I COMME ISRAÉLIENS ET PALESTINIENS.

Dans un jardin je suis entré, Avi Mograbi, France-Suisse-Israël, 2012, 97 minutes.

Dans un jardin je suis entré est-il bien un film de Mograbi ? Car nous sommes bien loin de la contestation véhémente, des coups de colère spectaculaires ou des dispositifs sulfureux qui ont fait la renommée du cinéaste et sont souvent considérés comme sa marque de fabrique. Dans un jardin… est un film calme, presque paisible, du moins en apparence. Ce qui le rend d’autant plus émouvant.

Avi et Ali sont amis, depuis de longues années. Tous deux sont Israéliens, le premier juif, le second arabe. Cela n’enlève rien à leur amitié et à leur envie de mener des projets ensemble. Un film par exemple, même si Ali se déclare immédiatement étranger au monde du cinéma. Ce film, ce sera donc le cinéaste Avi qui le fera. Il a déjà un titre, « Retour à Beyrouth », et tous les personnages parleront arabes. Mais en fait, c’est un autre film qui va être entrepris, celui que nous sommes en train de voir Un film sans idée préconçue, sans fil conducteur, réalisé au fur et à mesure de leurs discussions, en suivant seulement les idées qui surgiront dans leurs échanges. Comme Mograbi le dit à Yasmine, la fille d’une dizaine d’année d’Ali, ce film est un documentaire. Le film qu’Avi et Ali sont en train de faire traitera évidemment de ce qui les concerne tous les deux, le conflit et la perte de ce qui faisait la magie de ce Moyen Orient « mosaïque culturelle, nationale, religieuse », une magie aujourd’hui perdue. A jamais perdue ? Les deux amis voudraient ne pas le croire. Alors ils essaient de rêver la fin du conflit, ou plutôt ils rêvent d’un monde où le conflit n’aurait jamais eu lieu, un monde où les Palestiniens n’auraient pas été expulsés de leurs maisons, de leur terre. Un monde où la « catastrophe », la Naqba, n’aurait pas eu lieu. La réalité est tout autre, et c’est une remarque de Yasmine, cette fillette née d’un mariage mixte et qui parle aussi bien arabe qu’hébreu, qui en donne tous le sens. « A mon avis, le problème de Tel Aviv, c’est le racisme ».

Une grande partie du film se déroule dans l’appartement d’Avi. Ali et Avi y mènent de logs échanges sur leur vie, sur eux-mêmes, de longues discusions ponctuées de rires et alternant les langues, l’hébreu et l’arabe. A partir de photos de famille ils interrogent leur passé, leurs origines. Et ils commentent les photos, celle du père d’Avi en particulier, interrogeant la présence d’un pistolet qu’il porte, bien en évidence, à la ceinture. Le pistolet lui appartenait-il vraiment ? La photo n’est-elle pas une mise en scène ? L’affirmation de son engagement sioniste ? Ces interrogations disent bien la nécessité, pour un cinéaste, de ne pas prendre les images pour de simple reproduction du réel.

Le monde extérieur existe-t-il encore ? La promenade sur le lieu de naissance d’Ali opèrera un dur retour au présent. Ali et sa fille, Yasmine, découvrent à la place même où s’élevait la maison natale dont il a été chassé, un panneau portant l’inscription « Interdit aux étrangers », ce qui provoque une réaction de fureur de la petite fille. Les réfugiés palestiniens ne reviendront pas sur leur terre. La colonisation est irréversible et Yasmine ne parviendra pas à déterrer le panneau qui l’a tant choquée. La télévision pourtant, au retour dans l’appartement, propose quand même une lueur d’espoir : les manifestations égyptiennes de la place Tahrir. Pour Ali, c’est l’occasion de porter un toast à la révolution, une révolution dont il espère la propagation dans tout le monde arabe.

Le monde arabe est constamment évoqué en toile de fond du film. Les grands-parents d’Avi ont vécus en Syrie et au Liban. Lorsqu’ils se sont établis en Palestine, ils faisaient tous les ans le voyage à Beyrouth pour les vacances. Des allers-retours aujourd’hui impossibles. Avi a rencontré une femme dont il se déclare amoureux. Elle vit à Beyrouth. Leur amour sera marqué par l’éloignement. Un amour impossible. C’estr ce que disent les séquences qui, sous forme de lettres, retracent l’amour et la séparation d’une femme restée au Liban et d’un homme parti au loin. Tournées en 8 mm à Beyrouth, ces images de la ville accompagnent cette voix anonyme qui parle en français. Une ville qui à elle seule incarne toute l’histoire des peuples de la région.

Dans un jardin je suis entré est bien un film d’Avi Mograbi. S’il ne prend pas la forme d’un cri de colère, on y sent la même profonde conviction, l’espoir de voir un jour un pays où Palestiniens et Israéliens seraient enfin réconciliés. Un rêve dont il sait bien que le temps repousse sans cesse la réalisation.

Auteur : jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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