D COMME DARFOUR

Marie-Josée vous attend à 16 H. Camille Ponsin, 2021, 94 minutes.

Sa maison n’est pas particulièrement bien rangée et elle oublie où elle pose les dossiers dont elle s’occupe, les documents importants qui lui seront indispensables pour mener à bien la tache dont elle se charge. Faut dire qu’il y a des livres partout, et pas seulement dans son bureau. Les livres, c’est toute sa vie, une longue vie de travail qui est derrière elle, puisque maintenant elle est à la retraite.

Marie-Josée Tubiana a fait une carrière d’ethnologue au CNRS. Sa spécialité c’est le Soudan où elle a étudié en particulier les rites de mariage. Pour cela elle a séjourné longtemps au Soudan. C’est pour cela qu’elle connait bien le Darfour. Une connaissance qu’elle va utiliser de façon extrêmement efficace maintenant qu’elle est à la retraite.

Le Darfour est une région en guerre. Le nombre de morts y est considérable, au point que l’on parle de génocide. Et celui de déplacés encore plus grand. Beaucoup quittent le pays pour venir demander l’asile politique en France. Mais ce droit ne leur est pas toujours reconnu. Malgré le fait qu’ils ont vu les membres de leur famille assassinés dans leur village incendié et pillé. Malgré le fait qu’ils ont été souvent emprisonnés et torturés en Libye où ils étaient systématiquement réduits en esclavage. Malgré les dangers qu’ils ont affrontés lors d’une traversée de la Méditerranée sur des embarcations précaires, où tant d’entre eux n’ont pas survécu. Malgré tout cela, toutes ces souffrances inscrites dans leur chair et leu esprit, sans parler de l’excision et des mariages forcées pour les femmes, l’asile politique peut leur être refusé sous prétexte que leur dossier ne contient pas assez de détails.

Et c’est là que Marie-Josée intervient. Elle va rédiger un dossier d’appel irréprochable au regard des exigences de l’administration. Elle met à profit ses connaissances du terrain pour préciser l’identité du demandeur, la localisation du village où il a vécu. Elle rend palpable les souffrances endurées et les dangers de mort qui menacent un retour au pays.

Marie-Josée reçoit donc chez elle ces demandeurs d’asile dont la demande a été rejeté, ce qu’elle trouve particulièrement injuste et non justifié. Interrogeant le demandeur, elle va pouvoir répondre point par point aux motifs mentionnés sur la lettre de rejet. Elle constitue ainsi un nouveau dossier présenté en appel, accompagné d’une lettre de soutien qui ne peut qu’impressionner l’administration. Et effectivement, les cas que nous présente le film seront tous couronnés de succès. Les 3 hommes et les 2 femmes que nous avons vu s’entretenir avec Marie-Josée se verront tous accorder l’asile politique en France.

Le film de Camille Ponsin brosse un portrait de cette femme de 90 ans, simple et particulièrement attachante. Elle ne se départit jamais de son calme. Et le filmage évite tout pathos. Pourtant, on sent bien que Marie-Josée est très touchée par ce qui se passe au Darfour. Elle ne profère aucune invective à l’encontre du dictateur responsable de la situation de son pays. Mais on sent bien qu’elle condamne sans appel les auteurs des violences meurtrières et des tueries. Une protestation silencieuse qui n’en est que plus éloquente.

Mais si Marie-Josée ne nous explique pas la situation politique du Soudan, le réalisateur du film s’en charge à sa place. Mobilisant des images d’actualité, des extraits de JT ou de reportages sur le terrain il construit un tableau précis et très clair des malheurs du Darfour et des conditions de vie désastreuses de ses habitants. Des images qui contrastent par leur horreur avec la sérénité affichée par Marie-Josée.

Il y a d’autres images du Darfour dans le film, du temps où la paix existait dans le Soudan. Des images réalisées par Marie-Josée dans le cadre de son travail d’ethnologue,des photographies en noir et blanc et des films, des images d’un mariage traditionnel par exemple et des danses qui l’accompagnaient. C’est Rouch, dit-elle, qui m’a appris à me servir d’une caméra. Un bel hommage, en passant, au cinéaste des Maitres fous.

Ce film a obtenu le Grand Prix du documentaire national au FIPADOC 2022.

Par jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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