S COMME SAINT-ALBAN

Les heures heureuses, Martine Deyres, 2019, 77 minutes.

Saint-Alban-sur-Limagnole, un petit village perdu en Lozère, ce département longtemps déshérité. C’est là qu’a été fondé en 1936 – sous le Front Populaire, ce qui n’est certainement pas une coïncidence – un hôpital psychiatrique qui va devenir, par l’action des médecins psychiatres qui vont y travailler, le haut lieu d’une nouvelle pratique psychiatrique, connue sous le nom de psychothérapie institutionnelle. A Saint-Alban, pas de camisole, pas de chambre d’isolement. On n’attache pas les malades. Ils sont libres d’aller travailler dans les ateliers où se développe l’ergothérapie. A Saint-Alban, il y a une imprimerie, une bibliothèque, une salle de projection. Les malades, qu’on préfère appeler des soignés, partent en vacances en groupe. Bref, ils ne sont pas considérés comme des fous qu’il faut enfermer. Saint-Alban, le laboratoire des nouvelles thérapies qui vont révolutionner la psychiatrie et remettre en cause les conceptions anciennes de la folie et de l’asile.

Martine Deyres avait réalisé en 2015, un long entretien avec Jean Oury, le fondateur de la clinique de Laborde où l’on retrouve les principes déjà formulée à Saint-Alban, Le Sous-bois des insensés, une traversée avec Jean Oury. Ce nouveau film – où son intérêt pour la psychiatrie ne se dément pas – est le résultat d’une découverte quasi miraculeuse. Il s’agit d’une caisse contenant des bobines de films. De petits films, les plus anciens en noir et blanc bien sûr, tournés par ceux qui travaillent à Saint-Alban, infirmiers et médecins. Des films montrant le quotidien de cet asile qui devient peu à peu un lieu de vie. Une vie filmée sur le vif, avec une grande simplicité et donc une authenticité extrême. Aucun effet superflu. Aucune volonté d’impressionner le spectateur. D’ailleurs, ils n’étaient pas destinés à être diffusés en public, mais plutôt d’être présentés aux  pensionnaires de Saint-Alban dans une visée thérapeutique. Aujourd’hui, ils sont devenus des archives irremplaçables. Les montrer  est un témoignage inestimable sur cette véritable aventure intellectuelle et médicale. Mais Les heures heureuses c’est aussi, grâce à un montage particulièrement efficace, un véritable film de cinéma, source d’un véritable plaisir, par exemple au moment des fêtes du village, ou en tendant la lecture des articles écrits par « les soignés » dans leur  journal interne, « Le Trait d’union ».

Dans les extraits choisis, nous  voyons et entendons les grands noms de la psychiatrie française. François Tosquelles d’abord. Réfugié catalan en France, membre du Poum (Parti ouvrier d’unification marxiste),  il est condamné à mort par le régime franquiste. Il est considéré comme l’inventeur de l’ergothérapie. Lucien Bonnafé, qui sera directeur de Saint-Alban. Et bien sûr Jean Oury.

Mais Saint-Alban n’attire pas que les médecins. Pendant la guerre c’est un lieu de refuge pour les juifs et les résistants, en particulier l’écrivain Georges Sadoul, le philosophe Georges Canguilhem  et le poète Paul Eluard. Plus tard on pourra y croisé Frantz Fanon qui forme les infirmiers ou Jean Dubuffet qui, impressionné par les créations artistiques des « malades » y trouvera cette inspiration qui le conduira à ce qu’il va alors appeler « l’art brut ».

En 1962, Mario Ruspoli avait consacré un film à Saint-Alban, Regard sur la folie, qui peut être considéré comme un premier pas dans la transformation de la vision sociale de la folie. Le film de Martine Deyres s’inscrit parfaitement dans cette perspective. Certes depuis les années 60, des progrès important pour l’acceptation des différences ont été réalisés. Mais qui peut dire qu’il ne reste pas encore beaucoup à faire pour que ceux qui sont encore désignés comme fous ne soient pas mis à l’écart de la société.

I COMME ITALIE TERRE D’ASILE.

Santiago, Italia, Nanni Moretti, Italie, 2018, 80 minutes.

Moretti auteur d’un documentaire : alléchant. Qui plus est, sur le Chili. Sur le Chili d’Allende, ou plus exactement sur le coup d’Etat militaire qui mit fin en septembre 1971 à la Présidence de Salvador Allende, et qui instaura une dictature sanglante menée par le Général Pinochet. Pourquoi pas. Mais on peut se demander quand même qu’est-ce qui a poussé le cinéaste italien à ce retour sur des événements bien connus et qui ont déjà été le sujet de pas mal d’interventions cinématographiques, des films de Carmen Castillo à ceux de Patricio Guzman entre autres.

santiago italia 4

Il faut attendre plus de la moitié du film (si l’on n’a lu aucune critique ou présentation du film) pour trouver la réponse à cette question. Car ce film évoquant le Chili d’Allende et le coup d’Etat de Pinochet concerne en fait l’Italie, une Italie qui accueillit, grâce à l’action de son ambassade à Santiago, des centaines de réfugiés essayant de fuir la terreur de la dictature naissante. Beaucoup de ces réfugiés vivent encore en Italie. C’est eux que Moretti a retrouvés, pour leur donner la parole. Et cette parole trouve immédiatement un écho politique considérable dans le contexte actuel de l’arrivée au pouvoir – en Italie et ailleurs en Europe- d’un populisme proche d’une droite extrême, qui fait la chasse aux migrants  et qui refuse d’accueillir sur son sol les réfugiés fuyant la guerre. Car il s’agit d’une parole de paix. Tous décrivant une Italie où il fait bon vivre même si l’on est étranger. Une Italie où il est possible de s’intégrer et d’oublier, non pas son propre pays, mais la terreur instaurée par la dictature qui y sévit. Cette Italie existe-t-elle encore ? Le film de Moretti semble ne pas donner de réponse. Et pourtant tout spectateur qui défend les idées démocratiques la comprendre.

Le film de Moretti est un film d’interviews, presque exclusivement. Des prises de parole de chiliens, des cinéastes d’abord (Patricio Guzman, Carmen Castillo…), puis des ouvriers et d’anciens militants de l’Unité Populaire qui a porté Allende au pouvoir. Une partie du film tournée au Chili, avant de revenir en Italie, dans cet itinéraire qu’évoque le titre et qui a été celui des réfugiés rencontrés aujourd’hui bien loin de leur pays.

 

Un film donc bien simple dans sa forme et sa construction. Comme s’il était totalement inutile pour le cinéaste d’introduire quelque effet cinématographique que ce soit. Si la parole de ceux qui sont interviewés est suffisamment forte, pourquoi ne se suffirait-elle pas à elle-même ? Et tant pis pour ceux qui aimeraient un peu plus de dynamisme…

santiago italia

Le film se déroule selon une logique chronologique banale. Dans un premier temps on nous parle, souvent avec enthousiasme, du Chili d’Allende et des espoirs que sa politique a fait naître. Quelques extraits de discours et une foule qui l’acclame suffisent à montrer son assise populaire. Et ceux qui en parlent aujourd’hui restent convaincus que ce programme (qui n’est pas présenté concrètement, car le film ne prend pas le temps de rentrer dans les détails) représentait une avancée sociale décisive pour son pays, en particulier au niveau de l’éducation.

santiago italia 3

La deuxième partie est consacrée au coup d’état et à la terreur militaire qui suivit. Nous revoyons alors les images bien connues du bombardement par l’aviation du palais présidentielle, les arrestations de militants et leur internement dans le stade national. Les descriptions des interviewés deviennent ici plus précises. Le vécu douloureux qu’ils rapportent n’ayant rien perdu de son acuité.

Cette partie débouche alors sur l’évocation du rôle de l’ambassade d’Italie à Santiago, les réfugiés décrivant comment ils ont réussi à franchir le mur d’enceinte. Par contre la vie à l’intérieur de ce refuge, en attendant les visas permettant de quitter le Chili, ne fait pas l’objet de beaucoup de déclarations. On sent simplement que la vie n’y était sans doute pas très gaie, ce qui se comprend aisément. Peut-être que Moretti a pensé, comme beaucoup de cinéphiles en voyant son film, à L’Ambassade de Chris Marker, et qu’il n’était pas utile alors d’ajouter quoi que ce soit de plus.

santiago italia 7

Enfin, une dernière partie en vient à ce qui est au fond l’essentiel du film, cette évocation par les réfugiés chiliens de la façon dont ils ont été accueillis en Italie, à bras ouverts a-t-on l’impression. En tout cas ils ont pu retrouver dans ce « beau pays », où ils pensaient même trouver une politique proche de celle d’Allende, le gout de vivre. Beaucoup qui croyaient repartir rapidement en fait sont restés et incarnent aujourd’hui la réussite d’une intégration basée sur la cohabitation des deux cultures, chilienne et italienne.

Santiago, Italia ne restera sans doute pas dans les annales des documentaires créatifs et novateurs au niveau formel. Mais la vision optimiste du problème des réfugiés qu’il nous propose est bien réconfortante !