J COMME JOLI MAI

Le Joli Mai, Chris Marker et Pierre Lhomme, France, 1962, 146 minutes.

Paris est-elle en 1962 la plus belle ville du monde ? A voir le film de Chris Marker et Pierre Lhomme, on peut ne pas en avoir l’impression, malgré les magnifiques vues en plongée depuis la tour Eiffel du pré-générique. Pour le reste, on voit beaucoup d’embouteillages, beaucoup de taudis, de ruelles étroites, de bidonvilles dans la proche banlieue ou ces nouveaux grands ensembles tout neufs mais dont on sent déjà qu’ils ne sont pas des réussites architecturales. Le noir et blanc accentue la noirceur des monuments et le temps sombre et pluvieux de ce mois anormalement froid n’arrange pas les choses. D’ailleurs cette météo hors norme a bien aussi quelques répercussions sur le moral des parisiens. Pourtant, suite aux accords d’Evian mettant fin à la guerre d’Algérie, ce mois de mai 1962 est le premier est le premier où la France est réellement en paix depuis plus de 100 ans.

C’est pour rendre compte de la perception par les Français de cette paix retrouvée que Chris Marker part à la rencontre des Parisiens. Pierre Lhomme à la caméra joue un rôle bien plus important dans la réalisation du film que la fonction traditionnelle de chef opérateur, Car il s’agit surtout de filmer le plus simplement possible les personnes interviewées, de les intimider le moins possible par la présence d’une caméra et d’un micro. Nous sommes au début des années 60 et la technique est en pleine mutation. Les caméras deviennent plus légères et moins bruyantes, et surtout le son peut être enregistré de façon synchrone. On sait qu’il y a là des éléments qui ont fortement contribué à la naissance d’une nouvelle pratique documentaire connue sous le nom de cinéma direct, dont Jean Rouch et Edgar Morin dans Chronique d’un été et surtout Mario Ruspoli sont les figures les plus marquantes en France. Le Joli Mai s’inscrit parfaitement dans cette perspective. Marker y met en œuvre une forme d’interview en rupture totale avec les pratiques les plus courantes de la télévision. Surtout pas de question piège. L’essentiel est de mettre l’interlocuteur en confiance et de ne pas réduire à quelques bribes ses déclarations au montage. Ses propos sont ainsi toujours restitués dans leur continuité, ce qui est certes coûteux en temps (le film aurait pu être bien plus long), mais autrement plus authentique. L’interviewer, Marker lui-même ou le plus souvent ses collaborateurs, ne s’efface jamais complètement. Il insiste, demande des précisions. L’interview prend la forme d’un dialogue improvisé, même si des questions préparées à l’avance reviennent fréquemment, pour recentrer les propos sur des enjeux, notamment politiques, qui sont au centre des préoccupations du cinéaste. Et puis la marque de ce dernier est bien sensible, par le ton du commentaire lu par Yves Montand mais aussi dans les inserts qui ponctuent le film, des gros plans de chats ou des images prises à la sauvette de quelques amis parmi lesquels on peut reconnaître Jean Rouch, Jean-Luc Godard ou Alain Resnais.

joli mai

Les Parisiens présents dans le film ne constituent pas un échantillon représentatif des Français. Pourtant ils sont assez différenciés pour présenter un tableau original dont on peut penser que beaucoup d’éléments ne sont pas spécifiques à la capitale. Apparaissent ainsi successivement à l’écran : un tailleur et un bougnat du quartier Mouffetard, deux architectes, une mère de famille nombreuse à Aubervilliers, deux jeunes commis de bourse, les invités d’un cocktail, un chauffeur de taxi peintre amateur , un inventeur à la foire de Paris, un couple d’amoureux, trois sœurs sans profession, des cheminots en grève, deux ingénieurs-conseils, un étudiant africain, une costumière de théâtre aux Champs Élysées, un prêtre-ouvrier devenu militant syndicaliste, un jeune ouvrier algérien ayant occupé un poste de responsabilité dans le FNL. Tous sont anonymes, identifiés seulement par des initiales.

Comme dans Chronique d’un été, une des questions récurrentes concerne le bonheur : « Êtes-vous heureux ? » Les réponses sont souvent hésitantes, même pour le couple d’amoureux. Le plus précis est sans doute le commerçant qui intervient au début du film. Pour lui, « ce qui compte, c’est le pognon ». La question sur l’actualité (y a-t-il eu des événements importants dans ce mois de mai), plus politique par excellence, n’obtient pas toujours des réponses précises, en dehors de la météo désastreuse. La fin de la guerre d’Algérie n’est évoquée que par allusion et les grèves des trains ne semblent concerner que les cheminots. Le film mélange ainsi des propos quelque peu futiles avec ce qu’on appelle aujourd’hui « les grands enjeux de société ». Le logement et l’urbanisme en premier lieu. Les deux architectes rêvent d’immeubles construits au milieu des arbres et ne dépassant pas leur cime. Une femme évoque le « plus beau jour » de sa vie, celui où elle a reçu la lettre lui annonçant, après sept ans d’attente, qu’elle est relogée dans un appartement tout neuf, avec trois chambres. Jusqu’à présent elle vivait dans une seule pièce avec ses huit enfants, plus la petite nièce qu’elle vient d’adopter. La joie des enfants sur le balcon de leur nouvelle demeure fait plaisir à voir.

Le film se permet une seule incursion hors du mois de mai pour rappeler les huit morts de la manifestation du métro Charonne. Les images d’archives télévisées insistent sur les violences policières et sur l’émotion de la population qui défile devant les cercueils des victimes. Un autre défilé sera plus joyeux – toujours le jeu de contraste – celui au Palais de la découverte des visiteurs de l’exposition de la capsule spatiale ayant permis le premier vol dans l’espace de John Glenn. Si certaines rencontres ont lieu dans la rue, sous forme d’interviews traditionnelles, d’autres ont la forme d’entretiens préparés et occupent alors plus de place dans le film. C’est le cas pour la rencontre avec l’étudiant africain qui évoque son arrivée en France et le racisme, comme d’ailleurs le jeune Algérien qui a perdu son travail justement en raison de son origine. Dénoncé comme activiste, il raconte son arrestation par la police et son humiliation d’avoir été battu devant ses parents. Enfin, le prêtre-ouvrier retrace son itinéraire spirituel et politique qui le conduira à abandonner la prêtrise pour continuer la lutte syndicale avec ses compagnons de travail.

Marker affirme avoir rencontré, tout au long de la réalisation du Joli mai, des hommes libres. Il affirme que d’autres portent leur prison en eux-mêmes. Une des dernières images du film est une vue ancienne de la Petite-Roquette. La dernière phrase du commentaire résonne comme un appel : « Tant que les prisons existent, vous n’êtes pas libres »

PLACE DE LA REPUBLIQUE – Série.

Place de la République 45 ans après, Hafid Aboulahyane, 2018, 76 minutes.

Décidément la place de la République à Paris intéresse tout particulièrement les cinéastes. Ce fut bien sûr le cas à l’occasion de la Nuit débout, pour nous plonger au cœur du mouvement comme l’ont fait par exemple – chacun à leur manière – des cinéastes aussi différents que Mariana Otéro (L’Assemblée, 2017) ou Sylvain George (Paris est une fête, 2017). Mais ce n’est pas tout. On pourrait dire que la place de la République est devenue depuis de longues années un objet cinématographique en elle-même.

Elle le doit d’abord à Louis Malle qui le premier trouva là l’occasion de rencontrer des parisiens, ceux qui ne font que passer en se rendant à leur travail, ou en en revenant, ou à l’occasion d’un rendez-vous…Et ceux qui, habitant le quartier, y vont acheter le journal ou faire d’autres courses. Bref un lieu de mélange social et humain, particulièrement animé, idéal pour faire des rencontres et entrer en contact avec des personnes toujours différentes, toujours originales, même lorsqu’elles sont pressées – ou timides – au point d’éluder les questions ou simplement de fuir la caméra. Ce fut un film de micro-trottoir, simplement nommé Place de la République, réalisé en 1972. Un film qui occupe une place de choix (sans jeu de mot) parmi les grands films des années 60-70, considérés comme le sommet d’une forme française de cinéma direct, avec Chronique d’un été de Jean Rouch et Edgar Morin et Le Joli mai de Chris Marker.

place république suite 3

Et puis le film de Malle allait donner lieu à deux remakes, reprenant le dispositif du micro-trottoir, reprenant souvent les mêmes questions (sur le bonheur par exemple), reprenant la même volonté de rencontre et de dialogue, ne serait-ce que quelques mots , mais aussi souvent de longs discours, révélateurs d’une personnalité, avec ses doutes et ses certitudes, ses joies et ses peines, ses réussites et ses échecs, bref tout ce qui fait une vie. Le film de Malle devenant ainsi involontairement le début d’une série, un genre particulier du « que sont-ils devenus », où il ne s’agit pas de retrouver les mêmes personnages, mais des participants dont on se demande s’ils ont quelque chose de commun, de semblable, avec ceux filmés dans le passé, dans un passé plus ou moins lointain.

Ce fut d’abord Place de la république 30 ans après de Xavier Gayan en 2004, et aujourd’hui nous découvrons Place de la République 45 ans après de Hafid Aboulahyane.

Remarquons d’abord que la temporalité de la série s’est nettement accélérée puisque qu’entre le deuxième et le troisième épisode il y a la moitié d’années qu’entre le premier et le deuxième. D’où le risque de masquer les différences – ou de les estomper. Mais pourtant le film d’aujourd’hui a bien ses spécificités que l’enveloppe commune ne doit pas faire oublier.

place république suite 4

D’abord le ton n’est plus le même. Le questionnement se fait plus insistant, plus agressif presque. Les questions sont abrupts, répétées lorsqu’il n’y a pas de réponse. On a l’impression qu’il ne faut pas lâcher ceux qui ont bien voulu s’arrêter de peur qu’ils ne fuient sans prononcer la moindre phrase. Signe d’une époque sans doute, le micro-trottoir devient de plus en plus difficile à réaliser, sans doute parce que l’on se méfie de plus en plus des micros et caméras, renvoyés inévitablement à la télévision. La télé justement, où l’on a vu tant de micros-trottoirs insignifiants qu’il est devenu bien difficile d’aller plus loin que la répétition de réponses convenues. Du coup, et pour éviter cet effet-télévision, le cinéaste a la solution de faire appel à ceux que justement on ne voit pas , ou très peu, à la télévision, les marginaux, les laissés pour compte de la société, ou simplement des originaux de par leur origine, ou leur mode de vie, ou leur pensée.

Mais n’y a-t-il pas dans ce choix le risque d’un effet pervers, celui de recueillir un discours, certes non politiquement correct, mais au fond tout aussi convenu dans son opposition antisystème, dans sa revendication de « tout foutre en l’air », ou dans son leitmotiv passéiste, « c’était mieux avant ».

Si le film de Hafid Aboulahyane n’échappe pas à ce risque, il a pourtant la véritable originalité de donner la parole à des jeunes, lycéennes du quartier ou amateurs de skate. Et une question qui devient alors récurrente : « comment vous voyez-vous dans 10 ans ? »

Le prochain film sur la place de la République apportera-t-il une réponse ?

place république suite 5

Sur le film de Louis Malle : M COMME MICRO-TROTTOIR

Sur le film de Xavier Gayan : P COMME PLACE DE LA REPUBLIQUE

E COMME ENTRETIEN / Xavier Gayan 2

Suite

Vous pratiquez le micro-trottoir.  Quel sens cela a-t-il pour vous ?

Le micro-trottoir, c’est la liberté, c’est déjà être prêt à tourner sans préparation, c’est la spontanéité. Mais il faut être à l’écoute des gens, très peu intervenir, les mettre en confiance et ça devient des entretiens qui peuvent durer parfois plus de 2 heures. C’est arrivé souvent. Et ensuite l’équipe tombe de fatigue.

 

Parlez-nous de Louis Malle, de ses films. L’avez-vous connu personnellement ? A-t-il eu une  influence sur votre travail de documentariste ?

Je n’ai pas connu Louis Malle mais j’ai l’âge des acteurs d’Au revoir les enfants. A l’époque je vivais en Guyane et Louis Malle et les deux acteurs étaient passés à Champs Elysées, alors j’avais découvert Louis Malle et le film avait eu un grand retentissement. Par contre c’est Le jours où j’ai vu Calcutta que je me suis dit que c’était beau le documentaire, avant j’étais tourné vers la fiction uniquement. Humain trop humain et l’Inde Fantôme sont aussi des chefs d’œuvres pour moi. L’Inde fantôme m’a véritablement transformé en tant qu’individu.

  • A propos de « Les poètes sont encore vivants».

Filmer la poésie, donner la parole aux poètes, n’est-ce pas un projet un peu fou ? En dehors de l’air du temps en tout cas…

Tous les films que j’ai réalisé sont totalement en dehors de l’air du temps, je ne suis pas un cinéaste branchouille. C’est ce que m’a reproché le producteur de Rencontres en Guyane, il m’a dit ça fait penser à du Wiseman et je déteste Wiseman, c’est trop froid, je préfère qu’on se sépare.  Bon je n’ai pas la prétention d’avoir fait aussi bien que Wiseman et Wiseman refuse les interviews alors que mes films sont remplis d’interviews ou d’entretiens.  En tout cas le film sur les poètes c’est un peu à quitte ou double, certaines personnes me demandent si je fais exprès de prendre des sujets qui n’intéressent personne ou bien ils se passionnent et me félicite d’avoir eu l’idée.

Quelle a été (ou quelle est) la carrière du film (diffusion, festivals, sortie en salle…)

Le film a été très long à sortir. J’ai voulu tourner sans argent, les techniciens ont amenés leur propre matériel, le monteur a refusé que je le nourrisse. Une des producteurs de documentaire les plus renommé m’a demandé à voir le film. Il m’a dit c’est génial je le prends, il n’a trouvé aucun argent, ni télé, ni rien et m’a abandonné au bout d’un an et demi. Et un distributeur de DVD a vu le film, l’a adoré et  parfaitement compris mon style et a décidé de l’éditer en DVD. IL n’y avait pas d’argent alors j’ai fait appel aux dons sur Kiss Kiss Bank Bank. Le film a pu être édité et il a commencé à tourner dans des lieux souvent dédiés à la poésie. J’ai mélangé tous les genres poétiques contemporains et dans le monde de la poésie certains n’étaient pas content. Là encore il a fallu que je me batte car il y a les antis poésie sonore, les antis slams etc.… Moi je voulais montrer que tous les genres poétiques sont complémentaires et que c’est comme ça qu’on fait aimer la poésie. Le public lui était plutôt d’accord. Le film a été sélectionné par Images en Bibliothèque, acheté par la BPI (la bibliothèque de Beaubourg), et il est sorti en salle et nous faisions 3  fois plus d’entrées que les films qui passaient à la même heure. Il a été montré dans beaucoup de lieux en France et en Belgique et ça continue.

poètes

         Sur  « Rencontres en Guyane »

Les films sur les DOM-TOM sont relativement rares. Est-il important pour vous de faire connaître en métropole ce territoire « lointain » ?

J’ai grandi dans les DOM-TOM, j’ai vécu en Guadeloupe et mes grands-parents y ont vécus 25 ans, en Martinique et en Guyane. AU football j’étais le seul blanc de l’équipe et on m’appelait le blanc et l’entraîneur répétait tous le temps aux autres enfants, « il s’appelle pas le blanc mais Xavier ». Je voulais faire découvrir la complexité de la Guyane aux français qui parle tout le temps d’immigration, alors qu’en Guyane il y a une immigration ultra importante venant de nombreux pays, les guyanais n’arrivent pas à se définir car ils sont issus eux-mêmes de multiples métissages. Il y a un département en France qui fait partie de l’Amérique du sud et où tous les problèmes qui touche la France sont poussés au paroxysme comme l’insécurité, le sida… Ca vaut le coup d’entendre les populations et de se décentrer pour porter une réflexion sur notre pays. La Guyane est comme une métaphore lointaine de la France.

Donner la parole comme vous le faites aux habitants de la Guyane, n’est-ce pas « politiquement incorrect » ?

Ca ne se fait jamais parce que les habitants des DOM-TOM sont vus par les français comme des profiteurs qui vivent des allocations, dont la culture ne leur semble pas intéressante. Alors ce n’est pas souvent qu’on les laisse parler en toute liberté, sans le regard bienveillant du métropolitain. Et puis, la Guyane on en parle pour les chercheurs d’or, la Forêt et pas des habitants. Mais certains tiennent des propos très dures, voir inquiétants pour la démocratie. Dans Face Value (de Johan van der Keuken) il y a tout une séquence qui se passe durant une réunion d’été du Front National, les propos sont abjects mais la scène est saisissante. Il y a des propos similaires dans ce film et il vaut mieux les entendre que faire l’autruche.

Le film sort en salle peu de temps après les événements qui ont mis la Guyane  à la une de l’actualité. Cela ne risque-t-il pas de fausser un peu la réception du film ?

La Guyane est devenue intéressante cette année, le mouvement est partie de la révolte des 500 frères qui n’en pouvait plus de l’insécurité, c’est après que c’est devenu un mouvement social. Dans mon film certaines personnes tiennent des propos assez horribles humainement et je me dois en tant que documentariste les montrer comme une alarme, quand j’ai montré le montage de mon film un cinéaste m’a dit « mais on dirait que la Guyane va bientôt être en feu ». Je ne m’étais pas trompé. Je pense qu’en tout cas les guyanais eux voient leur réalité dans le film, beaucoup m’ont remercié de montrer la Guyane de cette façon.

rencontres guyane

Pour terminer quelle est pour vous l’importance du cinéma documentaire et comment voyez-vous son avenir ?

Le documentaire est un art, je pense à Face Value de Van Der KeuKen, qui filme dans divers lieux, des visages splendides, inquiétants, il n’y a pas de scénario, mais il fait comme une visite de la vie sur terre ou en tout cas dans les pays occidentaux en 1991, c’est beau de mélanger tout ça. Aujourd’hui aucune télé ne financerait cela. Les critiques de cinéma traineraient les pieds pour le regarder car il n’y aurait pas de producteur donc pas de séance pour la presse. Alors beaucoup font des films formatés et ne respectent pas le documentaire. Et puis les gens demandent : C’est un film ou un documentaire ?  Donc le documentaire c’est pas vraiment un film pour eux, il faut éduquer les élèves à l’école si on veut sauver le documentaire des sauvages programmateurs des chaînes de télévisions qui ne pensent qu’à l’audimat. Mon film sur les poètes a été diffusé à l’école et ça a intéressé les élèves et on a pu échanger. Je ne sais pas son avenir mais moi je fais des films et on ne m’a pas encore formaté, je préfère faire un autre métier si c’est pour ne pas avoir de liberté formelle. Il y aura un combat à mener mais je connais des cinéastes sans scrupules qui me disent, moi je fais ce que la télé me demande, le documentaire c’est pour faire des tunes pendant que je prépare  une fiction.

P COMME PLACE DE LA REPUBLIQUE.

Place de la République 30 ans plus tard de Xavier Gayan.

Retour place de la République, sur les lieux du tournage, en 1972, du film de Louis Malle. Retour place de la République pour refaire le film, le film de Malle, même si, 30 ans après, on risque fort de ne pas revoir le même film. En tout cas, un retour qui n’a rien de personnel, qui n’est pas un retour sur soi, sur son passé, sa vie privée ou professionnelle, comme a pu le faire Nicolas Philibert en Normandie, sur les lieux de tournage de Moi Pierre Rivière… de René Allio dont il avait été l’assistant. Xavier Gayan lui n’a pas connu Louis Malle. Son retour sera donc purement cinématographique. Un hommage à un cinéaste.

Xavier Gayan annonce dès l’ouverture de son film reprendre la démarche de Louis Malle et affirme haut et fort sa volonté de la suivre au plus près. Mais 30 ans après, est-il possible de refaire le même film ? Pas avec les mêmes personnes. Il ne s’agit pas de retrouver celles que Malle avait interrogées en 1972. Projet impossible à réaliser évidemment. Il s’agit alors de travailler comme Malle, tout simplement pourrait-on dire, d’interroger donc des passants anonymes sur les trottoirs de la place de la République, de les aborder, de leur poser des questions, de les laisser parler sur ce dont ils ont envie de parler, de les écouter beaucoup, mais aussi de dialoguer avec eux.

L’incipit du film de Xavier Gayan reprend explicitement celui du film de Malle dont il cite les plans principaux, en particulier celui où Malle, caméra portée à l’épaule, suit un homme, pardessus sombre, cravate et chapeau, avant de l’aborder. Gayan reprend alors la phrase de Malle expliquant on ne peut plus clairement son projet : « Nous avons tourné ce film en 10 jours sur quelques mètres de trottoir Place de la République. Le principe est simple. Caméra et micro bien en évidence nous sommes entrés en conversation avec des inconnus ». Et pour que la référence  soit bien comprise, Gayan fait lire à des passants de petits textes reprenant, mais pas tout à fait à la lettre cette fois, les paroles de Malle. Et d’ajouter que ce nouveau film, réalisé en 2004, permettra de montrer les changements opérés en 30 ans d’histoire. Des changement qui ne concernent pas le lieu de tournage (la place elle aussi a sans doute pas mal changé), mais ceux qui à un moment donné, à la tombée de la nuit ou même sous la pluie, sont présents sur ses trottoirs, qui n’y font peut-être que passer, mais qui tous ont accepté de s’arrêter, de répondre à des questions, de parler d’eux, de leur vie et de leurs pensées.

Le premier intérêt du film de Xavier Gayan est donc de mettre en perspective les parisiens de 2004 et ceux de 1972 et de laisser voir ainsi les différences dont il est question dans leurs discours.

Le spectateur de 2017 (nous) sera alors plus ou moins attentif à ces marques du passage du temps, même si le film ne les souligne pas, se contentant de les inscrire dans son dispositif. Qu’est-ce donc qui est caractéristique de ce début de siècle  dans ce que des personnes rencontrées à Paris, place de la République, par un cinéaste réalisant un micro-trottoir ? Chacun pourra faire son propre inventaire. L’élève de BEP qui affirme sa passion pour les jeux vidéo. La dame des « beaux » quartiers qui se plaint de l’insécurité régnant place de la République. Cette femme qui passe devant la caméra en parlant dans son téléphone portable. Une autre femme qui vient demander de l’argent à l’homme interviewé. Le groupe d’Algériens, des Kabyles, dont l’un d’eux avoue être sans papier. Comme cet autre Africain d’ailleurs. Et ainsi de suite. La liste dressée sera plus ou moins longue, plus ou moins précise, selon le degré de vigilance et de concentration du spectateur !

Si cette façon, quelque peu historique, d’aborder le film ne manque pas de pertinence, il en est une autre, plus cinématographique et plus originale.

Est-il possible de refaire à l’identique un film du passé, d’en reprendre purement et simplement – mais strictement – le dispositif ? Celui de Malle a l’avantage d’être simple, donc facilement reproductible. Mais est-ce bien certain ? Les techniques de prise de vue et de son, en 30 ans,  ont évidemment évoluées. Mais le film de Gayan semble ne pas en tenir compte, ou du moins fait comme si cela était négligeable. Le réalisateur s’arroge alors le droit de laisser cela de côté. Mais dans la réalisation de ces deux films, n’y-a-t-il pas quand même des différences, malgré la volonté du cinéaste de 2004 de ne pas en introduire. Des différences qui renvoient non pas aux projets des cinéastes – sur le papier ce sont les mêmes – mais à leur « patte » de cinéaste, à leur position personnelle dans leur métier et dans leur art.

Notons quand même que le matériel technique, caméra et micro, est bien moins visible à l’écran dans le film de 2004 par rapport à celui de 1972. Mais après tout, peu importe le quantitatif. Le cinéaste et son co-équipier sont bien présents à l’image lors des interviews et ne cherchent nullement à dissimuler la réalité du tournage.

Ce qui peut sembler par contre plus significatif, c’est la longueur des interviews. Car il y a dans le film de Gayan beaucoup moins de ces « ratés » du micro-trottoir, ces personnes pressées ou intimidées qui fuient la caméra. Mais surtout, il y a  des séquences – en particulier la séquence finale – qui ne sont plus de simples interviews, mais de véritables entretiens.

Le jeune homme d’abord qui parle de Dieu, de sa découverte de Dieu ou plutôt de sa rencontre avec lui. La proclamation d’une foi – qui s’apparente quelque peu à la « foi du charbonnier ») faite avec insistance, mais sans agressivité, spontanément en quelque sorte. Une foi incontestablement authentique et c’est bien la durée de la rencontre qui permet cette inscription de l’authenticité.

Mais le plus significatif reste la séquence finale, longue, dramatique, d’une noirceur qui donne au film dans son ensemble une tonalité pessimiste définitive. Que le cinéaste ait choisi d’en faire le point final du film, sa conclusion en quelque sorte, ne peut pas être dû au hasard. D’autant plus que cette séquence contraste fortement avec celle où Gayan donne le rôle d’intervieweur (Malle l’avait fait dans son film) à un des interviewés, cet africain qui va border les femmes en interpellant leur intimité (portent-elles un string). Séquence hautement comique, burlesque. Les gros plans sur le visage de la femme de la séquence finale sont d’une autre tournure. Malgré la réussite de ses enfants, elle parle de l’échec de sa vie, échec total, définitif, et qui l’a conduite à une tentative de suicide. Ses yeux se remplissent de larmes. Elle ne fait aucun geste pour essuyer celle qui coule sur sa joue. Le cinéaste laisse s’installer des silences, n’intervient quasiment plus. La séquence semble d’ailleurs très peu montée. L’intensité émotionnelle qui s’en dégage montre que nous sommes bien au-delà du micro-trottoir.

Place de la République de Louis Malle / Place de la République 30 ans plus tard de Xavier Gayan, deux films dont la confrontation non seulement nous montre les changements dans les discours – et aussi dans la vie – des parisiens rencontrés lors de deux micro-trottoir réalisés à 30 ans d’intervalle, mais surtout elle nous dit que c’est le cinéma qui a changé. On ne peut pas dire que le film de 2004 soit plus profond que celui de 1972, ce qui ne rendrait pas justice au travail de Malle. Mais il n’en apparaît pas moins qu’il n’est plus possible pour un cinéaste du XXI° siècle de faire un film, un documentaire surtout, sans s’engager. Car la noirceur, le côté nocturne, crépusculaire presque du film de Gayan est une véritable prise de position. Le début du XXI° siècle ne serait-il pas en fait la fin d’une époque ?

place république 30 ans 2

 

I COMME INCIPIT (Louis Malle)

Place de la République de Louis Malle (1972)

La première séquence du film qui nous plonge aussitôt au cœur de l’objet du film et du projet du cinéaste.

Elle nous dit qu’il s’agit de filmer des gens, des passants, des anonymes, pris au hasard sur un trottoir, de les aborder directement et leur poser des questions. De commencer donc un dialogue, qui pourra très bien faire long feu, mais qui pourra aussi se développer, s’approfondir, enclencher une véritable rencontre.

Elle nous dit aussi comment ce projet sera réalisé, comment le cinéaste entend filmer, sans jamais se cacher ou  essayer de se dissimuler. Louis Malle sera donc très présent dans le film, comme les autres membres de son équipe. On verra souvent la caméra, un micro tenu à la main ou une perche et les techniciens, collaborateurs du cinéaste. Le film inclut donc le filmage du dispositif du micro-trottoir qui est utilisé, un dispositif qui n’a rien à voir avec la pratique de la caméra cachée. Il ne s’agit pas de voler des images. Et même si à l’époque de la réalisation du film le problème du droit à l’image personnelle ne se posait pas avec la même acuité qu’aujourd’hui, il est clair que pour un cinéaste filmer des personnes renvoie nécessairement à une déontologie, voire à une éthique. Et cela, cette première séquence le proclame clairement.

Donc nous sommes dans un lieu passant, un lieu urbain, une rue ou une place. La caméra est placée au cœur de la foule, des hommes et des femmes pressés, que nous n’avons guère le temps d’identifier, ou de reconnaître. Ils entrent dans le cadre pour en sortir presque instantanément. Car il ne s’agit pas d’un plan d’ensemble. Le cadre est particulièrement serré, au plus près des visages. Choix paradoxale pour nous donner l’impression de la foule. Ou alors il faudrait multiplier les plans, filmer cette foule sous des angles différents, pratiquer le montage rapide et ne proposer que des plans brefs. Ce n’est pas le choix de Malle. La sensation de  foule, c’est le mouvement dans le cadre qui la donne. Et la caméra qui elle-même n’est pas fixe mais bouge beaucoup.

Mais nous nous rendons bientôt compte qu’il y a un objectif précis à ce filmage qui n’est en fin de compte pas du tout laissé au hasard. Le premier élément distinct est le hurlement d’une sirène (ambulance ou police ?). Un son qui se dégage du brouhaha intense de la rue et qui semble introduire l’image, un gros plan sur un personnage, un homme en costume sombre, cravate et chapeau. Un  homme que l’on va suivre – et l’on voit effectivement la caméra qui le suit portée à l’épaule- et qui est donc filmé de dos. Il  marche au milieu de la foule et semble comme porté par elle. Il s’arrête pour traverser une rue à un passage piéton, semble hésiter à s’engager sur la chaussée, se glisse enfin entre les voitures  qui se sont arrêtées, reprend sa marche sur le trottoir.

place de la république 2

C’est à ce moment-là, que le cinéaste choisi de faire irruption dans l’image, d’aborder l’homme qui s’arrête de marcher puisqu’on lui adresse la parole. Pourtant il ne relève pas la tête vers son interlocuteur. Il fait répéter ce que celui-ci vient de dire. « Vous vous êtes aperçu  qu’on vous filme depuis un quart d’heure »? ». L’homme ne semble pas surpris. Non il n’a pas fait attention à la caméra. Malle (car c’est bien lui qui est ainsi présent dans son film) pose les premières questions. «  Vous êtes du quartier » ; « Etes-vous parisiens ». L’homme répond chaque fois par la négative. Un simple mot. Cette première rencontre n’est pas particulièrement fructueuse au niveau du discours. Mais cela fait aussi partie du projet du film.

place de la république 4

On peut alors passer au générique, sur d’autres images, des femmes et un enfant qui dialoguent entre elles en espagnol tout en marchant. Le film a débuté sans transition. En fait, il n’y a pas de générique au sens habituel du terme puisqu’il n’a rien d’écrit sur l’écran. Le générique de Place de la République est entièrement oral. C’est la voix de Malle qui énumère, en off, les membres de son équipe. Il n’en reste d’ailleurs pas à cette dimension banale puisqu’il précise le sens qu’il donne au film, la rencontre avec des parisiens et la présence du cinéaste qui assume pleinement son statut d’auteur.

« Nous avons tourné ce film en 10 jours sur quelques mètres de trottoir Place de la République. Le principe est simple. Caméra et micro bien en évidence nous sommes entrés en conversation avec des inconnus ».

Un incipit qui souligne de façon éclatante la modernité de Malle documentariste.

La série Incipit :

I COMME INCIPIT (Wang Bing) Les trois soeurs du Yunnan

I COMME INCIPIT (Vincent Dieutre) Rome désolée