ADOLESCENCE MADRILENE

Qui à part nous ? (Quién lo impide) Jonás Trueba, Espagne, 2021, 220 minutes.

Les documentaires espagnols franchissent rarement les Pyrénées. Peut-être dans quelques festivals, mais en salles ?  Alors quand débarque enfin chez nous un film qui vient bousculer pas mal de nos habitudes de passionnés de documentaires, il n’y a pas d’hésitation à avoir. Il faut s’y précipiter. Et la durée ne sera pas un obstacle. Après tout on va bien voir les Wiseman. D’autant plus qu’ici, le plaisir est garanti, un plaisir tout simple, naturel peut-on dire. Le plaisir de la vie, tout simplement.

Le cinéma documentaire espagnol serait-il spécialisé dans les films longs, dépassant trois heures ? Le récent L’année de la découverte de Luis Lopez Carrasco pourrait nous le faire penser. Mais c’est surtout la créativité, l’invention de formes nouvelles, qui doit retenir notre attention. Comme ce grand film historique était le résultat d’un travail visuel d’une grande originalité (il donne tout son sens à l’utilisation du split screen), le film de Jonás Trueba nous réserve tout autant de surprises formelles, par la virtuosité de son filmage et de son montage.

 Le rythme du film nous embarque dans la vie trépidante de quelques lycéennes et lycéens vivant en plein cœur de Madrid. Des jeunes comme on peut sans doute en retrouver beaucoup dans nos sociétés occidentales. Des jeunes passionnés de musique, qui aiment par-dessus tout faire la fête, des occasions de boire et de fumer. Des jeunes pour qui la vie de groupe et les relations sociales sont un sujet constant de discussion et de préoccupations. Certes, ils se préoccupent aussi de l’avenir et le confinement ne peut que renforcer l’incertitude ambiante. Mais ce qui compte avant tout, pour les filles comme pour les garçons, ce sont les relations amoureuses. Les premiers émois, les premières expériences, les premiers tourments. Classique, mais oh combien efficace pour susciter l’émotion.

 Il n’est guère possible de s’extraire avant le générique de fin de ce tourbillon d’images et de paroles. Il y aura bien quand même quelques moments de calme, mais qui ne seront pas vraiment de la détente, – ni du repos – dans la mesure où ils concernent plutôt l’irruption des sentiments. Si les premiers émois de l’amour font battre le cœur des protagonistes (la magnifique idylle, lors du voyage de fin d’année, de Roni et Pablo, filmée tout en retenue, par exemple) le spectateur sera lui submergé par une déferlante émotionnelle.

Le film est un foisonnement de moments de vie qui s’enchainent sans transition (même si parfois le flux des images est interrompu par quelques cartons mentionnant des lieux, des dates ou quelques événements.) Mais malgré les apparences, ce n’est pas vraiment un film choral. Il y a dans la construction une grande continuité, celle du temps qui passe et qui nous conduit pendant cinq années aux portes de la vie adulte. Les ruptures spatiales confortent plutôt l’unité du film, celle de l’adolescence qui rebondit sans cesse entre le lycée et la vie de famille, la solitude et les relations de groupes d’amitié, pour trouver enfin son aboutissement -une apothéose – dans la rencontre amoureuse.

Deux dimensions du film en consacrent la modernité : la présence du cinéaste dans la narration et l’entremêlement fiction et documentaire, concrétisé par l’irruption de percées fictionnelles dans le déroulement du récit documentaire.

Que le cinéaste soit présent dans son film, même s’il ne s’agit pas d’une dimension autobiographique, est bien sûr d’abord l’affirmation d’un point de vue d’auteur. Mais ici, il y a plus. Car au fur et à mesure du déroulement du film on a de plus en plus l’impression (ce qui n’est d’ailleurs pas vraiment une illusion) que le cinéaste fait réellement partie du groupe d’adolescents qui sont filmés. Que ceux-ci ne soient pas seulement des protagonistes (des acteurs jouant leur propre rôle comme on dit souvent) mais des concepteurs du film, par leurs improvisations bien sûr, mais aussi par leur questionnement et leur réflexion sur le film en train de se faire et sur le cinéma dans son ensemble. Faut-il ajouter à certaines images une voix off ? Si oui, qui parle ? Un regard extérieur, un spectateur, de la situation ? Ou bien à tour de rôle les différents personnages de l’action, y compris le cinéaste, qui la vivent chacun selon sa personnalité ? Tout ceci était comme annoncé dans le pré-générique, un incipit tout à fait remarquable, réunissant les ados du film dans une mosaïque de visioconférence, et dialoguant avec le cinéaste au sujet du film qui va suivre.

Quant au rapport fiction-documentaire, il est ici trop simple de parler de mélange. On pourrait plutôt dire que le film propose des moments, des séquences, où l’on bascule soudainement, et sans crier gare, dans l’une ou l’autre de ces deux formes. Ainsi, lors du séjour de Candela chez sa grand-mère, l’apparition imprévue de Silvio sur les marches de l’église et leur escapade au Portugal qui s’en suivra ont une dimension imaginaire explicite. Par contre, les dialogues, presque des interviews, entre le cinéaste et deux ou trois protagonistes du film, filmés en plan rapproché face à la caméra, ne sont rien d’autre que du cinéma documentaire.

Qui à part nous ? une ode à l’adolescence. Si ce n’est pas toujours le plus bel âge de la vie, c’est indéniablement celui qui, par son exubérance et sa vitalité, lui donne tout son sens.

Une ode à la vie, qui n’oublie pas la tendresse, mais qui fait aussi place à cette hargne, cette force vitale, qui s’incarne parfaitement dans le concert punk final, avec une chanson qui est un cri de ralliement de toute une génération et qui donne son titre original au film : Quién lo impide , QUI NOUS EN EMPECHE. La réponse est toute trouvée.

Par jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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