E COMME ENTRETIEN / Régis Sauder

Quels éléments de votre biographie pouvez-vous évoquer pour mieux vous faire connaître en tant que cinéaste ?

Je crois que mes films parlent mieux que tout autre présentation. Ils ancrent ma démarche dans un cinéma documentaire qui est sensible à la question de la mise en scène et de la parole. Je n’ai pas fait d’études  de cinéma, je suis plutôt autodidacte. J’ai une formation scientifique aux neurosciences et j’ai bifurqué petit à petit, avec le lointain souvenir qu’enfant je voulais faire du cinéma, jouer la comédie. Je suis maintenant derrière la caméra, tentant de définir un langage qui m’est propre, instinctif plutôt que technique avec le goût du cadre et de la composition.

Quels sont les cinéastes et les films qui comptent pour vous ?

Plein… c’est toujours difficile de répondre à ce type de questions. Y répondre, c’est comme tenter de s’inscrire dans une filiation. J’aime des cinémas très différents, je suis très friand de fictions, même si les grands cinéastes documentaires sont très importants pour moi. J’ai été marqué par la découverte tardive de Chris Marker, avec Sans soleil. Je suis sensible au cinéma de Frederick Wiseman. Mais j’aime les films de Cassavetes, Hal Hartley, Truffaut, Scorsese, Guiraudie et plein d’autres encore. Je suis le travail de Claire Simon que j’aime beaucoup, comme celui de Marianna Otero.

Un lycée de banlieue, une prison et Forbach…Votre œuvre documentaire apparaît au premier abord relativement diversifiée. Quelle unité a-t-elle pour vous ?

Ce ne sont ni les lieux, ni les « sujets » qui font les films. Je crois qu’il y a au contraire une grande ressemblance entre ces films, une continuité. Encore une fois, de film en film, il y a la tentative de construire un langage propre, de préciser mon regard, ma manière d’être au cinéma. Je crois qu’on retrouve une attention à l’autre, aux lieux, à la ville, à cette parole qui s’ancre dans un contexte, un vécu marqué par la dimension sociale de nos histoires.

Parlez-nous des relations que vous avez tissées avec les adolescentes et adolescents de Nous Princesses de Clèves lors du tournage du film.

C’est une relation de confiance basée sur le travail, le temps passé ensemble. Nous avions mis en place avec les enseignantes, un atelier hebdomadaire pour préparer le film, en passant par la connaissance du texte, la rencontre avec les personnages qui l’habitent. Nous avons passé un an ensemble, à se voir tous les mardi soir, puis le we pour les tournages et d’autres moments encore comme le voyage à Paris. Je connaissais leurs histoires, familiales, amoureuses, et je leur ai laissé la possibilité de les mettre en récit dans le film. Quand ils ne le souhaitaient pas, certains sont passés par le texte, par les mots de la Princesse de Clèves pour parler d’eux.

Finalement votre film est tout aussi optimiste  sur les problèmes de la banlieue que sur l’avenir des jeunes et leur rapport à la culture…Cette perspective était-elle une donnée de départ, ou bien s’est-elle imposée à vous en cours de réalisation ?

C’est un film qui s’est fait dans le plaisir, dans la joie, malgré le contexte social parfois difficile de certains lycéens. C’était la joie de construire quelque chose, la joie de la découverte, le plaisir de rentrer dans la littérature comme dans un lieu ! L’optimisme est venu de là, dans le pari de la rencontre entre le texte et les jeunes. Indéniablement la rencontre a eu lieu et elle est porteuse d’espoir.

Nous Princesses de Clèves
Nous Princesses de Clèves.

Dans Etre là vous abordez le monde de la prison sous un angle original. Comment en avez-vous eu l’idée ?

J’ai animé pendant 4 ans, un atelier de cinéma en milieu psychiatrique. Ça a été une expérience très forte, de cinéma, de découverte, une aventure humaine aussi. J’ai découvert une équipe, une façon d’être au soin, avec le patient au cœur du processus thérapeutique. C’est une façon d’envisager la maladie mentale qui disparaît au profit d’une vision centrée sur les symptômes et non l’être humain en tant que sujet. Grâce à ces soignants j’ai rencontré l’équipe du Service Médico Psychiatrique Régional des Baumettes, avec des valeurs communes et j’ai eu envie de les filmer. Ce film est né de la rencontre avec des soignants, de belles personnes que j’ai eu envie de mettre en scène. Le film s’est construit dans la durée, s’est tourné après plusieurs années de repérages, et la volonté de réfléchir à la place des uns et des autres dans cet espace si singulier. « Etre là » en tant que soignants, pour les patients incarcérés, pour le cinéaste qui fait un film avec eux.

On peut supposer que vous avez rencontré des difficultés particulières pour filmer la prison. Comment les avez-vous surmontées ?

Le film s’est construit avec et j’ai presque envie de dire grâce aux contraintes qui m’ont été imposées. Il a fallu, par exemple, faire avec l’impossibilité de filmer les soignants dans ce chemin particulier depuis l’extérieur de la prison jusqu’en son cœur, là où était situé le service de soin. J’ai remis le trajet en scène avec le son de ce trajet que j’avais pu enregistrer et cette mise en scène est presque plus forte que si j’avais finalement pu la tournrt. On ne voit pas la prison dans le film, on ne voit que les endroits du soin, la prison reste dans ce hors champ si habité par les bruits, les hurlements, les cliquetis et les claquements des portes et des clés. Le film laisse une place au hors champ importante, c’est là que se situent les patients, mais c’est un choix personnel qui n’a pas été seulement dicté par la difficulté de les filmer. Je ne voulais tout simplement pas incarner la maladie, donner un visage à la schizophrénie par exemple….

Pouvez-vous nous expliquer le choix d’images d’un blanc très lumineux pour filmer l’univers carcéral ?

J’ai choisi le blanc et noir pour différentes raison. La première c’est qu’en filmant cette équipe je savais que j’étais en train de constituer une archive. Aujourd’hui le service a déménagé, et le film est un témoignage du passé. Pour les patients le monde est aussi perçu de façon très contrastée et le blanc, presque surexposé est une représentation de l’éblouissement du dehors, de la liberté.

etre là
Être là

Retour à Forbach est un film en première personne. Quelle signification donnez-vous à cette présence de l’auteur dans son œuvre ?  Pensez-vous poursuivre cette orientation autobiographique ?

Chaque film est une prise de parole. Évidemment dans Retour à Forbach mon engagement est total, une forme de mise en récit de mon histoire qui vient rencontrer le récit de ceux qui sont restés. Une façon d’être à la même place que les gens que je filme. Le film est construit sur ce don, contre don. Je livre une part de mon intimité pour que les autres puissent à leur tour se livrer. Ce film ouvre pour moi une nouvelle période, oui, une affirmation de ma place de cinéaste. J’ai envie de creuser ce sillon qui me semble infini et joyeux, qui paradoxalement dans l’énoncé d’une subjectivité totale du récit et du regard, laisse une place encore plus grande au spectateur.

retour à Forbach 2
Retour à Forbach

Comment analysez-vous la situation actuelle du cinéma documentaire et comment voyez-vous son avenir ?

Nous sommes dans un temps très particulier où le documentaire existe en salles, dans les festivals, sur les plateformes comme Tënk, et en même temps cet espace de diffusion est très fragile. Mon engagement à l’Acid est une façon de travailler à la meilleure exposition de ces films. Dans le même temps les conditions de production sont de plus en plus difficiles, les aides à l’écriture qui sont la première marche vers le film de plus en plus sélectives et prise d’assaut… la place des co-production avec les télévisions de service public pour les films d’auteur se réduit à peau de chagrin. Nous sommes dans un moment où il faut affirmer le goût du public pour le cinéma documentaire, se battre pour lui trouver une place et le produire dignement.

Nous Princesses de Clèves, Dictionnaire du cinéma documentaire Page 380

Etre là , Dictionnaire du cinéma documentaire Page 213

Retour à Forbach, Le cinéma documentaire de A à Z

 

Auteur : jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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