F COMME FRÈRE

Soy libre. Laure Portier, 2021, 78 minutes.

Un face à face, entre une cinéaste et son frère, Arnaud. Un frère que la cinéaste filme longuement, patiemment, interminablement. Dans quel but ? Faire un film. Le film du frère, comme d’autres ont fait le film d’une mère. Un film familial donc.

D’ailleurs les premiers échanges entre le frère et la cinéaste portent sur la famille. Sur la relation d’Arnaud avec son père et sa mère. Sur le père, c’est vite dit. Il a été absent tout le long de l’enfance d’Arnaud. Point. Sur la mère, c’est plus compliqué Arnaud a beaucoup de chose à lui reprocher. C’est à cause d’elle, dit-il, qu’il est ce qu’il est. Comprendre instable, inadapté, délinquant.

Mais la famille, c’est aussi la fratrie, en l’occurrence une sœur. Quelles sont leurs relations ? Arnaud n’en dit rien. Et sa sœur ne l’interroge pas à son sujet. On se contentera de cette relation de filmeuse à filmé où chacun, à tour de rôle reproche à l’autre de l’embêter. Mais la nécessité absolue, s’est de continuer à filmer, pour achever le film. Un cinéma nécessaire, devenu nécessaire, dans l’histoire familiale.

En suivant le titre du film, on peut dire qu’il s’agit d’une quête, d’une revendication de liberté. De quelle liberté s’agit-il ?

Au début du film, Arnaud sort de prison. Au moins il peut dire qu’il n’est plus dans une situation juridique de privation de liberté. Mais il reste sous le coup d’une autre condamnation et d’une série d’amendes. Alors, il fuit. Il part en Espagne – c’est tout près – puis au Pérou – c’est plus loin. Réussira-t-il à gagner sa liberté ?

En Espagne, Arnaud mène une vie plutôt décousue. Il vole un scooteur, comme il l’a fait si souvent. Mais il n’arrive pas à le faire démarrer. Alors il le détruit par le feu. Une séquence longue, au rythme plutôt lent, simplement ponctuée de quelques échanges verbaux avec la cinéaste. Une séquence qui donne le ton à l’ensemble du film. Arnaud n’a pas de but. C’est peu dire qu’il vit au jour le jour. On finit même par penser par moments qu’il ne fait que se plier aux exigences de filmage de sa sœur. Et quand il se retrouve au Pérou, il est clair qu’il aurait tout aussi bien partir en Afrique ou en Asie.

Le film se termine par l’annonce de la naissance de l’enfant d’Arnaud. Une annonce brève, fait comme en passant. Comme s’il fallait simplement que le film ait une fin positive.

Peut-on voir dans ce film l’affirmation d’un anarchisme contemporain. Je parlerais plutôt d’un nihilisme, assez traditionnel d’ailleurs. Il y a bien une forme de contestation sociale, comme le souligne la séquence sur les manifestations de rue et le pillage des magasins. Mais il est significatif qu’il n’y ait dans une telle situation, aucun slogan, aucun drapeau (rouge ou noir), aucun mot d’ordre. On casse pour casser. Ce vide – de perspective, de valeur, de sens – peut-il être comblé par le retour du pathos ? Un pathos qui surgit d’on ne sait d’où, lorsque Arnaud fond en larmes devant sa grand-mère alitée.

 Et s’il n’y avait que là, dans ce moment où un sentiment de solitude infinie l’envahit devant celle de sa grand-mère, qu’Arnaud était vraiment libre ?

Par jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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