E COMME ENTRETIEN / Xavier Gayan 2

Suite

Vous pratiquez le micro-trottoir.  Quel sens cela a-t-il pour vous ?

Le micro-trottoir, c’est la liberté, c’est déjà être prêt à tourner sans préparation, c’est la spontanéité. Mais il faut être à l’écoute des gens, très peu intervenir, les mettre en confiance et ça devient des entretiens qui peuvent durer parfois plus de 2 heures. C’est arrivé souvent. Et ensuite l’équipe tombe de fatigue.

 

Parlez-nous de Louis Malle, de ses films. L’avez-vous connu personnellement ? A-t-il eu une  influence sur votre travail de documentariste ?

Je n’ai pas connu Louis Malle mais j’ai l’âge des acteurs d’Au revoir les enfants. A l’époque je vivais en Guyane et Louis Malle et les deux acteurs étaient passés à Champs Elysées, alors j’avais découvert Louis Malle et le film avait eu un grand retentissement. Par contre c’est Le jours où j’ai vu Calcutta que je me suis dit que c’était beau le documentaire, avant j’étais tourné vers la fiction uniquement. Humain trop humain et l’Inde Fantôme sont aussi des chefs d’œuvres pour moi. L’Inde fantôme m’a véritablement transformé en tant qu’individu.

  • A propos de « Les poètes sont encore vivants».

Filmer la poésie, donner la parole aux poètes, n’est-ce pas un projet un peu fou ? En dehors de l’air du temps en tout cas…

Tous les films que j’ai réalisé sont totalement en dehors de l’air du temps, je ne suis pas un cinéaste branchouille. C’est ce que m’a reproché le producteur de Rencontres en Guyane, il m’a dit ça fait penser à du Wiseman et je déteste Wiseman, c’est trop froid, je préfère qu’on se sépare.  Bon je n’ai pas la prétention d’avoir fait aussi bien que Wiseman et Wiseman refuse les interviews alors que mes films sont remplis d’interviews ou d’entretiens.  En tout cas le film sur les poètes c’est un peu à quitte ou double, certaines personnes me demandent si je fais exprès de prendre des sujets qui n’intéressent personne ou bien ils se passionnent et me félicite d’avoir eu l’idée.

Quelle a été (ou quelle est) la carrière du film (diffusion, festivals, sortie en salle…)

Le film a été très long à sortir. J’ai voulu tourner sans argent, les techniciens ont amenés leur propre matériel, le monteur a refusé que je le nourrisse. Une des producteurs de documentaire les plus renommé m’a demandé à voir le film. Il m’a dit c’est génial je le prends, il n’a trouvé aucun argent, ni télé, ni rien et m’a abandonné au bout d’un an et demi. Et un distributeur de DVD a vu le film, l’a adoré et  parfaitement compris mon style et a décidé de l’éditer en DVD. IL n’y avait pas d’argent alors j’ai fait appel aux dons sur Kiss Kiss Bank Bank. Le film a pu être édité et il a commencé à tourner dans des lieux souvent dédiés à la poésie. J’ai mélangé tous les genres poétiques contemporains et dans le monde de la poésie certains n’étaient pas content. Là encore il a fallu que je me batte car il y a les antis poésie sonore, les antis slams etc.… Moi je voulais montrer que tous les genres poétiques sont complémentaires et que c’est comme ça qu’on fait aimer la poésie. Le public lui était plutôt d’accord. Le film a été sélectionné par Images en Bibliothèque, acheté par la BPI (la bibliothèque de Beaubourg), et il est sorti en salle et nous faisions 3  fois plus d’entrées que les films qui passaient à la même heure. Il a été montré dans beaucoup de lieux en France et en Belgique et ça continue.

poètes

         Sur  « Rencontres en Guyane »

Les films sur les DOM-TOM sont relativement rares. Est-il important pour vous de faire connaître en métropole ce territoire « lointain » ?

J’ai grandi dans les DOM-TOM, j’ai vécu en Guadeloupe et mes grands-parents y ont vécus 25 ans, en Martinique et en Guyane. AU football j’étais le seul blanc de l’équipe et on m’appelait le blanc et l’entraîneur répétait tous le temps aux autres enfants, « il s’appelle pas le blanc mais Xavier ». Je voulais faire découvrir la complexité de la Guyane aux français qui parle tout le temps d’immigration, alors qu’en Guyane il y a une immigration ultra importante venant de nombreux pays, les guyanais n’arrivent pas à se définir car ils sont issus eux-mêmes de multiples métissages. Il y a un département en France qui fait partie de l’Amérique du sud et où tous les problèmes qui touche la France sont poussés au paroxysme comme l’insécurité, le sida… Ca vaut le coup d’entendre les populations et de se décentrer pour porter une réflexion sur notre pays. La Guyane est comme une métaphore lointaine de la France.

Donner la parole comme vous le faites aux habitants de la Guyane, n’est-ce pas « politiquement incorrect » ?

Ca ne se fait jamais parce que les habitants des DOM-TOM sont vus par les français comme des profiteurs qui vivent des allocations, dont la culture ne leur semble pas intéressante. Alors ce n’est pas souvent qu’on les laisse parler en toute liberté, sans le regard bienveillant du métropolitain. Et puis, la Guyane on en parle pour les chercheurs d’or, la Forêt et pas des habitants. Mais certains tiennent des propos très dures, voir inquiétants pour la démocratie. Dans Face Value (de Johan van der Keuken) il y a tout une séquence qui se passe durant une réunion d’été du Front National, les propos sont abjects mais la scène est saisissante. Il y a des propos similaires dans ce film et il vaut mieux les entendre que faire l’autruche.

Le film sort en salle peu de temps après les événements qui ont mis la Guyane  à la une de l’actualité. Cela ne risque-t-il pas de fausser un peu la réception du film ?

La Guyane est devenue intéressante cette année, le mouvement est partie de la révolte des 500 frères qui n’en pouvait plus de l’insécurité, c’est après que c’est devenu un mouvement social. Dans mon film certaines personnes tiennent des propos assez horribles humainement et je me dois en tant que documentariste les montrer comme une alarme, quand j’ai montré le montage de mon film un cinéaste m’a dit « mais on dirait que la Guyane va bientôt être en feu ». Je ne m’étais pas trompé. Je pense qu’en tout cas les guyanais eux voient leur réalité dans le film, beaucoup m’ont remercié de montrer la Guyane de cette façon.

rencontres guyane

Pour terminer quelle est pour vous l’importance du cinéma documentaire et comment voyez-vous son avenir ?

Le documentaire est un art, je pense à Face Value de Van Der KeuKen, qui filme dans divers lieux, des visages splendides, inquiétants, il n’y a pas de scénario, mais il fait comme une visite de la vie sur terre ou en tout cas dans les pays occidentaux en 1991, c’est beau de mélanger tout ça. Aujourd’hui aucune télé ne financerait cela. Les critiques de cinéma traineraient les pieds pour le regarder car il n’y aurait pas de producteur donc pas de séance pour la presse. Alors beaucoup font des films formatés et ne respectent pas le documentaire. Et puis les gens demandent : C’est un film ou un documentaire ?  Donc le documentaire c’est pas vraiment un film pour eux, il faut éduquer les élèves à l’école si on veut sauver le documentaire des sauvages programmateurs des chaînes de télévisions qui ne pensent qu’à l’audimat. Mon film sur les poètes a été diffusé à l’école et ça a intéressé les élèves et on a pu échanger. Je ne sais pas son avenir mais moi je fais des films et on ne m’a pas encore formaté, je préfère faire un autre métier si c’est pour ne pas avoir de liberté formelle. Il y aura un combat à mener mais je connais des cinéastes sans scrupules qui me disent, moi je fais ce que la télé me demande, le documentaire c’est pour faire des tunes pendant que je prépare  une fiction.

Auteur : jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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