B COMME BANLIEUE – Chicago.

Public Housing. Frederick Wiseman. Etat Unis, 1997, 190 minutes.

            Il y a une veine sociale dans le cinéma de Wiseman et Public Housing en est la parfaite illustration. Certes, il ne s’agit pas d’un film militant et l’on ne peut pas dire que Wiseman soit un cinéaste engagé. Mais, s’il ne soutient pas une cause déterminée, on sent bien, par les sujets qu’il aborde et la façon dont il les traite, qu’il n’est pas insensible à la misère du monde et aux difficultés de la population qu’il filme.

Le film s’ouvre sur des plans fixes, en plongée ou à ras du sol, sur des immeubles de brique, puis sur les habitants du quartier, tous noirs. Nous sommes à Chicago, dans une cité de banlieue dénommée Ida B. Wells. On y trouve les mêmes problèmes que dans les banlieues françaises, le chômage, l’oisiveté des jeunes, les rivalités entre gangs, la violence, la drogue. Beaucoup d’appartements sont insalubres et envahis par les cafards. Mais tous ne sont pas logés et il y a un nombre important de SDF. Ce quartier est un ghetto.

            La police est omniprésente dans le film, parce qu’elle est omniprésente dans le quartier. La séquence d’introduction qui plante le décor se termine par une voiture de police qui fonce sur une avenue, sirène hurlante. Dans les plans de rue pris au pied des immeubles qui jalonnent tout le film, il n’est pas rare de voir deux policiers en patrouille ou fouillant des hommes, mains sur un mur. Plusieurs séquences sont d’ailleurs consacrées à l’action des policiers, comme si ceux-ci avaient accepté que l’équipe du cinéaste les accompagne dans leur travail. Nous assistons ainsi à des interpellations, une jeune femme, ancienne droguée, à qui le policier donne des conseils pour s’en sortir, un petit groupe de jeunes soupçonnés d’avoir volé un réfrigérateur, des inconnus dans le quartier dont ils contrôlent l’identité. Un soir, un vieil homme, lui aussi toxicomane, se réfugie au poste de police car il est poursuivi par un gang à qui il doit de l’argent. Tous ceux qui sont ainsi interrogés par les policiers ont déjà eu affaire à la justice. Beaucoup ont déjà été condamné et ont fait de la prison. La consommation de toutes sortes de drogues est générale. Le tableau est particulièrement sombre.

Ici pourtant, la population ne semble pas en conflit ouvert avec les policiers. On a même l’impression qu’ils sont relativement bien acceptés, comme faisant partie du décor et assurant par leur présence un minimum d’ordre. S’il y a dans les rues que filme Wiseman beaucoup d’oisifs et de désœuvrés, et si quelques jeunes s’enfuient en courant à l’arrivée de la patrouille, on est loin de l’état de non droit dont on dit qu’il s’est généralisé en France. L’ambiance du film n’est pas pesante, sauf peut-être dans la séquence consacrée à l’épicerie de nuit où les clients sont servis à travers un tourniquet derrière des grilles. Mais lorsqu’une équipe de télévision vient filmer quelques plans, les figurants pris dans le quartier s’en donnent à cœur joie. Le film passe ainsi souvent sans transition à des plans qui évoquent les vacances (le film est tourné en été et les jeunes jouent aux cartes sur les pelouses ou au basket) à des séquences plus sombres, dans les appartements de personnes âgées, comme cette vieille femme qui peine à éplucher quelques feuilles de légumes pendant qu’un plombier répare la fuite d’eau dans sa salle de bain. D’autres plans sur les façades des immeubles cadrent de façon rapprochée des enfants qui jouent sur des balcons, derrière des grillages. Wiseman veut-il nous faire sentir que leur destin risque fort de les conduire vers la prison ?

Face à toutes ses difficultés, le quartier ne reste pas passif. Bien des habitants que filme Wiseman ne sont nullement résignés et dépensent beaucoup d’énergie pour essayer d’améliorer le sort de leur communauté. C’est le cas d’Hellen Finner, responsable du conseil des habitants, filmée alors qu’elle essaie de trouver un appartement pour une femme qui se retrouve à la rue avec un bébé. Pour elle, il est inacceptable qu’il y ait des gens sans logis alors que des appartements sont inoccupés dans le quartier. Le problème n’e semble pourtant pas facile à résoudre. Nous retrouverons Hellen plus loin dans le film, toujours au téléphone, se débattant pour trouver des solutions aux difficultés des habitants de ce quartier dont elle est elle-même issue. Un bel exemple de solidarité.

Wiseman filme la pauvreté et la misère mais le ton de son film n’est jamais désespéré. Il y est question de violence, mais Wiseman ne la filme pas. Il n’y a pas d’émeute à I. B. Wells. Le film met plutôt en évidence le travail des associations et des gens qui œuvrent pour améliorer le sort de leur communauté. Dans le film des solutions existent. Des opérations sont lancées, souvent par des initiatives privées, comme l’opération propreté et l’opération lavage de voiture. Des actions éducatives sont menées auprès des jeunes, dans un collège et même dans une maternelle où une marionnette met en garde les enfants contre les dangers de la drogue. « Si tu aides, tu seras aidé dit un habitant lors d’une réunion visant à mobiliser en vue d’actions d’entraide. Le film se termine par une conférence faite par un ancien joueur de Basket. Il a une fonction officielle mais il se présente comme un « frère ». Son discours vise à pousser les jeunes à créer des entreprises. Pour lui, c’est la solution. Le film ne dit pas si ses interlocuteurs y croient vraiment.

Auteur : jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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