R COMME RÉFUGIÉS – Phénomène mondial

Human flow, Ai Weiwei, Allemagne, 2017, 2H 20.

Les phénomènes migratoires, la « crise des réfugiés » comme disent les médias occidentaux, nul ne peut sans doute les ignorer, même si leur couverture journalistique est souvent partielle, épisodique voire anecdotique. Lorsque le cinéma les prend en charge, qu’est-ce que cela change ? Le film d’Ai Weiwei est alors une bonne occasion de réfléchir à la spécificité du regard documentaire au cinéma.

D’abord une évidence, la force des images. Impressionnantes les vues depuis les drones qui survolent les camps de réfugiés, ces alignement de tentes à perte de vue, dans les déserts ou dans les montagnes au milieu des forets. Et puis ces flots humains, ces longues colonnes de marcheurs sur des chemins boueux, le long des barbelés des frontières. Comme l’arrivée de ces petits bateaux surchargés, d’hommes, de femmes et d’enfants, qu’il faut aider à accoster sur le terre ferme. Comme l’embarquement sur de gros paquebots de ces files humaines où chacun porte au mieux un sac et une valise, ou simplement un sac poubelle où ont été empilés quelques effets personnels. Impressionnante cette traversé d’un cours d’eau dont le courant emporterait les plus faibles s’ils n’étaient pas aidés pour résister, comme ces chaussures que rien ne peut retenir. Et toujours, les hélicoptères dans le ciel et à terre la police ou l’armée pour essayer de canaliser des flots.

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Deuxième élément de réponse, la précision des données informatives. Ai Weiwei n’utilise pas un commentaire oral, « over », surajouté aux images, qui risquent souvent d’être simplement redondant avec elles. Mais il ne refuse pas d’apporter des informations, notamment chiffrées, sur l’ampleur du phénomène. Il le fait en inscrivant sur l’écran de courts textes, précis et limités aux données objectives. D’un autre côté, il ajoute en bas de l’écran un bandeau déroulant reprenant des citations des grands journaux mondiaux. Un dispositif qui ne perturbe en rien la vision des images, mais qui montre bien qu’il ne s’agit surtout pas d’en rester à un plaisir uniquement spectatoriel. D’ailleurs le cinéaste propose aussi des extraits de poèmes, souvent anciens, qui jouent un rôle d’ouverture. Grâce à ces quelques vers, la pensée du spectateur doit pouvoir éviter de rester engluée dans le réel.

Mais il y a plus. Ce que la télévision ne prend que très rarement en compte, c’est la dimension humaine – une humanité tragique s’il en est – de la matière filmique. C’est sans doute pour souligner cette dimension que Ai Weiwei est si présent à l’image, présent au milieu des réfugiés qu’il filme – il se sert d’ailleurs systématiquement de son téléphone portable – entrant en contact direct avec eux. Après tout, n’est-il pas lui-même un exilé, vivant loin de son pays d’origine ?

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Le côté profondément humain du filmage d’Human Flow, c’est cette proximité avec ceux qui sont filmés. Aux images aériennes des drones survolant les camps, succèdent des images souvent filmées caméra à l’épaule pour nous plonger, sous la pluie et dans la boue, dans le vent qui arrache les toiles des tentes, au plus près de la douleur et des souffrances de la vie quotidienne de l’exil. Des images qui deviennent vite insupportables, ce qui vise à l’évidence à susciter des réactions de révolte chez le spectateur, confortablement assis dans son fauteuil. Le film d’Ai Weiwei est un film militant. Il dénonce l’insupportable. Ce qui ne devrait pas exister et que pourtant bien des politiques, à commencer par celle de l’Union Européenne et de la fermeture des frontières, évitent de prendre en compte et de rechercher de véritables solutions. C’est pourquoi aussi les ONG, à commencer par Amnesty International dont Ai Weiwei est un des « ambassadeurs », sont très présents dans le film. Ai Weiwei donne la parole à leur représentants, des interviews courtes mais indispensables. Comme il est aussi indispensable d’écouter la parole de réfugiés, donnant des détails concerts sur leur situation, leur besoin de sécurité, leur espoir du retour de la paix dans leur pays.

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Mais la vraie spécificité d’Human Flow, c’est sa dimension mondiale. Les équipes d’Ai Weiwei ont parcouru le monde entier. Ils ont ramené des images de 23 pays, depuis l’île grecque de Lesbos, devenue la porte d’entrée des Syriens, des Irakiens ou des Afghans en Europe. De ces pays en guerre ils nous proposent des images de rues entières en ruine, des immeubles dévastés par les bombes, des appartements où les anciens habitants recherchent ce qui peut être récupéré. Mais les réfugiés, ce sont aussi les Palestiniens, à Gaza ou au Liban, ou ceux qui vivent dans les camps du Kenya, venus du Soudan ou d’Erythrée. Il y a aussi dans le film une séquence consacrée à la jungle de Calais et des vues sur le mur construit sur la frontière entre les Etats-Unis et le Mexique, faisant écho à celui érigé par Israël. Si le film ne nous dit pas comment les pays riches devraient accueillir les réfugiés qui frappent à leur porte, il nous dit clairement que c’est pourtant une nécessité qui nous concerne tous.

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Auteur : jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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