E COMME ESCALES DOCUMENTAIRES

Dans la belle ville de La Rochelle, un festival consacré au documentaire de création ; une multitude de salles – souvent petites mais propices aux échanges – aux quatre coins de la ville ; une programmation très diversifiée, avec de nombreuses sections, de la compétition internationale (le jury est présidé par Marie Dumora dont le dernier film, Belinda, est retenu pour la soirée d’ouverture)  à l’escale du monde (cette année un focus sur la Colombie) en passant par une programmation jeunesse. Et un invité d’honneur, à savoir en cette année 2017 Avi Mograbi, présent lors de la projection de 5 de ses films, dont les plus récents, Entre les frontières et Dans un jardin je suis entré.

Un des thèmes mis en avant cette année était le dialogue – et ses difficultés. Un nombre important des films présentés allant plutôt dans le sens de l’absence, ou même de l’impossibilité, de communication, jusqu’au conflit, la répression et la guerre.

Ce fut bien sûr une des constantes des propos d’Avi Mograbi concernant les rapports entre Israéliens et Palestiniens (ses positions critiques vis-à-vis de la politique de l’Etat Juif sont bien connues) mais aussi de la prise en compte, dans Entre les frontières, du problème des réfugiés (des Erythréens surtout), qu’Israël retient prisonniers dans le désert, à la frontière égyptienne, transformé en  camp de concentration.

MOGRABI

L’opposition, l’impossible dialogue, entre Israéliens et Palestiniens, est aussi clairement évoquée par les jeunes musiciens de l’Orchestre des Jeunes de Palestine dans le film d’Anne Renardet, It’s more than music, un film célébrant pourtant la dimension pacificatrice de la musique. Nous suivons cet orchestre lors de sa tournée estivale en France, jusqu’à Lyon et Aix en Provence. Comme le dit avec étonnement et pas mal d’ironie un de ces jeunes musiciens, « nous roulons depuis plus de 200 kilomètres, et aucun checkpoint !» Ce qui en dit long bien sûr sur les conditions de vie quotidienne dans son pays. Malgré cela ces jeunes sont pleins d’entrain et de joie de vivre, même si au fond on ne les sens pas très optimistes sur l’avenir.

Le conflit, c’est aussi celui qui oppose les Turcs et les Kurdes. Le film de Asli Özarslan, Dil Leyla, dresse le portrait d’une jeune femme germano-kurde qui devient maire de la ville de Cizre. Les premières images montrent la répression menée contre les Kurdes par l’armée turque et la mort par balles du père de Leyla. Pourtant dans la majorité du film la paix semble revenue. Nous suivons la gestion de la ville par la maire et son équipe, ses rencontres avec ses concitoyens, sur le chantier du nouvel abattoir en construction par exemple. Un répit de courte durée. Les élections législatives sont gagnées par le parti de Leyla, mais le pouvoir turc a du mal à l’accepter. Leyla sera arrêtée en prétextant des propos qu’elle n’a pas prononcés. L’espoir de paix semble définitivement anéanti.

Plusieurs films montrent pourtant des combats, individuels ou collectifs, des tentatives de résistance, d’affirmation de son droit, du droit de vivre tout simplement. Mais des combats plutôt perdus d’avance quand il s’agit de s’opposer aux autorités ou de faire bouger les mentalités ancestrales. Ainsi, en Syrie, Husein est contraint à s’exiler à Istanbul parce qu’il s’est présenté à un concours de beauté gay où il a gagné le titre de Mr Gay Siria (Mr gay Siria de Ayse Toprak). En Iran Roghieh se heurte violemment aux autorités municipales pour défendre le marché qu’elle a créé et qui permet à un grand nombre de femmes pauvres de travailler et ainsi de gagner de quoi vivre (Braving the waves de Mina Keshavarz.) A Beyrouth, ce sont les travailleurs immigrés syriens, travaillant à la construction d’un gratte-ciel, qui sont coupés du reste de la société par le couvre-feu qui leur est imposé (Taste of cement de Ziad Kalthoum). Comme lueur d’espoir dans ce monde qui broie les individus il n’y a peut-être que le sourire de cette enfant de trois ans, Lean, emportée par ses parents de la Méditerranée jusqu’en Suède pour fuir la guerre de son pays (69 minutes of 86 days de Egil Haskjold Larsen). Un long voyage, éprouvant pour les adultes comme pour les enfants, mais qui ici se termine bien. Dans le dernier plan du film,  Lean nous adresse un salut de la main, signe pour elle de la possibilité de vivre enfin en paix.

68mn9
69 minutes of 86 days de Egil Haskjold Larsen

D’autres films abordent les difficultés de dialogue pouvant exister au sein des familles. L’exemple le plus frappant est le film canadien de Mitchell Stafiej, The devil’s trap, où un jeune militaire, Lane, essaie de se réconcilier avec sa famille qui l’a dans le passé excommunié d’une Eglise protestante dans laquelle elle vit. Une vie au sein d’une véritable secte, quasi secrète, qui ne convenait guère au jeune Lane. Ses efforts pour renouer le contact avec les membres de sa famille resteront vains.

Autre problème familial, dans Brother Jacob de Eli Roland Sachs, la conversion au salafisme du frère du cinéaste. Celui-ci essaie jusqu’au bout de sauver la relation fraternelle qu’il a toujours entretenue avec lui. Mais le reste de la famille est moins compréhensif. Là aussi le dialogue a bien du mal à s’instaurer. Comme pour cette enfant née d’une mère célibataire et séparée de celle-ci, dans la Suède du début du XX° siècle, une enfant bâtarde rejetée par la société (A Bastard child de Knutte Wester).

Le grand prix de cette 17° édition de ce « festival international du documentaire de création de La Rochelle » a été décerné à Braguino de Clément Cogitore, un film qui lui aussi explore l’incompréhension entre voisins et le rejet de l’autre du seul fait de son existence. Un film âpre, comme cette famille qui a fui au fin fond de la Sibérie pour y mener une vie en autarcie au contact de la nature, mais qui n’accepte pas qu’une autre famille s’installe en face de chez eux. Jouant séparément sur le même banc de sable, les enfants ne s’adressent pas la parole. Ici aussi il y a un mur qui les sépare, même s’il n’est pas visible.

braguino 5
Braguino de Clément Cogitore

Lire sur le blog :

Braguino

Belinda

69 minutes of 86 days

Entre les frontières

Chaque mur est une porte

Dil Leyla

 

Auteur : jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

Une réflexion sur « E COMME ESCALES DOCUMENTAIRES »

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s