E COMME ENTRETIEN – Martin Benoist 2

Deuxième partie. Les saisons de pêche.

J’avais rencontré Christophe…et un jour j’ai eu un déclic. Je me suis dit y a un truc à faire. Y a un portrait certainement. Je suis allé le voir très vite, tout animé de joie. Dis, tu veux pas… J’aimerais bien faire un film. On a mis quelques conditions ensemble. Et d’était parti. Entre temps j’avais fait un atelier de création, à Caen, qui se proposait de faire travailler ensemble de jeunes chercheuses et chercheurs de sciences humaines et sociales et des jeunes réalisateurs. Et deux ans plus tard ils proposaient aux réalisateurs qui étaient passé par cet atelier de candidater pour un autre atelier de création. Mais là les règles étaient différentes. On venait avec son propre projet. J’ai candidaté et en fait il s’est trouvé que ça correspondait hyper bien à mon rythme à ce moment-là et à mes besoins. Je me frottais tout d’un coup à un projet personnel que j’allais porter tout seul. J’avais pas de coréalisatrice ou coréalisateur comme ça avait été le cas jusqu’alors. C’était dans un cadre qui m’était un peu familier. Il y avait Chantal Richard qui était en position de tutrice. On avait une séance de travail d’un jour ou deux tous les mois pendant 6 mois. Ça a été une révélation. Je suis reconnaissant envers Chantal, envers Benoit et Jean-Marie qui ont mis en place ce truc-là. Ça m’a apporté. Et là j’ai appris un peu à écrire. Après on a eu un dossier et j’ai fait le choix de continuer à travailler avec Pays des miroirs et Tell me films. J’avais eu du plaisir à le faire jusque-là. Bien qu’on m’inciter à aller voir d’autres productions – sous-entendu des prods parisiennes – Mais je me sentais en phase avec une production de province. J’avais l’impression qu’on était synchrone, bien qu’on n’ait pas la même ancienneté. Et puis aussi je voyais qu’une relation de travail ça met du temps à se construire ; et celle qui s’était nouée avec les prods. Je veux continuer dans ce sillon-là et si je recommence un truc ça va faire déployer deux fois plus d’énergie. En outre, ils avaient vraiment un rapport vraiment intègre avec les réalisateurs. Ils considèrent vraiment ce que sont tes conditions d’existence et de travail Ils ne peuvent pas faire des miracles et payer là où il n’y a pas d’argent Mais en tous cas les choses sont les plus claires possible et c’est hyper estimable.

C’est là que tu as lancer le projet qui a donné naissance en bout de course à La Saison des tourteaux ?

Oui, ça a été très vite et en même temps un peu long. A la base j’avais cette idée de portrait et Christophe m’était apparu comme quelqu’un, j’aime pas le terme, d’insolite. A la base on s’est rencontré par l’entremise d’une amie commune. Je cherchais un bout de terrain pour faire un potager. Et Christophe avait un potager dans le village depuis 25 ans. Et au bout de quelques mois il a trouvé un petit lopin de terre à me prêter. Et c’est au jardin, moi je lui demandais des conseils et on échangeait. J’ai appris à le connaître en entendant des histoires plus délirantes les unes que les autres au regard du fait que, à priori, la cinquantaine arrivée, il se présentait devant moi comme quelqu’un de sérieusement mal-voyant. Ça m’interpellait à fond. Il avait eu mille vies. Il guidait des visites dans la ville du Havre mais aussi dans de petits villages autour de chez nous. Je l’ai accompagné dans ces visites. Il faisait des cours de cuisine et il avait par le passé tenu un restaurant. Il me raconté avoir fait du ski, du vélo. Et puis il y avait le potager. Et moi au milieu de tout ça, j’y allait avec des pincettes, plein d’appréhension, de chercher comment ne pas être indélicat avec le « handicap ». Chaque fois que je disais tu vois, je me disais merde fais gaffe à ce que tu dis. Chemin faisant, dans la relation et l’échange, je m’apercevais qu’il le disait encore plus que moi, tu vois. On peut dire qu’il voit.

Quand j’avais candidaté à l’atelier j’avais le projet d’un portrait à travers différentes facettes de son existence. Mais en même temps la question qui pointait c’était, vivant là à Etretat qui est un petit village de 1200 habitants au recensement, et plutôt 800 l’hiver, mais 1 million 500 000 visiteurs annuels de 65 nationalités différentes. Et j’observais ça comme quand tu vas au Louvre dans la salle de la Joconde, tu observes plus l’attroupement, le comportement, les traits de tes contemporains que l’œuvre elle-même. A Étretat c’était pareil. Qu’est-ce qu’on vient faire, quand on vient parfois qu’une demi-heure et qu’on repart après avoir fait deux photos, éventuellement être monté en haut d’une falaise. Il y avait là quelque chose de très visuel, en gardant une photo, alors que cette photo par ailleurs, ce paysage que tu photographies tu en trouves des images, picturales ou photographiques, en 2 secondes sur le web. Il y en a tant et tant, et du coup c’est quoi la beauté ?  Et puis un questionnement sur le tourisme de masse. C’est quoi ça aussi. Du coup je voyais aussi Christophe et sa compagne Virginie, et leurs amis à travers l’association qu’ils avaient montée, que j’avais intégrée, Les Étincelles, il me semblait vivre une vie, comment dire, à la fois simple, et à la fois punk, à la fois douce, à la fois lumineuse. Tout d’un coup je me disais, presque d’un point de vue politique, là ils incarnent quelque chose de la beauté, puisque c’est un truc quotidien, partagé, et lui, finalement, Christophe, n’ayant pas le même rapport à la vue, que moi ou que nous, il a accès à quelque chose et il vit de cette manière singulière que moi m’apparaît hyper belle. Et donc je suis allé vers lui au départ avec ces questions-là aussi. Qu’est-ce que c’est la beauté pour toi qui est mal-voyant profond, dans ce site, là où tu vis. Cette question nous a amenés à parler longtemps du tourisme de masse. Ce qui d’ailleurs a fait évoluer mon regard, d’un truc un peu tranché, théorique, ça a densifié, complexifié ça pour moi. Et en même temps, c’était pas exactement de ça que Christophe avait envie de parler. Il avait un peu tendance à me dire, au fur et à mesure des échangez, la pêche, la pêche, la pêche. Moi la pêche j’y connais que dalle. Il m’a dit viens, c’est pour ça que je te propose de t’emmener. Et donc je l’ai accompagné derrière la falaise, je me suis dit, on s’est dit, parce que c’était une fabrication aussi, une impulsion collective, dans le cadre de cet atelier, avec d’autres réalisatrices et réalisateurs, Chantal, Jean-Marie, Benoit, on s’est dit, oui il y a une vie, sa vie, qui peut se raconter, de rocher en rocher, de trou en trou, avec cette possibilité de prendre le passage de la falaise comme un passage derrière l’image d’Epinal. On irait derrière la falaise avec lui comme on irait derrière l’image que je pourrais capter si j’étais touriste. Il y avait cette proposition d’aller vers quelque chose de plus sensoriel, une pratique du paysage, une manière de l’habiter, de faire corps avec.

Le tournage a-t-il pris beaucoup de temps ? Tu es allé beaucoup à la pêche…

Quand il s’est avéré clair que le film allait se passer essentiellement à la pêche, je me suis dit ce sera pour l’an prochain, aux vues de la saison où on était, aux vues de là où j’en étais du développement du projet. J’avais besoin de trouver des solutions techniques, de faire quelques choix artistiques. Et puis le film n’était pas financé, je me suis dit ce sera l’an prochain. En même temps il y avait une urgence dans le sens où le rythme dans lequel on échangeait avec Christophe me laissait pas sentir que le film allait se faire dans 5 ans. C’était un peu maintenant ou jamais. Il fallait attendre un an. J’avais encore besoin de peaufiner certaines choses. La première année je l’ai accompagné en repérage, peut-être 6, 8 fois. Histoire de garder le contact et puis en même temps garder une forme se fraicheur. Ne pas avoir tout déjà découvert, tout vécu. En garder le plus possible sous le pied. Dans un premier temps, c’était assez marrant, on se croise au jardin un jour. Il me dit tiens je vais à la pêche demain, tu viens avec ta caméra ? C’était début mars cette année-là. Je l’avais vu Christophe, j’avais vu l’accoutrement dans lequel il se rendait à la pêche, comme il a dans le film, sa caisse, son bâton de bambou. Moi je vais mettre un jean, une polaire, une petite veste, une paire de basket. Et en fait, au bout d’une demi-heure les jambes dans la flotte, j’arrivais plus à penser, plus à me servir de mes doigts. Et puis je manquais de me casser la gueule. J’avais la caméra, les micros. C’était hyper merdique quoi ! Je suis ressorti de là, oh la la, c’était mission impossible. Plus tard je me suis dit qu’il y avait deux options. Soit, j’avais envie qu’il transparaisse quelque chose de la relation et de l’amitié entre nous dans le film. Soit je tiens aussi à faire sentir ce que c’est pour moi que de pratiquer cet espace-là, c’est-à-dire on t’entend au son, pendant la prise de vue, à travers tes réactions, ton acclimatation et tout, soit il n’y aura pas ça mais peut-être j’aurais plus de possibilités de le suivre au long court. Clairement j’ai choisi la deuxième option et je suis allé m’équiper. C’est-à-dire un pantalon de plongé molletonné et puis j’ai accumulé les couches, histoire de pouvoir l’accompagné dès le début de la saison. Effectivement, l’année d’après, quand on a commencé le tournage, début mars, l’eau était hyper froide. On a tourné jusqu’au 5 décembre. Je l’accompagne sur une saison, sans obligation de faire toutes les pêches. Je pense qu’à la fois il y avait une forme d’envie de l’accompagner autant que possible. De rien rater. Il y avait aussi un peu d’anxiété pour moi. C’était la première fois que j’assumais tout seul l’image, le son, la réalisation. Je crois qu’il n’y avait qu’une pêche, sur toutes celles qu’il a fait cette année -là, où j’étais absent Il a peut-être fait pêche cette année-là Entre deux pêches, je retournais sur place pour essayer de mentaliser un peu son parcours Pour savoir la fois d’après où me placer, à trouver le cadre, pour faire des sons seuls, pour faire des ambiances Au début c’était hyper dur Les rapports à priori s’inversent En ville on aurait plutôt tendance de donner le bras à Christophe pour le guider. Là, c’est l’inverse. On a l’envie de s’accrocher à son bras pour qu’il nous guide. En fait ça ne se passe pas comme ça. Lui, comme il le dit, il a l’impression de s’envoler. Effectivement, s’il n’a pas d’ailes, il te met 100 mètres dans la vue. T’as pas eu le temps de voir venir. Et quand t’as envie de filmer, c’est laborieux parce que tu peux avoir l’impression que le personnage t’échappe. J’ai vécu ça. J’avais une image première et elle m’échappe. J’ai aussi persévéré à rien lâcher, parce que j’avais cette sensation, ce labeur du tournage, et au moment du montage, avec Ariane Doublet, quand on a commencé à dérusher, on a passé 15 jours, on avait 100 heures. Ça a été 15 jours où tu revis 6 mois laborieux. Tout est concentré. On se dit Mon Dieu, il n’y aura jamais de film. Et en fait là-dedans Ariane c’était pas la première, mais c’était une relation de travail. Elle me disait, Martin, c’est pas grave si ton image elle est branlante, elle est merdique, elle est crapouille, écoutons. Et effectivement on a écouté et le film s’est construit un peu comme ça. Et c’est marrant, au début du travail d’écriture c’était la même chose. Il s’est agit d’aller faire du son avec Christophe, avant de le filmer. C’est une espèce de primauté du son et de la parole.

Auteur : jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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