I COMME ITINERAIRE D’UN FILM : A travers Jann de Claire Juge

1 Conception


À travers Jann est mon deuxième court-métrage documentaire. Le premier, Parades, était mon film de fin d’études et suivait deux éboueurs dans les rues d’Aix-en-Provence. À cette époque, j’étais fascinée par le passage de ces hommes dans la rue, leur attitude fière face à l’indifférence des passants et leurs mouvements inconscients et pourtant parfaitement synchronisés. À la fin de cette réalisation compliquée, j’ai commencé à comprendre ce qui m’avait tant obsédée durant ces mois de tournage. C’étaient leurs corps. Ces corps qui racontaient tant d’eux si on les observait bien. Ces corps qui produisaient de la danse sans le savoir. Après ça, j’ai compris que je devais aller voir des gens qui s’y connaissaient en corps.
J’ai commencé à filmer des danseurs pour des captations de spectacles. Et, lors d’un festival de solo de danse à Stuttgart, j’ai rencontré Jann Gallois à travers ma caméra. Sa danse m’a profondément touchée et j’ai rapidement eu l’intuition que j’avais quelque chose à faire avec cette danse, avec ce corps, avec cette fille. Je lui ai exprimé mes envies (floues), mes questions, mon besoin de chercher avec elle et de tenter de comprendre cette maîtrise extrême qu’elle a de son corps. Elle a accepté que je la suive dans ses répétitions, que je la filme et que je lui pose des questions. Cette phase a duré trois ans. En alternant repérages filmés, entretiens et résidences d’écriture, j’ai pu petit à petit piocher dans la matière, conserver quelques histoires racontées, quelques images et commencer à construire un récit qui retrace l’évolution du rapport au corps de Jann. J’ai rencontré la géniale compositrice Julie Roué avec qui j’ai très vite commencé à travailler sur la musique du film. L’idée d’intégrer de l’animation est arrivée au bout de deux ans lorsque j’ai compris que les histoires que me racontait Jann se passaient autant dans sa tête que dans son corps. La question de mettre en images le mental, l’invisible, s’est donc posée et a trouvé sa réponse avec la rencontre de la réalisatrice d’animation Justine Vuylsteker. Grâce à l’intelligence, le talent et la grande sensibilité de Justine, nous avons pu imaginer trois dispositifs d’animation à partir des trois récits finalement conservés dans mon scénario. Chaque dispositif étant une proposition visuelle, une interprétation, la nôtre, des récits de Jann. La réalisatrice d’animation Marion Auvin s’est également ajoutée à l’équipe pour apporter son incroyable capacité à mettre son coup de crayon en mouvement.
Armée de ces histoires, de cette musique et de ces images animées, j’ai participé à un pitch de projets au Festival national du film d’animation. Dans la salle se trouvait Marc Faye de Novanima Productions. Par la suite, grâce à des connaissances communes, nous nous sommes rencontrés et Marc a décidé d’accompagner le projet en production.


2 Production


La production du film, de la recherche de financements à la finalisation, a duré deux ans. Avec Marc, nous avons mis en forme le dossier de demande de subventions. J’ai réécrit certaines parties, précisé beaucoup d’idées de réalisation encore floues et nous sommes allés voir les régions. Il a fallu un
an pour réunir le budget nécessaire, la partie la plus coûteuse étant la fabrication de l’animation qui durerait en tout entre 6 et 8 minutes. La difficulté pour Marc était de déterminer à quel guichet nous devions aller en priorité puisque le projet a une forme hybride et nous pouvions prétendre à la fois aux subventions documentaires et aux subventions à l’animation. Après une première tentative infructueuse en documentaire à la Région Nouvelle Aquitaine, cette dernière nous a finalement fait confiance à la commission consacrée aux projets de films d’animation. Ont suivi ensuite la Région Normandie et la Région des Hauts-de-France après pré-sélection du dossier et oral, également en animation. Ainsi, le principal était financé, tournage, animation et post-production.


3 Tournage et montage (post-production le cas échéant)


Après quatre ans de recherches, d’écriture et une équipe ultra-motivée, nous étions plus que prêtes à nous lancer dans la fabrication. Même si cette étape a été intense et également longue (six mois de fabrication pour les parties animées), le projet était très réfléchi ce qui nous a permis de travailler vite et bien. Nous avons planifié le tournage comme celui d’une fiction. Même si je me laissais la porte ouverte aux surprises, je savais assez précisément mon nombre de séquences et ce que je voulais à l’intérieur. Les lieux ont été déterminés par les hasards de la production qui nous a fait tourné au Havre suite à l’attribution de la subvention des Hauts-de-France. Une semaine a été calée avec Jann, Matthieu Chattelier à l’image et Nicolas Joly au son. Deux jours de repérages avec Matthieu nous ont permis de choisir les rues et espaces dans lesquels nous pourrions tourner facilement. La semaine s’est déroulée très simplement grâce au talent et au professionnalisme de toute l’équipe. Jann s’est encore une fois livrée avec une confiance incroyable et s’est prêtée au jeu de l’« actrice » avec grâce et intelligence. Ensuite quatre jours de montage avec Daniela de Felice ont été nécessaires pour obtenir un « ours » en prises de vue réelles. Justine et Marion sont arrivées pour s’attaquer à la fabrication de l’animation en papier découpé et gratté. Cette étape a donc duré six mois. Deux jours de montage ensuite ont permis à Daniela d’intégrer les séquences animées au reste du film. Trois jours d’étalonnage et cinq jours de mixage plus tard, nous avions fini.


4 Diffusion et récompenses


Le film a été terminé fin 2019 et nous avons pu faire une avant-première à la SCAM à Paris dansla foulée. Les festivals ont mis un peu de temps à le sélectionner ce qui fait que, lorsque le film a commencé à circuler, la crise sanitaire était là. Le Faito Doc Festival, le Portland Dance Film Fest, les Escales Documentaires, tous ces beaux festivals se sont faits en ligne sur internet et aujourd’hui encore, je n’ai pas eu l’occasion d’accompagner le film physiquement en salle ni d’échanger beaucoup avec les spectateur.rice.s. La sélection au Prix Unifrance 2020 du court-métrage nous a consolé et ravi ainsi que la diffusion actuelle du film sur la plateforme VOD de documentaires d’auteur.rice.s Tënk. Il accompagne aussi de loin le parcours impressionnant de Jann Gallois qui continue son chemin de danseuse et chorégraphe sur les plus belles scènes d’Europe. Cet été, Jann dansera au Montpellier Danse Festival et le film y sera projeté. Je croise les doigts pour que le film continue tranquillement son chemin.

Auteur : jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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