R COMME ROSES NOIRES.

Les Roses noires de Hélène Milano (2010)

Retour sur un film indispensable sur la banlieue et la vie des jeunes filles qui l’habitent.

Elles s’appellent Aïsselou, Rajaa, Farida, Claudie, Kahina, Sarah, Farah, Sébé, Coralie, Roudjey, Hanane, Moufida. Elles ont entre 13 et 18 ans. Elles habitent la Seine-Saint-Denis ou la banlieue nord de Marseille. Elles ont accepté de parler d’elles, de leur vie, de ce qui les identifie comme filles des banlieues : leur langage et leurs relations (on devrait plutôt dire leur absence de relation) avec les garçons.

Hélène Milano leur donne la parole tout simplement, sans effet particulier, sans autre intervention que de les placer face à la caméra. Bien sûr, elle leur pose des questions. Elle guide leurs propos dans la direction qui l’intéresse. Et elle construit au montage une cohérence entre des thèmes qui ont pu n’apparaître dans les entretiens que de façon éparse, presque au hasard des associations d’idées. Mais elle capte surtout la spontanéité, la franchise, la fraicheur des propos. Le montage n’a rien de pesant. Ce n’est pas une construction rigide qui ne permettrait aucune échappée. Il n’est pas toujours si facile de trouver le juste milieu entre une dispersion risquant de donner l’impression qu’on passe sans arrêt d’un point à l’autre, sans suite, sans continuité, et une rigidité qui imposerait un déroulement entièrement prévisible parce que tout serait prévu à l’avance. Dans Les Roses noires, la succession des prises de parole est toujours très fluide. On passe d’une interlocutrice à l’autre sans qu’il y ait de rupture, comme s’il s’agissait d’un même discours à plusieurs voix. Et surtout on passe d’un thème à l’autre sans qu’on se dise sur le champ « tient, on est passé au chapitre suivant »

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Ces jeunes filles ont trouvé le moyen d’affirmer leur identité : leur langage. Le langage de leur quartier. Celui qu’elles parlent entre elles et que bien souvent elles sont seules à comprendre. Une langue qui les unit. Qui est presque leur fierté. Même si elles en reconnaissent les limites et les dangers. Pour les banlieusardes du 93, comme pour celles qui vivent dans les quartiers nord de Marseille par rapport aux quartiers sud, il y a une vraie coupure par rapport à Paris, là où on parle correctement, là aussi où on a une image très négative des cités.

Ce langage, il faut savoir aussi y renoncer, à l’école, ou dans le travail, même s’il est devenu une habitude tellement forte qu’il est souvent bien difficile de ne pas l’employer. On voit par-là combien ce vécu linguistique est dans le fond vécu difficilement. Il est dur d’être né dans une cité et d’y vivre. Mais ce qui est particulièrement dur, c’est d’être une fille, une fille des quartiers, une fille qui doit vivre à l’écart des garçons, et qui pour pouvoir vivre en paix doivent se comporter comme des garçons, parler comme les garçons, c’est-à-dire de façon crue et grossière, se battre comme les garçons et toujours paraître méchante. La cité, ça finit par leur faire détester d’être une fille.

Les « roses noires », ce sont ces adolescentes qui cachent leur féminité, et deviennent des « garçons manqués » essentiellement pour échapper au risque de « réputation » que ne manqueraient pas de répandre les garçons de leur collège si elles avaient l’outrecuidance de s’affirmer comme objet de désir masculin. Ou même simplement si les garçons peuvent s’imaginer qu’elles sont tentées de le devenir. Dans les cités, de la banlieue parisienne ou des quartiers nord de Marseille, où la réalisatrice a rencontré ces jeunes filles, paraître féminine c’est être quasi systématiquement taxé de « pute ». Et une telle réputation, qui se répand partout de façon incontrôlable, transforme inévitablement leur vie de collégienne en véritable enfer.

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Nous proposer des portraits d’adolescentes, c’est explorer avec elles leur contexte de vie, dans la famille (il vaut mieux avoir un grand frère qui peut dire ce qu’il ne faut pas faire), à l’école, (il y a même une prof qui donne confiance en soi qui peut « mettre de l’ambition» même si c’est l’exception), avec leurs amies. Plus que le réalisme, c’est l’authenticité qui compte. Pour cela, il faut dépasser les idées reçues et montrer la diversité des situations et la complexité du vécu. Il ne s’agit pas de faire vrai, mais d’être vrai. Le travail de la cinéaste, ici plus qu’ailleurs, consiste donc d’abord à gagner la confiance des adolescentes qu’elle filme. Ne pas chercher à dégager une idée générale de la jeunesse, mais savoir s’effacer pour laisser s’exprimer ses interlocuteurs, sans pour cela renoncer à son regard d’adulte et surtout de cinéaste. L’idée de cinéma empathique trouve ici tout son sens.

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Auteur : jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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