B COMME BABEL

Les Rumeurs de Babel, Brigitte Chevet, 2017, 52 minutes.

Une vision de la banlieue comme on ne la voit pas d’habitude. Une vision littéraire, poétique plus exactement, une vision de poète, la vision du poète.

La vision d’une cinéaste aussi, qui accompagne le poète, qui filme le poète, qui fait un film poétique.

Banlieue et poésie, qui aurait cru que cette rencontre se ferait un jour.

La banlieue, c’est le quartier de Maurepas, à Rennes. Un quartier que beaucoup de ceux qui n’y vivent pas doivent désigner comme sensible. Un quartier conçu en 1967, avec cinq tours et une série de bâtiments plus petits, moins hauts, formant des bars. Un quartier « où plus personne ne choisit d’habiter » Un quartier qui a ses problèmes, sa violence, ses dégradations…Et pourtant. « Dans ce quartier, on existe » dira vers la fin du film une de ses habitantes qui a du mal de le quitter pour aller habiter en dehors de la cité. Comment cela est-il possible ?

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Le poète, c’est Yvon le Men. Il vient vivre en résidence (trois mois) à Maurepas. Il vient regarder et écouter, comme il dit. Et il écrit. Il écrit au jour le jour, des poèmes qui nous sont proposés en voix off et qui constitueront in fine un « poème-reportage » long d’une centaine de pages, publié sous le titre Les Rumeurs de Babel.

La cinéaste, c’est Brigitte Chevet. Elle filme la banlieue comme d’autres cinéastes l’ont déjà filmée, les immeubles la nuit, des vues d’ensemble le jour en plongées, les escaliers avec leurs graffitis et la voiture de police au pied des tours. Mais surtout, elle filme les habitants, ceux que rencontre le poète et qui s’entretiennent avec lui, et ceux, anonymes, qui vivent là, qui sont la vie du quartier. Car ce quartier vit. Et grâce aux images du film nous le regardons, et l’écoutons vivre.

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La vie de Maurepas, ce sont les associations et les initiatives collectives, là où on se rencontre, où on se parle, où on échange. L’Atelier créatif, par exemple, ou l’Etal convivial où les fruits et légumes sont vendus à prix réduit pour permettre à ceux qui ont des fins de mois difficiles de pouvoir en consommer. C’est aussi le Cabinet photographique avec ses centaines de portraits des habitants, ou l’atelier de poésie. Car si Yvon Le Men présente aux habitants les poèmes qu’il écrit ici, sur cette vie des habitants qu’il rencontre, il écoute aussi les poèmes qu’eux, les habitants, ont écrits dans cet atelier. Et jusqu’aux enfants de l’école, comme celui-là qui récite devant la classe son émouvant « hommage à (son) grand-père qui est mort ».

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Mais bien sûr Maurepas a aussi ses problèmes, ses difficultés, que le film ne cherche pas à cacher ou à minimiser. Dans la première séquence, Yvon Le Men évoque « le chômage, la pauvreté, la solitude la maladie… » Il évoque le bruit incessant dans les immeubles, les appartements où on entend tout ce qui se passe chez les voisins, au point que le bruit devient obsessionnel pour tout le monde. Et pourtant un des premiers habitants rencontré affirme que le cadre est « magnifique ».

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Le film nous propose donc aussi quelques portraits de ces habitants qui, dans leur diversité, font la richesse de Maurepas. Et du film. Il y a Vonne, originaire du Laos qu’elle a quitté alors qu’elle n’avait que deux ans. « Ici, c’est ma deuxième peau » dit-elle et elle a effectivement trouvé grâce à la vie associative et à l’école de ses enfants, une véritable vie sociale. Il y a Dania-Rosania qui, elle, vient du Costa Rica et qui s’épanouit pleinement en touchant la terre du petit jardin partagé qu’elle cultive.

Il y a aussi Pascal, qui occupe une place importante dans le film, parce qu’il incarne, lui l’ancien taulard illettré, la possibilité de « résurrection », grâce à ceux avec qui il a tissé des liens dans le quartier.

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Les Rumeurs de Babel n’est certes pas un film pessimiste. Mais il n’a rien de naïf. Il ne nous dit pas qu’il fait bon vivre dans les banlieues. Il nous dit simplement que la vie associative peut vaincre la solitude et donner du sens à la vie.

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Auteur : jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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