V COMME VOL SPECIAL

Vol Spécial de Fernand Melgar, Suisse 2011.

            Il y a souvent des avions dans le ciel de Frambois. La caméra de Melgar n’hésite jamais à les cadrer. Ce sont pourtant de bien mauvais augures. L’évocation de l’expulsion prochaine.

            Frambois est un centre de détention administrative à côté de Genève comme il en existe 27 autres en Suisse. Les étrangers en situation irrégulière y sont internés dans l’attente de l’exécution d’un jugement d’expulsion. Ces étrangers n’ont pour la plupart jamais été condamnés auparavant. Certains sont en Suisse depuis une vingtaine d’années parfois. Ils peuvent être mariés, avoir des enfants, un travail, un domicile. Mais un jour, ils ont été soumis à un contrôle policier qui a révélé leur situation irrégulière. La politique de contrôle des flux migratoires s’est fortement durci ces dernières années en Suisse, pays traditionnel de la neutralité et du droit d’asile. L’asile est de plus en plus difficile à obtenir, ce qui était le sujet du précédent film de Melgar (La Forteresse). Les expulsions vers le pays d’origine deviennent de plus en plus nombreuses.

Le séjour à Frambois est plus ou moins long et peut aller jusqu’à une bonne année. De longs mois d’incertitude vécus dans l’angoisse. Lenteur administrative, notamment en cas de dépôt de recours. Mais l’expulsion est inévitable pour presque tous ceux qui sont détenus là. La procédure « vol spécial » est obligatoirement employée lorsque l’expulsé refuse de regagner « librement » son pays dans le cadre d’une « procédure normale ». Le film ne montre qu’un cas de « libération » d’un africain dont on imagine facilement la joie et le soulagement. Pour les autres, ils ont le choix, si l’on peut parler de choix, entre deux procédures. La première est dite normale. L’expulsé regagne son pays « librement »sur un vol régulier où une place lui est réservée. Il peut refuser légalement cette expulsion. Est mise alors obligatoirement la deuxième procédure dite « vol spécial ». L’expulsé est conduit contre son gré dans un avion par la police. Jambes entravées et mains menottées il sera porté assis sur une chaise à laquelle il aura été attaché. Il sera « accompagné » tout au long du voyage jusqu’à destination. Le film de Melgar, restant à l’intérieur du centre de Frambois, ne filme pas la mise en œuvre totale de la procédure. Mais le cinéaste filme toutes les étapes de sa préparation, de l’annonce de la décision administrative à l’équipe de direction, jusqu’aux fouilles et menottage des expulsés par la police, en passant par la réunion du personnel chargé de faire que tout se passe pour le mieux, c’est-à-dire sans résistance et sans violence. Le film se termine par l’annonce en ouverture du journal télévisé du soir de la mort par étouffement (on lui avait mis un masque et du sparadrap sur la bouche) d’un détenu d’un autre centre de détention. Ce jour-là, cinq des détenus de Frambois faisait partie du même vol spécial Au centre, l’émotion est grande. La colère des détenus aussi.

Le film montre la vie quotidienne au centre. A l’arrivée, l’accueil du détenu auquel le directeur présente les règles à suivre pour que tout se passe bien. La vie du centre est réglée par les clés qui tournent dans les serrures, les repas pris en commun, les parties de ballon dans la cour entre les grillages ou le travail dans l’atelier du bois. Le personnel a visiblement une grande expérience, ce qui n’empêche pas certain, comme Denis, d’entretenir des relations cordiales avec les détenus. D’ailleurs, Denis préfère parler de pensionnaires plutôt que de détenus. Il joue au foot avec eux et écoute avec plaisir le chanteur reggae qui décrit la vie des étrangers dans ses textes. Lors de la préparation des détenus au vol spécial, ils essaient tous, directeur en tête, de les réconforter, de leur manifester quelques marques de sympathie. Mais l’essentiel reste que tout se passe bien, sans complication.

Le film joue sur le contraste entre cette vision parfaitement lisse de la vie du centre où tout semble se passer sans la moindre anicroche et le vécu des détenus, leur angoisse, leurs peurs, leurs souffrances, leur ressentiment pour ce pays auquel ils sont venus demander de l’aide et qui les rejette sans grande considération en dehors des apparences. La procédure du vol spécial atteint un sommet d’inhumanité et ceux qui risquent fort d’y être soumis la dénoncent avec véhémence. Le directeur du centre et son personnel sont d’ailleurs particulièrement mal à l’aise à l’annonce de « l’accident ». Sans doute leur tristesse et la honte qu’ils disent éprouver vis-à-vis de la politique de leur pays sont-elles sincères. Cela n’empêche que l’événement révèle de façon éclatante l’hypocrisie générale de la politique officielle. Cette hypocrisie est particulièrement sensible dans les séances de parloir où les détenus ont le droit de voir, une dernière fois, leur femme et leurs enfants. Avant tout, il faut respecter le temps officiel qui leur est accordé.

On sait que ce film a suscité en Suisse un bon nombre de polémiques, l’accusant tour à tour de déformer les faits pour soutenir la cause des étrangers ou au contraire de complaisance envers une politique de plus en plus intolérante. Chacun jugera en voyant le film de la pertinence ou du caractère excessif des arguments des uns et des autres ? Toujours est-il que ce film ne peut pas laisser indifférent. Son mérite est certainement de mettre les citoyens et les responsables politiques des pays riches face à leurs responsabilités et à leur conscience morale. Jusqu’où une pratique et un discours d’exclusion peuvent-ils aller sans risquer de développer le racisme et une haine généralisée entre les hommes ?

Un film à voir sur la plateforme Tënk.

Auteur : jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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