E COMME Entretien / Xavier Gayan 1.

Né en 1975, Xavier Gayan est l’auteur de trois documentaires de long-métrage : Place de la république 30 ans plus tard (2004), Les poètes sont encore vivants (2017) et Rencontres en Guyane (2017). Nous l’avons surtout interrogé sur le « remake » du film de Louis Malle auquel nous avons consacré ici même un article. Et nous aurons l’occasion de parler de Rencontres en Guyane qui sort prochainement sur les écrans.

Pour vous présenter pouvez-vous nous dire comment vous êtes devenu cinéaste.

J’ai toujours voulu être cinéaste, au moins depuis l’âge de 6 ans c’est sûr. J’ai réalisé un premier film quand j’avais 9 ans avec tous mes cousins. Mais je faisais aussi du théâtre.  Donc je voulais faire des films de fiction, des mises en scène de théâtre, j’ai eu une compagnie et j’ai monté des pièces, les miennes et une de Fassbinder. J’ai réalisé  des courts de fiction. Le documentaire j’ai décidé d’en faire le jour où j’ai vu Calcutta de Louis Malle, assez tard j’avais 23 ans.

  • A propos de Place de la république 30 ans plus tard.

Pouvez-vous nous parler de la genèse du film. Comment avez-vous eu l’idée de refaire le film de Louis Malle et quelles ont été les conditions de la mise en œuvre du projet ?

D’abord j’ai vu Chronique d’un été et je me suis dit que j’aimerai voir deux films à deux époques différentes où les gens s’expriment avec cette liberté   et qu’on puisse voir l’évolution des préoccupations, du rapport à la caméra, des expressions. J’aimais voir les vieux documentaires, j’ai toujours été nostalgique d’époques que je n’ai pas connu. Un jour je suis allé à la bibliothèque Parmentier et j’ai emprunté la VHS de Place de la République. C’était la plus pure simplification du genre, un immense micro trottoir qui dure 90 minutes et on a un film riche et beau, on rencontre plein de gens qui ont des histoires personnelles et qui réagissaient d’une façon étonnante pour ma génération. Ils ne voyaient pas la caméra, n’imaginaient pas qu’ils puissent être intéressants pour un film. Il y a une immense liberté formelle, le 16mm est magnifique, le Nagra rend les voix belles mais parfois inaudibles,  il n’y avait que 30 ans d’écart mais ça paraissait si loin, les gens avaient tellement évolués. Mon film va avoir 15 ans et je crois que le choc culturel est moins grand et sera moins grand dans 15 ans quand le film aura 30 ans. Par contre la Place a été bouleversé, ce n’est plus la même, les architectes de la nouvelle place ont regardé le film de Louis Malle et le mien pendant qu’ils faisaient les travaux et ont tenu à ce que les films soient vus avant un  débat  sur la nouvelle place. En 2014 ils ont commandé un autre film qui s’appelle 24 heures sur la place et qui est un film tourné non en 10 jours mais en 24 heures non stop sur la nouvelle place. Plusieurs fois par an il y a des gens qui me contactent parce qu’ils veulent refaire le film et d’autres qui veulent écrire une thèse sur les 2 films ou des architectes qui veulent faire un article. Les 2 films sont souvent montrés dans les écoles d’architectures ou des festivals d’architectures. Le dernier texte a été fait par une architecte lombarde au début de l’année. Quand j’ai vu Place de la République, au bout de 80 minutes de visionnage, j’ai su que j’allais reprendre le même dispositif. Et en 2002 aux mêmes dates pendant 9 jours au lieu de 10, parce que la location du matériel commençait le samedi matin et qu’il fallait le rendre le lundi de la semaine suivante donc du 26 octobre au 3 novembre inclus, j’ai tourné le film.

Je suis allé voir le fils de Louis Malle qui a très bien reçu mon idée et m’a donné la permission. Puis il m’a recontacté puis proposé d’utiliser son ordinateur avec le logiciel final cut pour monter le film. A l’époque c’était plus dur de trouver du matériel qu’aujourd’hui. Les rushs pesaient beaucoup plus lourds, les ordinateurs étaient bien moins puissants. On a monté pendant un mois à moyenne de 20 heures de travail par jour puis on a laissé le film reposer dans nos têtes 2 semaines et les idées pour l’améliorer nous sont venues ? J’avais 27 ans et mon monteur 26. Louis Malle a réalisé le film pendant l’anniversaire de ses 40 ans.

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Expliquez-nous les conditions techniques du filmage  (prise de vue et prise de son). Vous n’avez sans doute pas travaillé dans les mêmes conditions techniques que Louis Malle.

 Je me suis dit on va faire un film sur l’évolution. Alors c’était le tout début du numérique, c’était laid par rapport au 16mm mais ça aurait été mentir de faire un film en 16mm, ça ne se faisait presque plus et c’était hors de prix et je n’avais presque aucun argent. J’ai loué une caméra PD 150 et on m’en a prêté une autre, on tournait parfois à 2 caméras. Mon idée à l’époque c’est que l’image était plus belle si on n’essayait pas de poser la caméra mais qu’elle était un peu instable et ça tombe bien c’était le cas dans le film de Louis Malle, ça bouge tout le temps mais pas pour faire les malins. Comme dans le film de Louis Malle il interrogeait les gens avec un assistant qui était Fernand Moskowickz, j’ai décidé moi aussi  de prendre un assistant et dans mon entourage celui qui inspirait le plus l’empathie était mon monteur Nicolas Milteau, qui continue à monter mes films et monte entre autre les films d’architecture de Richard Copans ou les films de Matty Diop, la nièce de l’immense Djibril Diop Mambety dont le film Touki bouki est un chef d’œuvre absolu et totalement fou, il savait qu’en réalisant un film d’un telle audace il aurait des problèmes durant des décennies .  J’aimais la beauté du son de 1972 et là il y a eu un travail spécifique pour retrouver l’ambiance de la place tout en percevant mieux les voix qu’en 1972. La plupart des films de 2002 écrasaient totalement l’ambiance sonore pour que seule la voix reste et je n’aimais pas cette esthétique.

Sur l’idée de Nicolas Volte l’ingénieur du son on a décidé qu’il y aurait deux prises de son. Donc il y avait 2 ingénieurs du son sur le tournage, un qui mixait les voix, le micro était caché dans un sac comme dans le film de Louis Malle. L’autre ingénieur du son : Timothée Alazraki  prenait le son de la place en stéréo.

Deux monteurs son se sont relayés durant 1 mois nuit et jour à Polyson créé par Jean Claude Laureux avec qui nous avions partagé notre idée avant le tournage et qui a laissé à l’équipe les studios gratuitement pendant un mois pour que cette expérience aboutisse. Mais ça s’entend surtout en salle. Le son est magnifique et le monteur son principale Arnaud Rolland m’en parle encore avec émotion.

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Avez-vous recueilli beaucoup plus de rushs que le film final. Quels ont été vos principes de choix au montage.

Il y avait 27 heures de rush. L’idée avait été de respecter l’impression que nous avions eu pendant le tournage, de retrouver l’émotion qui m’avait habité sur la place et même celle de l’équipe. L’entretient qui clôt le film, la femme qui raconte sa tentative de suicide et toutes ses déceptions,  l’autre interviewer était en pleurs au bout de 5 minutes et le cadreur s’est écroulé de tristesse quand elle est partie, donc le film devait se terminer là parce qu’après ça une partie de l’équipe était KO. C’est la réflexion : que peut-on monter après ça ? J’ai mis des plans de silence après un mouvement de caméra qui va vers le sol.  Mais bien sûr le film venait petit à petit. Toute l’introduction du film, les 10 premières minutes je les ai rêvées une nuit. J’avais fait lire à des gens un texte qui expliquait le dispositif car je trouvais ça amusant que les inconnus nous présentent le film au lieu de moi comme l’avait fait Louis Malle et ça permettait de mélanger les images des deux films.

Vous filmez beaucoup le soir ou la nuit, sous la pluie aussi… Cela était-il un choix délibéré. Cela donne une tonalité très particulière au film…

On n’a pas plus tourné la nuit, moins d’ailleurs,  mais sûrement que la nuit les gens se confient plus. Il a beaucoup plu pendant le tournage. Mais le film est plus mélancolique comme l’époque était plus mélancolique. C’est pour ça que le film s’appelle trente ans plus tard et pas trente après, parce que je pense qu’à l’intérieure des gens c’était plus triste.  Les gens avaient plus l’habitude de se confier à une caméra, et on a eu que 50% de refus en moyenne. C’est ce que montre la première scène où un homme refuse puis parle une demi-heure avec nous ensuite et avoue qu’il en avait peut-être besoin. A la sortie du film on nous a appelés les psychologues de la République.

A suivre.

Auteur : jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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