M COMME MAKALA

Makala de Emmanuel Gras

Makala, c’est le charbon. Mais le titre du film aurait tout aussi bien être « l’arbre ». Un arbre au tronc imposant, perdu dans cette brousse africaine (nous sommes en République Démocratique du Congo) au milieu d’une végétation de plus en plus rabougrie. Un des rares rescapés de ces feux – les fumées de loin en loin dominent le paysage –  qui les réduisent non pas en cendre mais en charbon. Le charbon de bois, qu’il faut aller vendre en ville, seule source de revenu pour cette famille (Kabwita, sa femme et deux enfants en bas âge) qui vit là, dans une sorte de cahute, en espérant des jours meilleurs, grâce au commerce du charbon.

Le film se déroule en trois parties qui s’enchainent avec une nécessité absolue. Trois étapes marquées par la fatigue du travail épuisant, la souffrance toujours, mais l’acharnement de poursuivre, d’aller jusqu’au bout des possibilités de vie, de survie plutôt. Une succession qui ne permet aucun arrêt, aucun retour en arrière, aucun temps mort. La réalisation n’inscrit d’ailleurs aucune temporalité. Combien de temps faut-il pour aller jusqu’à l’arbre (dès le premier plan nous suivons cet homme, vu de dos, parfois de profil pour découvrir les deux haches qu’il porte sur ses épaules, qui marche d’un rythme régulier) ; combien de temps faut-il pour abattre l’arbre à la hache, pour ensuite construire un bucher recouvert de terre ; combien de temps faut-il au feu qui couve pour produire son œuvre, le charbon ?

Mais ce temps indéfini ne s’arrête jamais. Il faut ensuite mettre le charbon dans des sacs, les accrocher sur un vélo (deux roues et un cadre qu’il faudra pousser ; le plus grand nombre de sacs possible) et partir sur les sentiers tout juste visibles dans la brousse, et les routes de plus en plus passagères à mesure qu’on se rapproche de la ville, de plus en plus obscurcies alors par une poussière qui devient de plus en plus impénétrable. Combien de temps dure ce voyage ? Le seul repère est la succession des jours et des nuits. Mais même dans cette obscurité trouée seulement par les phares des véhicules (surtout de gros camions), il faut continuer, malgré le danger, la fatigue, la douleur. Tout au long de ce voyage nous sommes à côté de l’homme au vélo. Les gros plans dominent. Sur son visage. Sur les roues du vélo. Sur les sacs de charbon. Jamais de vue subjective. Nous ne pouvons pas nous mettre à la place de l’homme. Mais nous sommes avec lui, si près de lui qui nous souffrons avec lui, au point d’avoir envie de crier au cinéaste et à son équipe d’arrêter de filmer et de l’aider un peu à gravir cette côte qui demande un effort surhumain.

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L’arrivée en ville n’est pas filmée comme une apothéose, malgré le contraste sonore absolu avec la brousse du début du film dont le silence était seulement marqué par les coups de hache sur le bois. La mission à accomplir n’est pas achevée. Il faut vendre le charbon. Fixer un prix, répondre au marchandage des femmes qui sont les premières clientes, compter les billets. Les gains permettent d’acheter un médicament (du kaolin) pour essayer de stopper la diarrhée de sa fille mais bien insuffisants pour acquérir ces tôles qui sont indispensables  à la construction d’une nouvelle maison. Et le film s’achève dans une de ces églises africaines où un prédicateur chauffe la salle au point de susciter des prières qui sont de véritables transes. La foi aveugle reste ici le seul moyen d’éviter la disparition de toute forme d’espoir dans une vie meilleure.

Makala est-il un road movie ? Il en a l’apparence. Pourtant il s’affranchit très subtilement de ses codes. Il n’y a nulle errance dans le voyage de Kabwita. Il n’y a aucune place pour le hasard. Ni pour la surprise, ou l’imprévu. Qu’un camion renverse le vélo et écrase une partie des sacs de charbon, on s’y attendait depuis un bon moment. De même pour le racket. Le film n’est pas une enquête. Son personnage ne fait pas de découverte. Même pas de rencontre. Il reste si peu de temps chez sa belle-sœur, qu’il n’a même pas revu sa fille ainée envoyée à la ville pour faire des études. Le voyage de Kabwita aura un retour, identique à l’aller le charbon en moins. D’ailleurs, s’agit-il bien d’un voyage ? Ou alors il faut le prendre dans un sens célinien. En ville, Kabwita pourrait connaître d’autres déboires. Mais le cinéaste évite de multiplier les péripéties, surtout si elles risquent de devenir dramatiques, ce qui transformerait Makala en film d’aventure, ce qu’il n’est surtout pas. Le sens du film réside plutôt dans une question simple : y aura-t-il toujours des arbres dans la brousse pour en faire du charbon ?

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Auteur : jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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