E COMME ENTRETIEN – Jill Coulon

Présentez-nous votre itinéraire cinématographique depuis votre formation jusqu’à aujourd’hui.

Je suis entièrement autodidacte. J’ai toujours été passionnée par la photographie (que je pratique depuis l’âge de 11 ans), je voulais en faire mon métier mais pour des raisons diverses, je me suis retrouvée à faire des études d’anglais à l’université. En parallèle de mes études (que j’ai quand même poursuivies pendant 5 ans), j’ai toujours travaillé et fait des stages à la fois dans la photographie et dans l’audiovisuel. J’ai ensuite trouvé mon premier travail dans la production de documentaires auprès de la productrice Christine Le Goff, qui est spécialisée dans les coproductions internationales. A ses côtés j’ai appris le travail de production pendant plus de 3 ans. J’ai ensuite travaillé avec le réalisateur/producteur Thomas Balmès sur son film « Bébés », un documentaire destiné à une sortie salles produit par Alain Chabat, qui relatait les 2 premières années de vie de 4 bébés dans 4 coins du monde (USA, Japon, Mongolie, Namibie).  Pendant les 4 ans qu’a duré cette aventure je suis devenue un véritable « couteau suisse » : je m’occupais à la fois de la production à Paris mais j’allais aussi sur les tournages pour gérer le matériel, faire parfois la prise de son, assister le réalisateur, etc. C’est lors de ce tournage que j’ai découvert le Japon et les sumos, et c’est grâce à Thomas Balmès  que j’ai pu partir ensuite au Japon tourner mon premier film « Tu seras sumo », fin 2007. Thomas Balmès avait déjà négocié avec la chaîne japonaise NHK une « carte blanche » d’un étranger sur le Japon, il est devenu mon producteur et… un peu mon « mentor » ! Du jour au lendemain je suis partie vivre 6 mois au Japon, avec des lutteurs de sumo ! C’était la première fois que je tenais une caméra. Depuis, j’ai réalisé 9 autres films, dont 8 en Asie !

Un film tourné au Japon, un autre sur les touristes chinois en Europe, d’où vient cet intérêt particulier pour l’Asie.

Bizarrement, je ne sais pas d’où vient mon amour pour l’Asie ! Peut-être de ma grand-mère qui partait tous les ans en voyage organisé et qui n’est toujours partie, toute sa vie, que sur le continent asiatique ! Année après année, elle me racontait ses voyages, me montrait ses photos… Peut-être, sans s’en rendre compte, m’a-t-elle influencée ? A moins que cela vienne de ma mère, qui, à 50 ans, avait commencé à suivre des études de japonais ? Ou peut-être est-ce simplement le hasard de la vie ?… mon premier voyage, à 18 ans, je l’avais planifié en Espagne et je suis finalement partie en Indonésie, profitant de l’invitation d’amis d’amis qui habitaient là-bas.

Ce qui est certain, c’est que j’aime sur ce continent le sentiment d’harmonie qui est si important, le rapport des gens à l’autre et au groupe et l’ambiance générale qui se dégage dans ces sociétés. Peu de gens en France connaissent vraiment la différence entre Chine et Japon, entre Indonésie et Thaïlande, et pourtant il n’existe pas une culture asiatique mais bien des cultures asiatiques. Dans ces pays-là les gens se livrent difficilement, ce ne sont pas forcément ce qu’on appelle en documentaire de « bons » personnages, et c’est peut être aussi ce challenge-là qui m’intéresse. J’aimerais, à travers mes films, arriver à changer, ne serait-ce qu’un tout petit peu, les visions stéréotypées que les gens ont ici, en Europe, de l’Asie.

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Tu seras Sumo est un film sur le sumo, ou plutôt sur l’apprentissage du sumo, mais en même temps il dresse un portrait très précis d’un adolescent au moment où il tente de devenir adulte. Quelle a été la genèse du film et ses conditions de réalisations ?

Comme je vous le racontais, c’est lors d’un tournage au Japon de « Bébés » de Thomas Balmès que j’ai eu la chance d’aller au Japon pour la première fois. C’est aussi à cette occasion que j’ai rencontré pour la première fois des lutteurs de sumo. J’ai tout de suite été fascinée par ces jeunes hommes qui décident, encore adolescents, de changer radicalement de vie (et de corps !) pour devenir lutteurs professionnels. Ma première chance fut de rencontrer, par une amie commune, Kyokutenzan, un sumo mongol qui allait prendre sa retraite et qui m’a introduite auprès de l’écurie Oshima Beya. Mon idée était de suivre un jeune homme qui allait débuter sa nouvelle vie de lutteur de sumo. Un jeune homme allait bientôt intégrer l’écurie… et ce serait le seul avant des mois. Je ne connaissais rien de lui : ni son âge, ni son nom, ni son physique. Je n’ai pas eu le choix du personnage. Il s’est avéré que ce jeune homme était Takuya : ce fut ma seconde chance. Il était non seulement tout le contraire du stéréotype du futur sumotori – svelte, les cheveux en l’air, le look branché – mais il ne connaissait rien au monde du sumo et allait tout découvrir. Il n’avait même jamais vu un match avant de partir à Tokyo, et moi non plus d’ailleurs ! Nous allions tout découvrir ensemble.

Ce qui m’intéresse avant tout dans le documentaire, ce sont les histoires humaines. Dès le début, j’ai donc choisi d’aborder ce monde très particulier qu’est le sumo à travers le prisme d’un personnage. Je souhaitais à la fois faire un portrait, celui de Takuya, et suivre le changement radical de vie qu’il allait subir en intégrant une écurie de sumo. Takuya découvre ce monde et emmène avec lui le spectateur ; ils comprennent tous deux peu à peu les règles et les codes du sumo. Takuya est le passeur, celui qui nous fait entrer dans ce monde très fermé ; c’est pour cela qu’il est aussi le narrateur du film et que j’ai privilégié son cheminement intérieur. « Tu seras sumo » est en effet plus un film sur le passage de l’adolescence à l’âge adulte qu’un film sur le sumo même, mais mon but était aussi que le spectateur en ressorte avec une vision plus humaine des sumotoris. J’espère que le pari est réussi…

Quant aux conditions de tournage, elles n’ont pas forcément été faciles car nous n’étions que 2 dans l’équipe la plupart du temps : Mari, ma « double » japonaise, qui traduisait et moi-même, qui filmais et faisais la prise de son. Deux femmes, dans un monde exclusivement masculin. Et j’étais étrangère, ce qui n’arrangeait pas les choses ! Au départ, l’entraîneur nous a tout simplement répondu : « c’est impossible, nous ne pouvons accepter que des femmes viennent filmer ici pendant des mois : tout d’abord parce qu’en tant que femmes vous ne pourrez pas marcher sur le dohyo – l’endroit où les lutteurs s’entraînent car dans la religion shinto les femmes sont considérées comme « impures » … Ensuite parce que ces sumotoris sont de jeunes hommes et que vous allez trop les déconcentrer si vous êtes dans l’écurie ! » Heureusement, dans ce monde très masculin, il y avait une femme : Okamisan, la femme de l’entraîneur, qui vit sur place et est un peu la maman de tous ces lutteurs… Mari et moi avons réussi à l’amadouer et au final c’est grâce à elle que toutes les portes nous ont été ouvertes, que nous avons pu filmer au quotidien, partir en vacances avec les lutteurs, assister à leur sieste, etc. Nous sommes aussi devenues les grandes sœurs de Takuya en quelque sorte, et cela a aussi aidé à ce qu’il se confie plus facilement à nous.

Le tournage a duré un peu plus de 6 mois pleins, sur une période de 9 mois en tout. Il a fallu ensuite traduire tous les rushes (j’ai eu la chance énorme de trouver un merveilleux monteur qui parle japonais, Alex Cardon, et Mari est venue nous aider à Paris). Le montage a duré quasi un an ! La NHK voulait un film de 110 minutes, ce n’était pas évident comme format pour un premier film !

Et quelle a été sa carrière ?

Ce film a eu en fait plusieurs vies ! Il a d’abord été montré en festivals , dans une version qui était notre durée « idéale » de 83 minutes : IDFA (International Documentary Festival Amsterdam puis Gdansk, Documenta Madrid, Flahertiana Film Festival (mention spéciale du jury), MiradasDoc (Meilleur premier film), Escales Documentaires, Fertival du film d’education (Prix spécial du Jury), Traces de vie, Festival de Lasalle, … La version de 110 minutes a été diffusée sur la télévision japonaise NHK, puis le film a été acheté et diffusé – sous le titre « une vie normale, chronique d’un jeune sumo » par Planète, en France et plus tard par Arte (en version 55 minutes cette fois… et Arte l’a doublé, à mon grand désarroi… !)

Entre temps, Jacques Pélissier, distributeur chez Aloest Distribution, avait découvert le film dans un festival et m’avait contactée pour sortir le film en salles. Malheureusement c’était quelques jours avant la diffusion du film sur Planète et cela avait coupé court à nos discussions car cela voulait dire que le distributeur aurait du mal à trouver des salles qui accepteraient le film. 2 ans plus tard, en 2012, Jacques n’avait pas oublié mon film : il a finalement décidé de prendre le risque de distribuer le film en salles, sur ses propres deniers et avec l’énergie de toute son équipe (et de la mienne). Le film a changé de titre, il est devenu « Tu seras sumo » et est sorti en salles le 13 mars 2013. Nous avons organisé des projections dans toute la France, Aloest a sorti le DVD, et le film continue de circuler encore dans les Médiathèques, pendant le Mois du Documentaire. D’ailleurs, j’en profite pour vous dire qu’il y aura une projection de « tu seras sumo » le 18 novembre prochain à Massy à 20h30 ! 9 ans après, le film vit toujours et j’en suis ravie !

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Voyage en occident repose sur  la vision que peuvent avoir les occidentaux des touristes chinois. Mais n’y a-t-il pas quand même dans le film une certaine prise de distance par rapport à ces stéréotypes ?

« Voyage en occident » est un documentaire embarqué dans un bus de touristes chinois qui visitent, pour la première fois et au pas de course, 6 pays d’Europe en 10 jours.
C’est en effet un jeu de miroirs et de contrastes entre deux civilisations, entre les images que se font les Chinois de « nous », les Européens et Occidentaux et l’image que nous avons d’eux, en tant que touristes chinois enfermés dans un bus. L’idée de base du film était justement de déconstruire les stéréotypes sur la classe moyenne émergente chinoise, celle qui a déjà la chance d’avoir un passeport (seuls 8% de la population chinoise ont aujourd’hui un passeport) et qui a les moyens de se payer un tel voyage. Pendant un voyage organisé comme celui que j’ai filmé, le guide est le premier rapporteur de stéréotypes, c’est lui qui véhicule finalement les plus grosses énormités, et face à lui nous découvrons petit à petit les réactions des voyageurs et leurs remarques, en cinéma direct (il n’y a ni interview ni voix commentaire dans le film). Certaines de ces remarques sont aussi des stéréotypes (ah bon, les Français sont fainéants ?!?) mais d’autres s’avèrent finalement assez pertinentes ! Si tout va bien, à la fin du film, vous ne vous regarderez plus vous-mêmes tout à fait comme avant et vous ne regarderez plus les cars de touristes chinois comme avant non plus !

En parallèle de vos films, vous travaillez aussi pour la télévision. Est-ce pour vous deux activités différents sans liens entre elles ? Ou bien s’agit-il des deux faces d’une même activité ?

Comme vous l’aurez compris, je travaille finalement principalement pour la télévision car même « Tu seras sumo » était au départ un projet pour la télévision. C’était la télévision japonaise, certes, et c’était une expérience très particulière, avec une liberté sans égale, car c’était une carte blanche. Depuis j’ai expérimenté le travail avec les chaînes de télévision françaises et je dois bien avouer que c’est une autre histoire ! Une autre façon d’appréhender et de faire les films aussi. Après « Tu seras sumo », j’ai réalisé des films de commande, qui étaient très « chartés » par la chaîne (c’était pour la collection « Les Nouveaux Explorateurs » sur Canal+). Cela m’a appris à travailler autrement, à penser les films en amont autrement et à tourner aussi et surtout dans un autre espace-temps (3 semaines de tournage maximum versus 6 mois, forcément ça change !).

Je me suis aussi rapidement rendu compte que les films que je souhaitais faire – cinéma direct sans interview ni voix commentaire, en Asie – étaient difficiles à financer à la télévision. Nous avons mis 3 ans à trouver un diffuseur pour « Voyage en Occident » ! J’ai finalement eu la chance de travailler avec Delia Baldeschi de chez Planète qui avait beaucoup aimé « Tu seras sumo » et qui a décidé de me donner un coup de pouce pour mon second film. L’économie était moindre, évidemment, mais j’ai eu une liberté totale sur la forme et sur le fond de mon film. Planète a même diffusé le film en version sous-titrée, ce qu’ils ne font plus jamais. Je lui en suis vraiment reconnaissante car presque 3 ans après, le film est diffusé en festivals et dans les médiathèques et continue de vivre après sa diffusion TV, ce qui n’est évidemment pas le cas pour les films de « commande »  que j’ai faits, qui se limitent à la simple diffusion TV.

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Je viens de terminer une collection de 5 films (5×52 minutes et 5×43 minutes), en co-réalisation avec Isabelle Dupuy Chavanat, pour la case « découverte » d’Arte GEIE. Même si la collection était l’idée originale de ma coréalisatrice et que tous les synopsis avaient été présentés à notre chargée de programme, nous avons été confrontées à un certain formatage – à un formatage certain ?- que les chaînes de télévision semblent imposer de plus en plus aux auteurs. Je suis consciente qu’il faut faire des films qui plaisent au spectateur mais j’ai été assez déçue de la façon dont la chaîne considérait son téléspectateur. Il a vraiment fallu se battre pour réussir à faire des films qui au final nous ressemblent. Je me pose aussi aujourd’hui la question de savoir si ce ne sont pas mes envies de films qui ne sont pas adaptées au medium télévision. C’est pourquoi j’aimerais vraiment me diriger vers une production « cinéma » de mes prochains projets personnels (dont il est encore trop tôt de parler), même  si je ne suis pas naïve, je sais que le financement n’est pas plus aisé en cinéma, au contraire, mais j’espère pouvoir y trouver un peu plus d’espace de liberté.

Lire :  Voyage en occident.

 

 

 

Auteur : jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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