S COMME SUGAR MAN

Sugar Man de Malik Bendjelloul

Suède, 2012, 86 mn

Sugar Man est un film musical consacré à un chanteur auteur compositeur interprète qui a enregistré deux albums au début des années 1970 aux États-Unis, Sixto Rodriguez. Ses albums n’ont eu aucun succès et Rodriguez a toujours été un parfait inconnu en Amérique. Le film se propose donc de le faire découvrir, nous faisant écouter ses chansons, non seulement dans la BO, composée entièrement à partir d’elles, mais aussi en en faisant de véritables objets filmiques, ce qui est plus original. Dans tout le début du film, l’image se fige par instant et se transforme en dessin numérique pour devenir une sorte de clip intégré dans le film.

Rodriguez aurait pu rester définitivement ignoré de tous, sauf que ses chansons ont connu un sort tout à fait exceptionnel en Afrique du Sud. Connues de tous les jeunes Afrikaners, elles sont devenues la référence populaire de la lutte contre l’apartheid. Les albums de Rodriguez se sont vendus par centaines de milliers. Mais comme le pays est alors isolé sur le plan international, ce succès phénoménal en Afrique du Sud n’aura aucun écho à l’extérieur du pays et restera totalement ignoré. C’est cette situation bien particulière, au croisement du showbizz et de la politique internationale que le film essaie de nous faire comprendre.

La première partie du film nous conduit à Detroit, ville mythique de l’industrie automobile et du rock and roll. Le réalisateur retrouve les producteurs des disques de Rodriguez. Tous sont unanimes. Rodriguez était de l’étoffe des grands. L’égal de Bob Dylan. Pour certains il le dépassait même largement. Sa voix, sa musique, ses textes, il avait tous les atouts pour réussir. Qu’il n’ait eu aucune audience est incompréhensible. Ou bien pour l’expliquer, il faut faire tout un faisceau d’hypothèses à partir de l’ensemble des mécanismes de l’industrie musicale et de sa portée culturelle. Autant dire que la non carrière de Rodriguez restera à jamais de l’ordre du mystère.

Le film va ensuite poursuivre son enquête en Afrique du Sud où elle va se dédoubler. Dans un premier temps, il donne la parole aux représentants les plus éminents de la « folie Rodriguez », musiciens, disquaires, journalistes musicaux qui tous vont faire l’éloge du chanteur. Toute révolution a sa musique. La fin de l’apartheid sera accompagnée de celle de Rodriguez. Le film montre bien comment les Blancs, jeunes et moins jeunes, vont faire de ses chansons un hymne à la liberté. Dans une société bloquée, où tout est contrôlé, où toute revendication est réprimée, la musique de Rodriguez va devenir le porte-drapeau des aspirations de tout un peuple.

Cette dimension politique parfaitement claire de l’enquête recouvre en fait une question récurrente, insistante, presque angoissante tant elle semble vouée à rester sans réponse. Qui était en fait Rodriguez ? Personne ne l’a connu. Pas un de ses fervents admirateurs et fin connaisseur de sa musique, au point de connaître par cœur tous ses textes, n’est capable de donner le moindre indice sur sa vie, sa personnalité, son physique même, en dehors des photos figurant sur les couvertures des albums. Alors, bien sûr, la situation est propice à la naissance de légendes. Et elles ne manquent pas. Rodriguez se serait immolé par le feu sur scène. Ou bien, au cours d’un concert totalement raté, il se serait tiré une balle dans la tête. Bref, personne en Afrique du sud, ne peut avancer le moindre fait réel le concernant. Et c’est là que l’enquête menée jusqu’alors par le réalisateur du film va laisser la place à celle que mènent deux spécialistes de Rodriguez, journalistes de leur état, se transformant en détectives pour essayer de percer le mystère Rodriguez. Qui était-il vraiment et comment se fait-il qu’il ait totalement disparu, alors même qu’en Afrique du Sud ses chansons restent connues de tous ? Ici, il faut faire une parenthèse. Sugar Man est le type de films, relativement rares dans le cadre du cinéma documentaire, où il peut être important pour le spectateur, de ne pas connaître à l’avance la fin de l’histoire. C’est du moins ainsi que la critique aborde le film à sa sortie fin 2012 en France. Les articles qui lui furent consacrés soit s’arrêtaient au début de cette deuxième enquête, soit demandaient au lecteur de sauter le paragraphe consacré au dénouement de l’histoire. Aujourd’hui l’enjeu n’est plus le même et nous devons prendre en compte la totalité du film pour en comprendre l’importance et l’originalité.

Car Sugar Man est un film particulièrement original et important dans le cinéma documentaire actuel. Cette importance tient en premier lieu à l’éclairage apporté sur la fin de l’apartheid en Afrique du Sud et le rôle que la musique a pu y jouer. En second lieu, le film constitue une analyse du fonctionnement du showbizz et du star système dans les seventies. Car si Rodriguez n’est pas devenu une star internationale, c’est aussi parce que son mode de vie, sa personnalité, ses aspirations n’allaient pas dans ce sens. Le film pose ainsi La question fondamentale. Pour faire carrière ne faut-il pas renoncer à être soi-même ? C’est ce que Rodriguez ne fera pas. Le film est sur ce point une magnifique leçon d’humilité. Et d’humanité. Rodriguez a toujours su rester ce qu’il a toujours été, un homme simple, simplement passionné de musique.

Et puis le film est un remarquable travail sur l’image, jouant sur le contraste entre des prises de vue extrêmement travaillées, souvent en plongée, sur les buildings de Detroit la nuit et les paysages non urbains d’Afrique du Sud d’une part, et l’utilisation, surtout dans la deuxième partie du film d’images d’époque, archives télévisées ou films d’amateurs, sur l’Afrique du Sud des années 1970. La reprise pure et simple du filmage d’époque du concert donné par Rodriguez en 1978 est en ce sens tout à fait caractéristique. Plus besoin d’effets visuels, ces images ont beau être « sales », elles sont chargées d’émotion. C’est bien pour cela qu’elles prennent une place importante dans le film.

 

Auteur : jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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