W COMME WANG BING – sans nom.

L’Homme sans nom, Wang Bing, Chine, 2009, 92 mn

Un homme sans nom a-t-il une humanité ? A-t-il une existence ? Au sens, fondamental, de sa qualité d’homme. Le film de Wang Bing ne cherche pas le nom qui lui redonnerait son humanité. C’est l’acte même de le filmer qui le fait exister.

Nous ne saurons pas comment le cinéaste l’a rencontré. Comment est né le projet du film. Pourquoi cet homme a accepté la présence, l’omniprésence même, d’une caméra dans son univers ? Dans ce monde si étroit, dans cette vie si répétitive, qui semble sans contenu. Une vie où aucune aventure ne peut surgir. À moins que, justement, le film soit cette aventure, la possibilité de briser la routine, la répétition, en la représentant, en la donnant à voir, simplement, dans la quotidienneté des actes qui suffisent à remplir une vie.

Nous ne connaîtrons pratiquement pas le son de la voix de l’homme sans nom. Le cinéaste ne s’adresse pas à lui. Il n’a pas à répondre. Il ne croise jamais d’autres humains. Ne pas avoir de nom condamne à la solitude. Comment est-il possible d’entrer en communication avec celui que l’on ne peut nommer. Etre sans nom, c’est ne pas avoir de vie sociale.

homme sans nom 4

         Et pourtant. En regardant le film ne rentrons-nous pas peu à peu en contact avec cet homme ? Notre regard ne lui confère-t-il pas cette humanité qui lui faisait défaut ? Rentrer dans sa vie, même par l’intermédiaire d’un écran, ne peut nous laisser indifférent. Si nous allons à sa rencontre, n’est-ce pas lui reconnaître une existence ?

Le film de Wang Bing défie toute tentative de description. Nous pouvons énumérer les actions que l’homme sans nom accomplit : il marche beaucoup, cuisine, mange, dort, bêche la terre, cultive des légumes, ramasse du crottin sur la route. Nous pouvons repérer l’écoulement des saisons : l’hiver enneigé, le printemps verdissant, l’été orageux et l’automne venteux. Nous pouvons déterminer le degré de misère dans laquelle il vit à partir des objets qu’il manipule, des vêtements dont il se couvre, du trou qui lui sert d’habitation. Nous pouvons repérer le nombre important de plans où la caméra suit l’homme vu de dos dans ses déplacements et les opposer aux plans fixes où nous le voyons de face, dans sa « grotte », pendant ses repas. Mais nous ne pouvons traduire en mots l’intensité qui se dégage des images de cet homme, seul à l’écran pendant tout un film, dont la vie n’est accompagnée que par les bruits de sa respiration et de sa toux ou celui de ses pas sur les chemins. Il n’y a que quelques mots, à peine audibles, qu’il prononce pour lui-même dans une seule séquence.

homme sans nom

 

L’Homme sans nom est un ovni cinématographique. Il échappe à tous les repères que nous pouvons essayer de mobiliser, en tant que spectateur.

R COMME RÉFUGIÉS – Phénomène mondial

Human flow, Ai Weiwei, Allemagne, 2017, 2H 20.

Les phénomènes migratoires, la « crise des réfugiés » comme disent les médias occidentaux, nul ne peut sans doute les ignorer, même si leur couverture journalistique est souvent partielle, épisodique voire anecdotique. Lorsque le cinéma les prend en charge, qu’est-ce que cela change ? Le film d’Ai Weiwei est alors une bonne occasion de réfléchir à la spécificité du regard documentaire au cinéma.

D’abord une évidence, la force des images. Impressionnantes les vues depuis les drones qui survolent les camps de réfugiés, ces alignement de tentes à perte de vue, dans les déserts ou dans les montagnes au milieu des forets. Et puis ces flots humains, ces longues colonnes de marcheurs sur des chemins boueux, le long des barbelés des frontières. Comme l’arrivée de ces petits bateaux surchargés, d’hommes, de femmes et d’enfants, qu’il faut aider à accoster sur le terre ferme. Comme l’embarquement sur de gros paquebots de ces files humaines où chacun porte au mieux un sac et une valise, ou simplement un sac poubelle où ont été empilés quelques effets personnels. Impressionnante cette traversé d’un cours d’eau dont le courant emporterait les plus faibles s’ils n’étaient pas aidés pour résister, comme ces chaussures que rien ne peut retenir. Et toujours, les hélicoptères dans le ciel et à terre la police ou l’armée pour essayer de canaliser des flots.

human flow 4

Deuxième élément de réponse, la précision des données informatives. Ai Weiwei n’utilise pas un commentaire oral, « over », surajouté aux images, qui risquent souvent d’être simplement redondant avec elles. Mais il ne refuse pas d’apporter des informations, notamment chiffrées, sur l’ampleur du phénomène. Il le fait en inscrivant sur l’écran de courts textes, précis et limités aux données objectives. D’un autre côté, il ajoute en bas de l’écran un bandeau déroulant reprenant des citations des grands journaux mondiaux. Un dispositif qui ne perturbe en rien la vision des images, mais qui montre bien qu’il ne s’agit surtout pas d’en rester à un plaisir uniquement spectatoriel. D’ailleurs le cinéaste propose aussi des extraits de poèmes, souvent anciens, qui jouent un rôle d’ouverture. Grâce à ces quelques vers, la pensée du spectateur doit pouvoir éviter de rester engluée dans le réel.

Mais il y a plus. Ce que la télévision ne prend que très rarement en compte, c’est la dimension humaine – une humanité tragique s’il en est – de la matière filmique. C’est sans doute pour souligner cette dimension que Ai Weiwei est si présent à l’image, présent au milieu des réfugiés qu’il filme – il se sert d’ailleurs systématiquement de son téléphone portable – entrant en contact direct avec eux. Après tout, n’est-il pas lui-même un exilé, vivant loin de son pays d’origine ?

human flow 5

Le côté profondément humain du filmage d’Human Flow, c’est cette proximité avec ceux qui sont filmés. Aux images aériennes des drones survolant les camps, succèdent des images souvent filmées caméra à l’épaule pour nous plonger, sous la pluie et dans la boue, dans le vent qui arrache les toiles des tentes, au plus près de la douleur et des souffrances de la vie quotidienne de l’exil. Des images qui deviennent vite insupportables, ce qui vise à l’évidence à susciter des réactions de révolte chez le spectateur, confortablement assis dans son fauteuil. Le film d’Ai Weiwei est un film militant. Il dénonce l’insupportable. Ce qui ne devrait pas exister et que pourtant bien des politiques, à commencer par celle de l’Union Européenne et de la fermeture des frontières, évitent de prendre en compte et de rechercher de véritables solutions. C’est pourquoi aussi les ONG, à commencer par Amnesty International dont Ai Weiwei est un des « ambassadeurs », sont très présents dans le film. Ai Weiwei donne la parole à leur représentants, des interviews courtes mais indispensables. Comme il est aussi indispensable d’écouter la parole de réfugiés, donnant des détails concerts sur leur situation, leur besoin de sécurité, leur espoir du retour de la paix dans leur pays.

human flow

Mais la vraie spécificité d’Human Flow, c’est sa dimension mondiale. Les équipes d’Ai Weiwei ont parcouru le monde entier. Ils ont ramené des images de 23 pays, depuis l’île grecque de Lesbos, devenue la porte d’entrée des Syriens, des Irakiens ou des Afghans en Europe. De ces pays en guerre ils nous proposent des images de rues entières en ruine, des immeubles dévastés par les bombes, des appartements où les anciens habitants recherchent ce qui peut être récupéré. Mais les réfugiés, ce sont aussi les Palestiniens, à Gaza ou au Liban, ou ceux qui vivent dans les camps du Kenya, venus du Soudan ou d’Erythrée. Il y a aussi dans le film une séquence consacrée à la jungle de Calais et des vues sur le mur construit sur la frontière entre les Etats-Unis et le Mexique, faisant écho à celui érigé par Israël. Si le film ne nous dit pas comment les pays riches devraient accueillir les réfugiés qui frappent à leur porte, il nous dit clairement que c’est pourtant une nécessité qui nous concerne tous.

human flow 6

 

 

 

 

 

 

P COMME POLYHANDICAP

 

Tant la vie demande à aimer, Damien Fritsch, 2016, 59 minutes.

Comment filmer le handicap sous sa forme la plus extrême, la plus inacceptable, la plus insoutenable pour le spectateur ? Comment ne pas tomber dans la sensiblerie larmoyante ? Ou la protestation véhémente ? Car il y a vraiment de quoi se révolter, devant ce qui ne peut apparaître que comme une injustice, dont sont victimes sans que l’on sache toujours pourquoi, des innocents, des êtres qui ne demandent qu’à vivre, vivre comme les autres.

Vivre comme les autres alors que ces enfants et ces adolescents ne parlent pas et ne peuvent pas se déplacer de façon autonome ? Nous savons bien, nous spectateurs, que ce n’est pas possible. Mais eux, que leur reste-t-il, comme espoir, alors que la médecine est impuissante et ne parle même pas d’amélioration ? En fait, il ne reste que la vie. Une vie humaine. Dans un entourage familial qui ici est entièrement dévoué. Une vie qui donc se suffit à elle-même. Parce que c’est une vie humaine. Malgré la lourdeur du handicap, il leur reste l’humanité. Et c’est ce que le film de Damien Fritsch montre. Que le handicap ne supprime pas l’humanité, qu’il ne vient pas à bout de l’humanité, qu’au contraire il la magnifie, puisque c’est tout ce qui reste, tout ce qui leur reste. Ce qui fait qu’il est surtout impossible de dire qu’il ne leur reste rien. Tant qu’il y a de la vie il reste l’essentiel, l’humanité.

Filmer le handicap dans sa forme la plus extrême est-il un acte politique ? Le film de Fritsch a-t-il une portée politique ? Certaines de ses séquences se déroulent en institution. Mais il ne développe pas une réflexion sur les institutions.  Il n’y a dans ces séquences aucune revendication. Le cinéaste a plutôt choisi de filmer surtout des parents qui ont fait le choix de prendre le plus possible eux-mêmes en charge leurs enfants handicapés. Un choix qu’ils assument totalement. Malgré la difficulté de l’entreprise. Un choix qui se veut entier, sans hésitation, sans tentation de renoncement. Un choix qu’on peut qualifier de sublime, qui atteint une grandeur –une grandeur tragique – qui se situe au-delà de ce l’être humain est censé être capable, au-delà de la résistance à l’adversité de mères et pères, quel que soit leur dévouement initial. Un dévouement d’ailleurs qui n’attend, qui ne recherche aucune contrepartie, aucune récompense (il ne s’agit pas de gagner son paradis ; nous ne sommes pas dans un contexte religieux).

tant la vie 2

De même Tant la vie demande à aimer n’est pas un film sur la médecine. Il ne convoque pas la médecine. Celle-ci a très bien pu œuvrer en amont, mais le film se situe dans un temps où elle n’a plus place. Sans que cela soit une dénonciation ou une accusation d’inefficacité. Seulement la reconnaissance de l’humanité des polyhandicapés, comme de tout handicapé, ne passe pas par la médecine. Elle ne passe pas non plus dans une quelconque forme d’assistance. Elle passe par les images. Les images des corps et des visages dans lesquelles est affirmée l’humanité.

Un film donc qui contribue à nous aider à avoir un autre regard sur le handicap, un regard sans stigmatisation, sans fausse compassion aussi. Le regard d’un humain sur ses semblables.