Jonas TRUEBA entretien

A propos de QUI A PART NOUS ?

Vous avez filmé vos protagonistes sur une longue durée, 5 ans. Comment avez-vous rendu compte dans le film du temps qui passe ? Avez-vous respecté au montage la chronologie du tournage ? Quels sont les marqueurs de temporalité que vous avez utilisés ?

En fait, le passage du temps n’était pas du tout le sujet de film. Il ne s’agissait pas de rendre compte du passage du temps à la différence par exemple d’un film comme Boyhood de Richard Linklater qui prend vraiment à bras le corps cette dimension-là. Ici, C’est un état de fait que le film soit long, qu’il se déroule sur plusieurs années. Mais ce sont plutôt des moments, que l’on enfile l’un après l’autre, sans pour autant donner à voir ou à sentir une durée. Il y a un rapport au temps qui est plus compact que cela et surtout ce qu’il est important de savoir c’est qu’on n’avait aucun programme, aucun projet, aucune anticipation de ce que nous allons filmer pendant 5 ans. Nous aurions tourné pendant une période longue pour faire sentir le temps qui passe… Pas du tout. C’était juste, on tourne demain, et advienne que pourra.

Vous êtes très présent dans le film. Vous n’hésitez pas à intervenir dans les discussions des adolescents, notamment lorsqu’il s’agit de cinéma. Quelles relations avez-vous entretenu avec eux pendant le tournage ? Avez-vous cherché à faire disparaître, ou du moins à réduire, la différence entre le filmeur et les filmés, t en même temps la différence d’âge entre eux et vous.

Je pense que ça aurait vraiment été une erreur de ma part, de vouloir faire disparaître ou minimiser cette différence notamment d’âge. Il est très clair que quand nous avons commencé à tourner j’avais 35 ans et ils en avaient 15, et aujourd’hui j’en ai 40 et eux 20. J’ai le double de leur âge et il ne s’agit pas du tout de vouloir négliger cette différence importante. Cela dit il y a une véritable relation qui est née entre certains d’entre eux et moi. Nous sommes aujourd’hui en passe de devenir des amis, d’avoir une véritable relation d’amitié pour certains. Pour d’autres qui avaient des rôles de témoins, qui n’étaient que de passage dans le film, c’était une relation moins d’ordre amicale, mais tout de même une relation de confiance. A à partir du moment où je leur demandais de s’ouvrir à moi, d’émettre des opinions, d’être dans une posture libre, il fallait que cette relation contienne une certaine réciprocité pour que, eux, puissent établir ce rapport de confiance et qu’ils puissent s’ouvrir et se détendre. Je ne pouvais pas m’y prendre autrement étant donné l’espace que je voulais créer pour eux. Une fois que le film était tourné dans cet esprit, au montage c’était important pour moi, autant que possible, de retirer ma personne, mon moi, mon image du film, non pas pour le supprimer complètement, parce que si j’avais voulu le supprimer, il y aurait eu quelque chose de faussé, quelque chose qui n’aurait pas reflété l’esprit dans lequel le film a été tourné. Et pour autant il s’agissait vraiment de réduire ma présence pour que le film existe dans la forme que j’ai souhaitée. C’est-à-dire que j’assume ma posture de cinéaste, de réalisateur. Il est clair qu’il y a un réalisateur. Pour autant il y a une dimension collective dans la création de ce film. Ce qui se passe c’est qu’il y a un espace de création collective et qu’il s’agissait aussi de donner à voir cet espace-là.

Vous introduisez dans le film des séquences visiblement plus jouées et sans doute plus écrites. Ce sont des séquences très fortes, très chargées en émotion. Comme par exemple l’escapade amoureuse au Portugal de Candela et Flavio ou l’idylle dans le bus entre Roni et Pablo.  Ce recours à une narration fictionnelle s’est-il imposé au cours du tournage ou bien était-il prévu à l’avance et quel sens vous lui donnez une fois le film fini ?

En fait, le point de départ a été d’aller à la rencontre de ces jeunes gens, de recueillir leurs témoignages, d’être vraiment dans un rapport de découverte, de prises de contacts et d’observations à travers des entretiens, des sortes d’expériences accumulées avec eux au fur et à mesure que le film avançait. Et puis, une fois que ce terrain était préparé, que quelque chose se faisait ensemble, est apparu ce désir de construire quelque chose qui soit de l’ordre de la fiction. Mais je dois dire qu’il ne s’agissait pas d’un rapport dichotomique entre le documentaire qui aurait été le réel et à l’opposé une fiction que l’on inventerait de façon très élaborée avec un scénario préalable. C’était pas du tout ça. C’était le fait de suivre, dans le même mouvement, ce qui venait d’eux, cette matière qui s’échangeait entre nous, ce rapport de confiance qui s’était établi entre nous, et au jour le jour, le jour même du tournage de ces séquences-là, presque plan par plan, nourri par ce que, eux-mêmes, en disaient, ce qu’eux-mêmes proposaient, d’arriver à une écriture commune, des mouvements de fictions entrelacés avec leur réel qui était en cours de construction dans cette expérience commune. Voilà comment ces séquences-là sont apparues, dans quelle dynamique, et aujourd’hui que le film existe, je dois dire que ces séquences sont, pour certaines d’entre elles, celles qui me touchent le plus et constituent une sorte de point culminant dans le film, notamment la séquence à laquelle vous faites allusion, entre Roni et Pablo dans le bus. Ce sont des moments qui me paraissent d’autant plus vrais et touchants qu’ils témoignent de cet espace de confiance dont je parlais tout à l’heure, de cette intimité qu’ils ont eux-mêmes construite, ouverte, partagée avec nous. Il en est de même dans ce qui se passe entre l’Estrémadure et le Portugal, entre Candela et Silvio. Et c’est peut-être les scènes où finalement moi j’étais quelqu’un qui participe au contenu du film, qui prend part au travail du groupe.

Est-ce que vous avez pensé faire un jour une suite à votre film, sous la forme par exemple « que sont-ils devenus 10 ans après » ?

C’est une question qu’on me pose parfois et je suis un peu mitigé. Dans une certaine mesure j’adorerais. Ce serait vraiment intéressant de les retrouver. Mais je me rends aussi compte que les films que j’ai faits correspondent à un moment donné, à un concours de circonstance à un moment donné. Le film appartient à ce temps-là, à cet épisode-là, partagé entre quelques personnes. Et je me rends compte que si aujourd’hui il s’agissait de renouveler l’expérience avec les mêmes personnes, ils ne seraient plus, nous ne serions plus, dans le même état d’esprit. Il y aurait quelque chose d’une fraicheur, d’une inconscience, de spontanéité qui serait perdu. Parce qu’aujourd’hui ils ont beaucoup plus conscience de ce qu’ils ont fait, de ce que le film est devenu. Il y a eu beaucoup de paroles échangées, de regards portés sur l’expérience, et donc si elle venait à se renouveler la conscience serait beaucoup plus forte. Nous ne serions plus dans le même rapport à l’instant et à l’expérience en cours de construction. Voila. Je ne dis pas non. Je ne sais pas. Peut-être que dans dix ans, d’autres circonstances rendront l’exercice pertinent.  Mais j’aime à penser que, pour moi, les films tiennent toujours à une circonstance. C’est Truffaut qui a dit ça qu’un film c’est un ensemble de personnes avec les circonstances qui les entourent. Et je pense aussi qu’il faut laisser le film se nourrir de cet aspect-là.

Quel a été l’accueil du film en Espagne ?  Et dans les festivals auxquels vous avez participé ?

L’accueil a été bon, pour ne pas dire très bon. La presse, les médias, les réseaux sociaux, il a été très reconnu dans les festivals et tout ça a été parfaitement inattendu, inespéré pour nous qui avons fait ce film-là et en même temps je me rends compte que c’est un film ardu par sa longueur. En termes d’exploitation il est difficile de le faire exister durablement dans des salles. Il vient d’être distribué sur des plateformes, pour que des gens le voient mais pour moi c’est un peu regrettable parce que j’estime que je fais des films essentiellement pour des salles de cinéma. Mais c’était une expérience. Pour moi ce film était aussi une expérience à ce titre-là, une expérience en termes de durée, pour le spectateur de cette immersion durable dans une salle de cinéma. Je savais que c’était difficile en termes d’exploitation classique. Je savais que c’était une sorte de mise à l’épreuve du point de vue de la sortie en salle qui reste pour moi le lieu pour lequel je fais des films. Ce n’est pas simple mais il existe.

Entretien réalisé au téléphone le 14 avril 2022.

Par jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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