulo Branco traita Vol spécial d’œuvre « fasciste » et « obscène », l’accusant de faire preuve de « complaisance envers les institutions » et de « complicité avec les bourreaux ». Son argumentation repose sur le fait que le cinéaste ne questionne pas les gardiens du centre de rétention qui s’occupent des étrangers en voie d’expulsion. Par la suite, il fut aussi reproché au cinéaste de ne pas avoir mentionné qu’un des hommes filmés possède un lourd casier judiciaire, condamné en particulier pour trafic de drogues. De même l’affirmation selon laquelle des milliers de personnes sont enfermées sans décision de justice pour la seule raison d’être en situation irrégulière dans le pays fut contestée comme erronée par des responsables politiques suisses. Bref, on a reproché  au film de contenir des erreurs et de ne pas être objectif et au cinéaste de ne pas suffisamment dénoncer une situation inacceptable. Des critiques fondamentalement contradictoires.

De même Le cauchemar de Darwin de Hubert Sauper fut pris à partie à propos de sa dénonciation d’un trafic d’armes dans le cadre de l’exploitation commerciale de la perche du Nil en Tanzanie. L’historien François Garçon en particulier partit en guerre contre le cinéaste, dénonçant son film comme n’étant qu’une supercherie pratiquant l’amalgame et ne mettant l’accent que sur les aspects négatifs du commerce de la perche du Nil. Rien ne prouverait dans le film l’existence du trafic d’armes, ni que les carcasses de poisson réduites en farine servirait à la nourriture humaine plutôt qu’à celle des animaux, dont il existerait une industrie florissante contribuant à la richesse du pays. Au-delà de ces éléments concrets, une telle polémique n’oppose-t-elle pas, au fond, ceux qui ne voient dans les effets de la mondialisation que des épiphénomènes négligeables à ceux qui la condamnent en bloc ? Le film de Sauper est révélateur des enjeux du débat.

Auteur : jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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