G COMME GUERRE DU VIETNAM

Le 17e parallèle, Joris Ivens et Marceline Loridan, Viêtnam, 1967, 119 minutes.

Un des rares films sur la guerre du Viêtnam tourné du côté du Viêt-công par des occidentaux. Joris Ivens et Marceline Loridan ont vécu deux mois dans la zone dite démilitarisée, aux abords du 17e parallèle. Deux mois pour filmer la vie quotidienne d’un village en temps de guerre, la lutte pour la survie et la foi en la victoire. Deux mois passés sous les bombes américaines.

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Tourné en noir et blanc et en 16 mm, avec une équipe réduite, le film met en évidence le courage, et l’héroïsme, de ces femmes et de ces hommes, les femmes surtout, qui vivent dans les galeries creusées sous terre pour échapper au pilonnage de l’artillerie, terrestre et aérienne, qui essaie de les anéantir.

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Le 17e parallèle, une frontière artificielle qui sépare, depuis les accords de Genève en 1954, le Viêtnam en deux. Le film commence dans la zone dite démilitarisée, que l’armée du Sud tente de réduire à l’état de désert. Mais beaucoup de paysans veulent rester sur leur terre natale. D’autres passent au Nord où ils trouvent refuge. Ils vont y adopter ce mode de vie si particulier d’un peuple en guerre, une guerre présente dans chaque activité et dans chaque image du film.

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                Un commentaire dit par une voix féminine décrit ces conditions de vie, un travail quotidien, pour assurer la subsistance de la population en poursuivant la moisson, et la sécurité en se mettant à l’abri des bombes. Un bruit d’avions et d’explosions plus ou moins lointaines constitue la quasi-totalité de la bande son. Les images font se succéder le travail des champs avec des vues sur les villages détruits et les cratères de bombes qui défigurent le paysage. Beaucoup de gros plans sur les visages, surtout de jeunes femmes, montrent leur détermination.

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                La première partie du film est essentiellement constituée par cette omniprésence de la guerre dans la vie de tous les jours. Une guerre surtout de défense, où la sérénité de la population ne semble pas atteinte. Mais au fur et à mesure du déroulement du film, le ton devient plus guerrier, les images de destructions plus fréquentes. On assiste à l’entrainement des soldats et à la riposte de la défense anti-aérienne. La mobilisation de tous, même des enfants, est accentuée. « La seule vraie défense, c’est l’offensive » dit le commentaire et les avions abattus sont de plus en plus nombreux. Un plan montre un bombardier exploser en plein vol. Les pilotes sont éjectés en parachute. L’un d’eux s’enflamme et la caméra suit cette torche jusqu’à son contact avec le sol. Un Américain réussit à se poser indemne. Il est aussitôt fait prisonnier, et l’ensemble du village l’encercle en criant des slogans.17 parallèle 6.jpg

17eme parallèle est-il un film de propagande ? La question n’a pas vraiment de sens. Les réalisateurs sont clairement engagés du côté de la lutte du peuple qu’ils filment. Le film donne la parole à ses représentants. Le langage du commentaire est leur. Mais il ne construit pas pour autant une théorie politique. Il dénonce certes l’impérialisme américain. Mais ce sur quoi il insiste surtout, c’est sur l’horreur de la guerre et sur le fait, confirmé par l’issue du conflit, qu’un peuple déterminé à gagner son indépendance ne peut pas être vaincu, même par la première superpuissance du monde.

S COMME SRI LANKA

Demons in paradise de Jude Ratnam, Sri Lanka – France, 2017, 1 H 34

Un film rare, parce que tourné au Sri Lanka, par un Tamoul. Un film sur le Sri Lanka, sur l’histoire récente du Sri Lanka, c’est-à-dire sur la guerre, une guerre civile qui opposa les Tamouls et les Cinghalais, une guerre longue meurtrière qui fit un nombre considérable de victimes et qui, même terminée, est loin d’avoir laissé la place à une paix définitive.

Le film commence par des images d’archives en noir et blanc, sans son, sans commentaire donc et sans éléments permettant de les identifier. Des enfants, asiatiques, des explosions et un train. Le train (plusieurs trains en fait)  sera en quelque sorte le fil conducteur du film. Avec l’arbre. Un arbre immense qui a poussé sur la voie ferrée, au beau milieu d’un wagon de train en ruine. Un arbre qu’il faudra abattre (une quantité de travail importante), scier à la tronçonneuse morceaux par morceaux, symbole peut-être, à la fin du film, de l’ouverture d’une nouvelle page de l’histoire, de la volonté donc de tourner la page, de laisser la guerre derrière soi, ce qui bien sûr n’a rien d’évident.

Le film de Jude Ratnam n’est pas un film d’histoire au sens habituel du terme. Malgré l’évocation souvent précise du passé, les émeutes de 1983 en particulier, qui voient les Tamouls poursuivis, pourchassés, et pour nombre d’entre eux, assassinés, à Colombo la capitale du pays. Une capitale que le réalisateur et sa famille vont fuir pour gagner le nord, où les tamouls sont majoritaires. Mais y seront-ils en sécurité ?

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Ce premier voyage en train, effectué lorsqu’il avait 5 ans, le réalisateur le refera bien plus tard avec son propre fils, à l’occasion de ce film, réalisé en grande partie pour ne pas oublier le passé. Un  film qui  a donc un côté personnel, caractéristique des films en première personne, où l’histoire familiale est inscrite dans la grande Histoire, celle du pays, et nous permet en quelque sorte de la vivre de l’intérieur, ou du moins de  recueillir le souvenir que ceux qui l’ont vécue en ont gardé. Outre ses parents et son fils, Jude Ratnam convoquera aussi un oncle, de retour du Canada où il vit. Cet oncle est le seul de la famille qui s’est engagé dans un groupe de combattants pendant la guerre civile et avec lui nous partons à la rencontre des anciens de cette guerre, ses compagnons de lutte qui ont survécu au conflit, et ont échappé à la fois à l’armée sri-lankaise et aux oppositions souvent sanglantes existant entre les différents groupes de la résistance tamoule.

Car le film ne se contente pas d’évoquer la guerre du côté des Tigres tamouls, la principale force de la résistance dans le nord du pays. Il détaille aussi les nombreux groupes de combattants et  montre ainsi comment la lutte pour l’indépendance (le rêve d’un Etat tamoul), et la guerre contre l’armée officielle, se double d’une guerre interne car pour les Tigres tous ceux qui ne sont pas à leur côté sont des traites.

La réconciliation nationale est-elle possible au Sri Lanka ? Certes pas en effaçant de la mémoire collective les zones d’ombre de cette guerre aux multiples ramifications. C’est le grand mérite du film de Jude Ratnam de ne pas les occulter.

Prix du jury professionnel, Festival international du Film d’Histoire 2017.

E COMME ENTRETIEN – Jill Coulon

Présentez-nous votre itinéraire cinématographique depuis votre formation jusqu’à aujourd’hui.

Je suis entièrement autodidacte. J’ai toujours été passionnée par la photographie (que je pratique depuis l’âge de 11 ans), je voulais en faire mon métier mais pour des raisons diverses, je me suis retrouvée à faire des études d’anglais à l’université. En parallèle de mes études (que j’ai quand même poursuivies pendant 5 ans), j’ai toujours travaillé et fait des stages à la fois dans la photographie et dans l’audiovisuel. J’ai ensuite trouvé mon premier travail dans la production de documentaires auprès de la productrice Christine Le Goff, qui est spécialisée dans les coproductions internationales. A ses côtés j’ai appris le travail de production pendant plus de 3 ans. J’ai ensuite travaillé avec le réalisateur/producteur Thomas Balmès sur son film « Bébés », un documentaire destiné à une sortie salles produit par Alain Chabat, qui relatait les 2 premières années de vie de 4 bébés dans 4 coins du monde (USA, Japon, Mongolie, Namibie).  Pendant les 4 ans qu’a duré cette aventure je suis devenue un véritable « couteau suisse » : je m’occupais à la fois de la production à Paris mais j’allais aussi sur les tournages pour gérer le matériel, faire parfois la prise de son, assister le réalisateur, etc. C’est lors de ce tournage que j’ai découvert le Japon et les sumos, et c’est grâce à Thomas Balmès  que j’ai pu partir ensuite au Japon tourner mon premier film « Tu seras sumo », fin 2007. Thomas Balmès avait déjà négocié avec la chaîne japonaise NHK une « carte blanche » d’un étranger sur le Japon, il est devenu mon producteur et… un peu mon « mentor » ! Du jour au lendemain je suis partie vivre 6 mois au Japon, avec des lutteurs de sumo ! C’était la première fois que je tenais une caméra. Depuis, j’ai réalisé 9 autres films, dont 8 en Asie !

Un film tourné au Japon, un autre sur les touristes chinois en Europe, d’où vient cet intérêt particulier pour l’Asie.

Bizarrement, je ne sais pas d’où vient mon amour pour l’Asie ! Peut-être de ma grand-mère qui partait tous les ans en voyage organisé et qui n’est toujours partie, toute sa vie, que sur le continent asiatique ! Année après année, elle me racontait ses voyages, me montrait ses photos… Peut-être, sans s’en rendre compte, m’a-t-elle influencée ? A moins que cela vienne de ma mère, qui, à 50 ans, avait commencé à suivre des études de japonais ? Ou peut-être est-ce simplement le hasard de la vie ?… mon premier voyage, à 18 ans, je l’avais planifié en Espagne et je suis finalement partie en Indonésie, profitant de l’invitation d’amis d’amis qui habitaient là-bas.

Ce qui est certain, c’est que j’aime sur ce continent le sentiment d’harmonie qui est si important, le rapport des gens à l’autre et au groupe et l’ambiance générale qui se dégage dans ces sociétés. Peu de gens en France connaissent vraiment la différence entre Chine et Japon, entre Indonésie et Thaïlande, et pourtant il n’existe pas une culture asiatique mais bien des cultures asiatiques. Dans ces pays-là les gens se livrent difficilement, ce ne sont pas forcément ce qu’on appelle en documentaire de « bons » personnages, et c’est peut être aussi ce challenge-là qui m’intéresse. J’aimerais, à travers mes films, arriver à changer, ne serait-ce qu’un tout petit peu, les visions stéréotypées que les gens ont ici, en Europe, de l’Asie.

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Tu seras Sumo est un film sur le sumo, ou plutôt sur l’apprentissage du sumo, mais en même temps il dresse un portrait très précis d’un adolescent au moment où il tente de devenir adulte. Quelle a été la genèse du film et ses conditions de réalisations ?

Comme je vous le racontais, c’est lors d’un tournage au Japon de « Bébés » de Thomas Balmès que j’ai eu la chance d’aller au Japon pour la première fois. C’est aussi à cette occasion que j’ai rencontré pour la première fois des lutteurs de sumo. J’ai tout de suite été fascinée par ces jeunes hommes qui décident, encore adolescents, de changer radicalement de vie (et de corps !) pour devenir lutteurs professionnels. Ma première chance fut de rencontrer, par une amie commune, Kyokutenzan, un sumo mongol qui allait prendre sa retraite et qui m’a introduite auprès de l’écurie Oshima Beya. Mon idée était de suivre un jeune homme qui allait débuter sa nouvelle vie de lutteur de sumo. Un jeune homme allait bientôt intégrer l’écurie… et ce serait le seul avant des mois. Je ne connaissais rien de lui : ni son âge, ni son nom, ni son physique. Je n’ai pas eu le choix du personnage. Il s’est avéré que ce jeune homme était Takuya : ce fut ma seconde chance. Il était non seulement tout le contraire du stéréotype du futur sumotori – svelte, les cheveux en l’air, le look branché – mais il ne connaissait rien au monde du sumo et allait tout découvrir. Il n’avait même jamais vu un match avant de partir à Tokyo, et moi non plus d’ailleurs ! Nous allions tout découvrir ensemble.

Ce qui m’intéresse avant tout dans le documentaire, ce sont les histoires humaines. Dès le début, j’ai donc choisi d’aborder ce monde très particulier qu’est le sumo à travers le prisme d’un personnage. Je souhaitais à la fois faire un portrait, celui de Takuya, et suivre le changement radical de vie qu’il allait subir en intégrant une écurie de sumo. Takuya découvre ce monde et emmène avec lui le spectateur ; ils comprennent tous deux peu à peu les règles et les codes du sumo. Takuya est le passeur, celui qui nous fait entrer dans ce monde très fermé ; c’est pour cela qu’il est aussi le narrateur du film et que j’ai privilégié son cheminement intérieur. « Tu seras sumo » est en effet plus un film sur le passage de l’adolescence à l’âge adulte qu’un film sur le sumo même, mais mon but était aussi que le spectateur en ressorte avec une vision plus humaine des sumotoris. J’espère que le pari est réussi…

Quant aux conditions de tournage, elles n’ont pas forcément été faciles car nous n’étions que 2 dans l’équipe la plupart du temps : Mari, ma « double » japonaise, qui traduisait et moi-même, qui filmais et faisais la prise de son. Deux femmes, dans un monde exclusivement masculin. Et j’étais étrangère, ce qui n’arrangeait pas les choses ! Au départ, l’entraîneur nous a tout simplement répondu : « c’est impossible, nous ne pouvons accepter que des femmes viennent filmer ici pendant des mois : tout d’abord parce qu’en tant que femmes vous ne pourrez pas marcher sur le dohyo – l’endroit où les lutteurs s’entraînent car dans la religion shinto les femmes sont considérées comme « impures » … Ensuite parce que ces sumotoris sont de jeunes hommes et que vous allez trop les déconcentrer si vous êtes dans l’écurie ! » Heureusement, dans ce monde très masculin, il y avait une femme : Okamisan, la femme de l’entraîneur, qui vit sur place et est un peu la maman de tous ces lutteurs… Mari et moi avons réussi à l’amadouer et au final c’est grâce à elle que toutes les portes nous ont été ouvertes, que nous avons pu filmer au quotidien, partir en vacances avec les lutteurs, assister à leur sieste, etc. Nous sommes aussi devenues les grandes sœurs de Takuya en quelque sorte, et cela a aussi aidé à ce qu’il se confie plus facilement à nous.

Le tournage a duré un peu plus de 6 mois pleins, sur une période de 9 mois en tout. Il a fallu ensuite traduire tous les rushes (j’ai eu la chance énorme de trouver un merveilleux monteur qui parle japonais, Alex Cardon, et Mari est venue nous aider à Paris). Le montage a duré quasi un an ! La NHK voulait un film de 110 minutes, ce n’était pas évident comme format pour un premier film !

Et quelle a été sa carrière ?

Ce film a eu en fait plusieurs vies ! Il a d’abord été montré en festivals , dans une version qui était notre durée « idéale » de 83 minutes : IDFA (International Documentary Festival Amsterdam puis Gdansk, Documenta Madrid, Flahertiana Film Festival (mention spéciale du jury), MiradasDoc (Meilleur premier film), Escales Documentaires, Fertival du film d’education (Prix spécial du Jury), Traces de vie, Festival de Lasalle, … La version de 110 minutes a été diffusée sur la télévision japonaise NHK, puis le film a été acheté et diffusé – sous le titre « une vie normale, chronique d’un jeune sumo » par Planète, en France et plus tard par Arte (en version 55 minutes cette fois… et Arte l’a doublé, à mon grand désarroi… !)

Entre temps, Jacques Pélissier, distributeur chez Aloest Distribution, avait découvert le film dans un festival et m’avait contactée pour sortir le film en salles. Malheureusement c’était quelques jours avant la diffusion du film sur Planète et cela avait coupé court à nos discussions car cela voulait dire que le distributeur aurait du mal à trouver des salles qui accepteraient le film. 2 ans plus tard, en 2012, Jacques n’avait pas oublié mon film : il a finalement décidé de prendre le risque de distribuer le film en salles, sur ses propres deniers et avec l’énergie de toute son équipe (et de la mienne). Le film a changé de titre, il est devenu « Tu seras sumo » et est sorti en salles le 13 mars 2013. Nous avons organisé des projections dans toute la France, Aloest a sorti le DVD, et le film continue de circuler encore dans les Médiathèques, pendant le Mois du Documentaire. D’ailleurs, j’en profite pour vous dire qu’il y aura une projection de « tu seras sumo » le 18 novembre prochain à Massy à 20h30 ! 9 ans après, le film vit toujours et j’en suis ravie !

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Voyage en occident repose sur  la vision que peuvent avoir les occidentaux des touristes chinois. Mais n’y a-t-il pas quand même dans le film une certaine prise de distance par rapport à ces stéréotypes ?

« Voyage en occident » est un documentaire embarqué dans un bus de touristes chinois qui visitent, pour la première fois et au pas de course, 6 pays d’Europe en 10 jours.
C’est en effet un jeu de miroirs et de contrastes entre deux civilisations, entre les images que se font les Chinois de « nous », les Européens et Occidentaux et l’image que nous avons d’eux, en tant que touristes chinois enfermés dans un bus. L’idée de base du film était justement de déconstruire les stéréotypes sur la classe moyenne émergente chinoise, celle qui a déjà la chance d’avoir un passeport (seuls 8% de la population chinoise ont aujourd’hui un passeport) et qui a les moyens de se payer un tel voyage. Pendant un voyage organisé comme celui que j’ai filmé, le guide est le premier rapporteur de stéréotypes, c’est lui qui véhicule finalement les plus grosses énormités, et face à lui nous découvrons petit à petit les réactions des voyageurs et leurs remarques, en cinéma direct (il n’y a ni interview ni voix commentaire dans le film). Certaines de ces remarques sont aussi des stéréotypes (ah bon, les Français sont fainéants ?!?) mais d’autres s’avèrent finalement assez pertinentes ! Si tout va bien, à la fin du film, vous ne vous regarderez plus vous-mêmes tout à fait comme avant et vous ne regarderez plus les cars de touristes chinois comme avant non plus !

En parallèle de vos films, vous travaillez aussi pour la télévision. Est-ce pour vous deux activités différents sans liens entre elles ? Ou bien s’agit-il des deux faces d’une même activité ?

Comme vous l’aurez compris, je travaille finalement principalement pour la télévision car même « Tu seras sumo » était au départ un projet pour la télévision. C’était la télévision japonaise, certes, et c’était une expérience très particulière, avec une liberté sans égale, car c’était une carte blanche. Depuis j’ai expérimenté le travail avec les chaînes de télévision françaises et je dois bien avouer que c’est une autre histoire ! Une autre façon d’appréhender et de faire les films aussi. Après « Tu seras sumo », j’ai réalisé des films de commande, qui étaient très « chartés » par la chaîne (c’était pour la collection « Les Nouveaux Explorateurs » sur Canal+). Cela m’a appris à travailler autrement, à penser les films en amont autrement et à tourner aussi et surtout dans un autre espace-temps (3 semaines de tournage maximum versus 6 mois, forcément ça change !).

Je me suis aussi rapidement rendu compte que les films que je souhaitais faire – cinéma direct sans interview ni voix commentaire, en Asie – étaient difficiles à financer à la télévision. Nous avons mis 3 ans à trouver un diffuseur pour « Voyage en Occident » ! J’ai finalement eu la chance de travailler avec Delia Baldeschi de chez Planète qui avait beaucoup aimé « Tu seras sumo » et qui a décidé de me donner un coup de pouce pour mon second film. L’économie était moindre, évidemment, mais j’ai eu une liberté totale sur la forme et sur le fond de mon film. Planète a même diffusé le film en version sous-titrée, ce qu’ils ne font plus jamais. Je lui en suis vraiment reconnaissante car presque 3 ans après, le film est diffusé en festivals et dans les médiathèques et continue de vivre après sa diffusion TV, ce qui n’est évidemment pas le cas pour les films de « commande »  que j’ai faits, qui se limitent à la simple diffusion TV.

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Je viens de terminer une collection de 5 films (5×52 minutes et 5×43 minutes), en co-réalisation avec Isabelle Dupuy Chavanat, pour la case « découverte » d’Arte GEIE. Même si la collection était l’idée originale de ma coréalisatrice et que tous les synopsis avaient été présentés à notre chargée de programme, nous avons été confrontées à un certain formatage – à un formatage certain ?- que les chaînes de télévision semblent imposer de plus en plus aux auteurs. Je suis consciente qu’il faut faire des films qui plaisent au spectateur mais j’ai été assez déçue de la façon dont la chaîne considérait son téléspectateur. Il a vraiment fallu se battre pour réussir à faire des films qui au final nous ressemblent. Je me pose aussi aujourd’hui la question de savoir si ce ne sont pas mes envies de films qui ne sont pas adaptées au medium télévision. C’est pourquoi j’aimerais vraiment me diriger vers une production « cinéma » de mes prochains projets personnels (dont il est encore trop tôt de parler), même  si je ne suis pas naïve, je sais que le financement n’est pas plus aisé en cinéma, au contraire, mais j’espère pouvoir y trouver un peu plus d’espace de liberté.

Lire :  Voyage en occident.

 

 

 

B COMME BOUDDHISME

Le Vénérable W de Barbet Schroeder

Le portrait dans le cinéma documentaire est par excellence le domaine de la diversité. Et pas seulement par toutes ces personnes qui en font l’objet, hommes ou femmes, vieux ou jeunes, célébrités ou anonymes, vivants ou disparus…Pas seulement non plus par les multiples ressources qu’il peut utiliser, de l’entretien à présentation d’archives, de la rencontre de personnes proches au filmage des lieux de vie et même à la reconstitution de scènes de celle-ci. Mais il y a un autre choix que l’auteur d’un portrait documentaire doit faire : quelle peut-être sa place dans le film ? Quelle relation va-t-il avoir avec celui ou celle qui de toute façon fait déjà, dans la préparation du film,  l’objet de toute son attention. Mais à l’écran ? S’effacera-t-il complétement pour ne pas faire ombrage à son objet et risquer de lui voler la vedette, au point de le laisser s’exprimer sans jamais intervenir (comme dans la confession de cette ancienne  membre d’un gang au Guatemala – Alma, une enfant de la violence de Miquel Dewever-Plana et Isabelle Fougère, 2013) ? Ou au contraire sera-t-il présent au point de développer une relation intime, presque de l’ordre de l’amitié, de la sympathie en tout cas, comme Alain Cavalier sait si bien le faire dans la série de ses courts portraits ? Le moins que l’on puisse dire, c’est que Barbet Schroeder ne fait pas ce choix. Les portraits qu’il a réalisés sont à l’opposé du film empathique, d’entente réciproque et de connivence. Non seulement il est bien clair qu’il ne partage nullement les pensées et les prises de positions des personnages qu’il film, mais on peut même dire que par moment il éprouve une sorte de répulsion à les filmer. Une répulsion maîtrisée certes, mais bien visible. Et c’est cela qui fait tout l’intérêt de ses films.

Le Vénérable W achève « la trilogie du mal » commencée en 1974 avec Général Idi Amin Dada : autoportrait et poursuivit an 2007 par L’Avocat de la terreur. Filmer un dictateur africain réputé pour son côté sanguinaire ne manquait pas d’audace. Ce portrait ne favorisera-t-il pas une mégalomanie qui cherche tous les moyens possibles pour s’exprimer. Lui donner la parole, une occasion unique pour se justifier. Schroeder se prémunit à l’avance des critiques dont il sait bien qu’il sera l’objet en ajoutant au titre du film le terme d’autoportrait. Mais s’il souligne ainsi qu’il ne prend pas à son compte les déclarations du général, il entend bien rester l’auteur du film. Montrer la folie d’un tyran ce n’est pas contribuer à sa gloire. Bien au contraire. Amin Dada ne sort pas vraiment grandi du film. Et ce sera le cas aussi de Jacques Vergès dans l’Avocat de la terreur. Le film montre un personnage complexe, ambigu ? maîtrisant parfaitement la rhétorique, mais qui finit par se perdre lui-même dans les méandres de son propre récit. Et à vouloir sans cesse proclamer sa sincérité il ne fait que souligner le fait qu’il joue un personnage, un personnage prêt à tous les mensonges, à toutes les supercheries s’il pense pouvoir en tirer profit. S’il peut exister parmi les spectateurs du film des admirateurs de Vergès, ne finiront-ils pas à se sentir eux-aussi mal à l’aise ?

Qu’en est-il alors du cas du Vénérable W, ce moine bouddhiste dénommé Wirathu, qui s’est fait une renommée en Birmanie par ses discours de haine contre les musulmans, appelant au meurtre et au massacre à leur encontre ?

 Le film que lui consacre Schroeder a d’abord une dimension de portrait plutôt classique. Dans les fragments d’entretien disséminés tout au long du film il apparaît le plus souvent parfaitement calme,  toujours sûr de lui et convaincu qu’il détient la vérité. Et cette posture est celle qu’il adopte dans ses sermons en public. En dehors d’un meeting vers la fin du film où il insulte la représentante de l’ONU, il semble ne jamais se mettre en colère. Si l’on pouvait mettre à l’écart le contenu de ses propos, on pourrait presque parler de sérénité. Mais la façon dont ses « élèves », tous ces moines respectueusement assis face à lui, répondent à ses questions et l’applaudissent frénétiquement nous laisse entrevoir l’influence qu’il peut avoir sur leur esprit, surtout lorsqu’il s’agit d’adolescents,  et même de jeunes enfants. De même dans ces nombreux plans le montrant dans la foule où les femmes se prosternent devant lui mains jointes.

Mais le film est bien plus qu’un portrait. Donnant la parole aux anciens maîtres de Wirathu, recourant à des images d’archives, surtout télévisées, et même à des extraits de vidéos de propagande réalisées par ses partisans, interrogeant des chercheurs ou des journalistes spécialisés sur la situation de l’Asie, il mène une enquête sur la Birmanie et son évolution politique et sociale. Schémas et cartes à l’appui, il retrace la montée de la violence faite aux musulmans. Des images parfois insoutenables de corps humains mutilés, ensanglantés  ou en train d’être consumés par le feu. Des  villages entiers voués aux flammes, des destructions de maisons et de mosquées, et toujours une foule hurlante n’hésitant pas à se livrer aux pires atrocités. Le montage ne laisse aucune place au doute : nous sommes bien en face des conséquences des propos tenus par Wirathu.

Le film ouvre ainsi nécessairement une interrogation fondamentale concernant le bouddhisme, dont la voix off de Bulle Ogier nous rappelle tout au long du film les principes. Mais comment des représentants de cette religion sans Dieu, dont l’image première est celle de la paix et de la tolérance, peuvent-ils en venir à de telles extrémités ? Et au-delà, c’est l’engagement religieux dans son ensemble qui semble pouvoir être remis en question. La Birmanie est bien loin de chez nous, mais sommes-nous à l’abri, devant la montée du terrorisme, du développement de discours islamophobes donnant lieu, un jour, au même déferlement de haine et de violence ?

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C COMME CINEMA DU REEL

Shunte Ki Pao! De Kamar Ahmad Simon

Les films documentaires venant du Bengladesh ne sont pas très nombreux sur les écrans français, c’est le moins qu’on puisse dire. Raison de plus pour reconnaître – et admirer- cette volonté de découverte qui anime la sélection du cinéma du réel, un festival sans lequel tant de cinématographies de pays lointains seraient tout simplement ignorées. Hélas, cela ne suffit pas pour influencer réellement les pratiques des distributeurs et exploitants. Preuve, ce film, bien que couronné du Grand Prix Cinéma du réel en 2013 n’est jamais sorti en salles en France. Et pourtant, il avait tout pour trouver son public tant le réalisateur montre une grande maîtrise du tournage dans des conditions particulièrement difficiles. Tant aussi l’esprit qui l’anime – la survie de chacun est toujours tributaire de la survie de tous – pourrait donner une leçon de civisme à nombre de nos concitoyens.

Shunte Ki Pao! (Are you listening !) est un film sur l’eau. Mais l’eau telle que nous ne l’imaginons jamais dans notre société d’abondance. L’eau est partout, tout autant synonyme de survie que de destruction. La survie, c’est la quête de l’eau potable, la longue attente pour pouvoir remplir – un peu – une sorte de calebasse en zinc dont la file est impressionnante, mais qui ne seront pas toutes remplies. L’eau potable assure la survie, mais il n’y en a pas pour tout le monde. La destruction, c’est le raz-de-marée qui en 2009 a recouvert toute la zone côtière du Bangladesh, détruisant les villages, les récoltes, et inondant les champs, les rendant impropre à la culture. L’eau, toujours présente, conditionne la reconstruction. Car ces milliers de paysans, chassés de leur terre et de leur habitation, ne sont pas résignés devant l’adversité d’une nature plus forte que l’homme mais dans laquelle les hommes peuvent s’organiser pour trouver leur place.

Le film de Kamar Ahmad Simon est une longue immersion dans cette population chassée de chez elle, qui se retrouve, réfugiée dans leur propre pays, dans des habitations de fortune, dans cette terre que l’eau a transformée en boue. C’est cette boue qui va devenir le moyen de la reconstruction. Une boue qui va servir à colmater les habitations provisoires. Une boue qui va servir à construire des digues pour lutter contre l’eau. Le cinéaste filme avec insistance ce travail, sans aucune machine, sans aucun outil en dehors d’une bêche que manie celui qui est en début de chaîne pour construire la digue. Il pioche un bloc de boue, le transmet derrière lui et ce lourd bloc circule de main en main, on devrait dire de corps en corps. Des milliers d’hommes et de femmes se transmettent ainsi cette boue jusqu’à ce qu’elle soit jetée sur la digue en construction. Une véritable symphonie du travail collectif, de l’union de tout un peuple pour réaliser une œuvre véritablement titanesque. Cette œuvre s’achève dans une séquence tout à fait extraordinaire où ces milliers de femmes et d’hommes, jeunes et vieux, viennent jeter dans la mer pour achever la construction de la digue leur sac blanc, rempli sans doute de boue noire et dont chacun est un élément de la victoire collective sur l’adversité.

 

M COMME MÉLANGE (documentaire / fiction)

Décidemment la vieille opposition entre documentaire et fiction – le doc c’est ce qui n’est pas de la fiction, et tout ce qui n’est pas fiction est documentaire – est de plus en plus malmenée et donc de moins en moins opératoire. Le mélange serait donc à la mode, ou du moins la marque de modernité de certains films, surtout du côté documentaire d’ailleurs. Car des fictions qui s’inspirent du réel, qui se veulent dans certains cas plus réelles que la réalité, ils y a longtemps que le cinéma nous en propose, et ce n’est pas les admirateurs du néoréalisme italien qui nous contrediront. Pourtant des films actuels sont de plus en plus nombreux à éclairer ce problème, à nous amener à réfléchir donc sur la place du réel dans le cinéma, sur ce qui fait réel dans la fiction et ce qui fait fiction dans le documentaire. Et peut-être que l’on arrivera un jour, en allant au cinéma, à nous dire que l’on va voir un film –  tout simplement du cinéma, sans autre forme de procès.

Pour apporter une pierre à la réflexion, je prendrai ici en exemple un film récent – Diamond Island de Davy Chou, 2016 – présenté comme une fiction mais qui ne cherche pas à cacher sa dimension documentaire.  Une fiction donc qui pourrait être un documentaire – et ce serait pratiquement le même film,  à quelques éléments près. Des éléments qui pourtant deviennent l’essentiel du film pour ceux qui veulent y voir une fiction, rien qu’une fiction, et qui ne voient dans la référence au réel qu’un décorum ou des effets visuels destinés à séduire le public.

Dans Diamand Island, la dimension documentaire s’affiche explicitement. Le renvoi au réel est constant : le départ des jeunes de la campagne pour venir travailler en ville, à Phnom Penh ; le chantier « pharaonique » sur l’ile (une ile bien réelle dans une ville qui n’a rien d’imaginaire malgré les aspects futuristes des projets de construction, qui somme toute ne sont pas de la science-fiction) ; les conditions de travail qui sont faites à ces jeunes ouvriers inexpérimentés (l’absence de mesure de sécurité et de toute protection) ; l’opposition entre ces campagnards devenus ouvriers et les jeunes des classes moyennes qui habitent dans Phnom Penh  et qui traversent le pont le soir avec les filles sur leurs motos. Tout ceci est bien sûr renforcé par le filmage en décor naturel (mais pourrait-il en être autrement) et par le choix d’acteurs non professionnels, qui pourraient bien alors apparaître comme ne jouant que leur propre rôle.

Reste donc la part de fiction dans le film, des éléments qu’on peut rassembler sous l’idée de relation : les relations du personnage central, Bora,  avec sa mère (évoquées dans l’incipit et resurgissant à la fin de film lors la cérémonie de son enterrement) : ses relations avec ses collègues de travail sur le chantier ;  avec les filles qu’ils essaient d’approcher ; avec son frère ainé qu’il retrouve après une séparation de cinq années ; avec les jeunes habitants de Phnom Penh. Des relations chargées de psychologie et d’émotions, qui revêtent inévitablement une dimension dramatique : Bora partira-t-il en Amérique avec son frère ? Quittera-t-il Diamond Island pour suivre la voie que celui-ci lui fait miroiter : accéder à la classe moyenne grâce à un emploi « propre », qui n’a plus rien à voir avec le chantier de construction, même si cela le conduit à renoncer à la fille qu’il aime. Autrement dit, s’il y a fiction, c’est bien parce que le film fait le récit d’un destin, un destin qui peut bien sembler être promis à certains des jeunes présents dans le film mais qui en fait est le destin exceptionnel d’un seul, devenant par la même un héros, même si la chute du film n’en fait pas un personnage entièrement positif.

Au fond, en voyant Diamond Island je ne peux m’empêcher de penser qu’il y avait là, avant tout, un sujet de documentaire, un vrai documentaire, qui aurait exploré toutes les facettes de cette folie des grandeurs asiatique, de cette tentation de faire toujours plus grand, toujours plus haut, toujours plus lumineux – de la lumière artificielle bien sûr – même si c’est sans tenir compte de ceux qui travaillent au péril de leur vie sur ces chantiers interminables, en investissant des milliards de dollars alors que la situation économique du pays est loin d’être aussi florissante. Un tel film aurait sans doute eu tout autant de force – voire plus – et procurer tout autant d’émotions, à condition du moins de ne pas tomber dans un misérabilisme excessif. Un tel film aurait aussi très bien pu développer une recherche visuelle, qui n’est certes pas l’apanage de la seule fiction, comme le démontre avec éclats des films comme Spartacus et Cassandra de Ioanis Nuguet ou tout récemment encore Swagger d’Oliver Babinet. Alors pourquoi un cinéaste, dont le premier long métrage  (Le sommeil d’or) était un remarquable documentaire sur le cinéma cambodgien et son anéantissement par les Khmers rouges, a-t-il préféré la fiction ? Comme si le seul vrai cinéma était la fiction, toujours la fiction, et rien que la fiction. Contrainte économique ou choix esthétique ? Le débat reste ouvert…