E COMME ENTRETIEN / Luciano Barisone.

Vous quittez cette année le festival Visions du Réel après 7 ans passés en tant que Directeur artistique. Quel bilan faites-vous de ce festival et de votre action en son sein ?

Le Festival était déjà bien connu avant mon arrivée, mais dans ces sept dernières éditions, il a vu une augmentation constante autant dans le nombre de spectateurs que dans le nombre de films soumis à la sélection. Une telle popularité se mesure au rayonnement international de Visions du Réel, qui, à la suite de sa vocation annoncée de découvreur de talents et de plateforme de lancement mondiale, voit s’étendre sa reconnaissance, soit par la demande d’organisation de «cartes blanches» (souvent consacrées à la production documentaire suisse contemporaine) de la part de plusieurs festivals et institutions d’autres pays, soit par l’invitation à une étroite collaboration avec l’Academy Award américaine, qui décerne les Oscars, et avec l’European Film Academy, qui décerne l’European Documentary Award.

Quelle est pour vous la spécificité de VDR par rapport aux autres festivals consacrés au documentaire, francophones en particulier ?

Il n’y a pas une spécificité qui dure dans le temps et dans laquelle le Festival est figé. Les spécificités se créent avec le travail, au fil des années  et sont liées à la personnalité da chaque directeur. Ceci dit le nom même du Festival, « Visions du réel », donne bien l’idée d’une possible spécificité : le réel en tant qu’élément objectif n’existe pas. Ou mieux il existe peut-être, mais il n’est pas perceptible en tant qu’objectif. Chaque perception de la réalité est subjective. On est donc loin de l’idée de « vérité », autre élément méconnaissable, et plus prêt d’une idée de réel représenté, selon une vision individuelle et personnelle. En ce qui me concerne, je n’aime pas le mot « documentaire ». Je préfère celui de « cinéma du réel ». Le mot « documentaire » renvoie tout le temps à la télévision et à sa tache informative et didactique, d’une façon presque dogmatique. Or je ne peux pas accepter qu’une forme d’art née avec les Frères Lumière en tant que cinéma soit dépossédée de ce titre pour être considérée une forme mineure et pas du tout artistique. Pour moi le cinéma est l’art du doute et de l’illusion. Exactement comme le réel, qui est le territoire de cette forme d’art. La différence entre le cinéma du réel et cinéma de fiction est toute entière dans le dispositif utilisé. En ce qui concerne les autres festivals consacrés au cinéma du réel, francophones en particulier, j’ai un grand respect pour le FID Marseille, qui depuis longtemps a une programmation ouverte à l’art contemporaine et à la fiction, et aussi pour le Cinéma du Réel parisien, plus lié à une idée traditionnelle de cinéma direct. On arpente tous le même territoire, avec parfois de points de vue différents. Pour moi la forme et le fond sont autant importants que le côté humaniste des œuvres prises en considération.

Quel rapport entretiennent les différentes sections du festival entre elles ?

Chaque section du Festival suit une ligne propre et est en même temps coordonnée avec les autres. Les sections compétitives demandent des films en première mondiale ou internationale ; les autres ne sont ouvertes qu’au talent de cinéastes. La Compétition Internationale essaie de dénicher le meilleur de la production mondiale, à la suite d’une longue et profonde recherche dans le réseau international, soit dans la forme longue que moyenne et courte. La Compétition « «Regard Neuf » et celle nommée « Premier Pas » ont l’ambition et le plaisir de dénicher des talents aux prises avec leur premier long métrage ou bien avec leur premier court. La Compétition Helvétique veut mettre en lumière la production nationale suisse dans le domaine du cinéma du réel. « Grand Angle » recueille le meilleur de la production mondiale déjà montrée dans d’autres festivals internationaux. Les Ateliers sont consacrés à la présentation de l’œuvre intégrale de quelques cinéastes reconnus mondialement et sont accompagnés par des leçons de cinéma.  Le Prix Maître du Réel consacre un grand cinéaste, qui a travaillé dans la fiction autant que dans le réel. Le Festival se présente donc comme un outil de transmission entre l’expérience des maîtres et les jeunes auteurs émergents.

VDR a consacré cette année Alain Cavalier comme Maître du réel. Une grande partie de son œuvre est autobiographique. Comment analysez-vous cette dimension et pensez-vous qu’elle soit une caractéristique importante – voire majeure- du documentaire actuel ?

L’élément autobiographique se retrouve dans plusieurs disciplines artistiques depuis leur naissance. Il parcourt le cinéma du réel autant que celui de fiction. Je trouve plus honnête et moins prétentieux un cinéaste qui en fait usage en affirmant clairement un point de vue partial que celui qui, à travers un faux concept d’objectivité, prétends n’affirmer que la « vérité ». Parce que, en ne reconnaissant que le reflet d’un regard individuel, il affirme l’impossibilité d’un point de vue universel. Plutôt que regarder le réel directement, le cinéaste qui utilise l’élément autobiographique le considère à travers le filtre de sa propre humanité, une humanité pas cachée mais affirmée avec force et mise en valeur comme le seul critère d’une possible connaissance du monde. L’élément autobiographique dans l’œuvre de Cavalier est son contact évident, sa familiarité, avec les personnes qu’il filme. C’est une présence bienveillante qui capte dans les gestes et les mots de « l’autre » quelque chose qui pourrait être un écho de sa propre sensibilité ; et aussi de celle des spectateurs.

Le cinéma documentaire suisse vous paraît-il aujourd’hui plein de vitalité ? Quelle peut-être sa place dans le cinéma mondial ?

Le cinéma documentaire suisse est en bonne santé, bien protégé par des soutiens calibrés de l’Etat et de sages investissements de la télévision publique. Sa qualité primaire au niveau technique est impeccable et la variété de ses formes en garantit l’accès à un public nombreux et différencié. Tout ça lui vaut une place intéressante dans le cinéma mondial. Pas au niveau quantitatif (parce que d’autres pays, bien plus grands, produisent beaucoup plus de films), mais sûrement au niveau qualitatif.

Dans les 10 dernières années de VDR quels sont les films qui vous ont le plus marqué ?

C’est un peu difficile de faire une échelle des priorités, quand on voit plus que 3000 films par an, pour en choisir un peu plus qu’une centaine. Pour moi les films des programmes de ces sept dernières années sont presque tous formidables. Par contre je me souviens parfois de quelques films documentaires qui ont anticipé la réalité contemporaine, genre God Save Justin Trudeau, où l’on voyait l’actuel Premier Ministre du Canada en train de construire avec sympathie sa carrière politique, ou Edouard, mon pote de droite, qui montrait l’activité politico-administrative de Edouard Philippe, à cette époque maire du Havre et maintenant nouveau Premier Ministre français.

Si en quittant VDR vous aviez une proposition à faire concernant son avenir, quelle serait-elle ?

Visions du Réel est bien placé au niveau international en ce qui concerne la qualité de la programmation et la force de son marché, le Doc Outlook International Market. Je pense que pour se développer encore plus il faudrait ouvrir une ligne directe de soutien à la production de documentaires de création, avec des bourses, des laboratoires, des workshops.

Beaucoup aujourd’hui soulignent les difficultés que le cinéma documentaire rencontre au niveau de la production et de la diffusion, mais en même temps il est possible de montrer qu’il n’a jamais été aussi créatif. Qu’en pensez-vous ?

Les difficultés pour ceux qui veulent faire du cinéma créatif ont toujours existé, mais aujourd’hui de mon point de vue la production dans le cinéma du Réel n’a jamais été aussi riche et diversifiée. Et la prolifération de festivals partout dans le monde, ainsi que la création des plateformes numériques, qui mettent les films à disposition des spectateurs du web, rends toute cette production plus accessible. C’est peut-être le plaisir qu’apporte cette forme de cinéma qui est changé. La télévision en général est devenue plus hésitante dans ses choix de qualité et plus prévisible dans sa programmation. Aujourd’hui d’autres formes d’utilisation sont en train de naître ou de gagner des positions : voir les plateformes du web ou même une expérience formidable comme la chaine internet Tenk !

Après VDR resterez-vous en contact avec le cinéma documentaire ?

Je resterai sans doute en contact avec le « cinéma du réel » et plus en général avec le cinéma, l’art, la littérature.

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Auteur : jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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