L’école dans le monde
En Allemagne
M Bachman et sa classe de Maria Speth.
Le film correspond parfaitement à son titre. D’un côté un enseignant ; de l’autre des élèves. Mais il ne s’agit nullement d’une opposition. D’une complémentarité plutôt, tant il apparait clairement tout au long du film que chaque côté de la relation ne va pas sans l’autre. Que serait M Bachman sans ses élèves, sans son métier auquel il consacre toute son énergie. Et que seraient ces élèves sans un enseignant qui se penche avec bienveillance sur leur présent et les aide à préparer leur avenir ?
La classe de M Bachman est une classe particulière – le film ne prétend absolument pas à être une vision de l’ensemble du système scolaire allemand. Elle est composée exclusivement d’enfants – ou d’adolescents – issus de l’immigration. Ils sont arrivés de Turquie, de Bulgarie, de Roumanie ou de Russie, il y a plus ou moins longtemps. A leur arrivée ils ne parlaient pas allemand. Au moment où débute le film leur maîtrise de la langue est extrêmement disparate. Certains ont encore beaucoup de difficulté, à l’oral comme à l’écrit. Alors que d’autre ont acquis un niveau de langue qui ne les handicape plus trop dans leur scolarité. Mais tous sont là pour progresser. Et après plus de trois heures de film, il est clair que tous ont réalisé les progrès qui étaient à leur portée.
Car la majorité des activités scolaires qui nous sont montrées concernent la langue, l’oral surtout. Le temps passé à des conversations sur des sujets variés, mais toujours en prise avec le vécu et l’histoire de ces jeunes, est l’essentiel des journées de classe. Il est aussi beaucoup fait appel à l’imaginaire, à la créativité de chacun, pour raconter des histoires et des contes. Et il s’agit toujours de les oraliser devant les autres à qui il est demandé une écoute attentive. Prendre la parole dans un groupe n’est pas toujours chose facile, surtout pour les filles. Mais le climat d’entente et de solidarité qui s’est établi dans la classe – un climat qui n’a pas toujours existé tant les garçons en particulier pouvaient être pétris des préjugés de leur culture d’origine – est un facteur essentiel, et indispensable, à la réalisation des apprentissages.
Le film ne propose pas de modèle pédagogique. D’ailleurs il est très peu question de pédagogie. M Bachman ne présente pas ses méthodes de travail. Ce qui pourrait donner à penser qu’il n’en a pas, ou si peu. Mais ce n’est bien sûr qu’une apparence. Etant près de la retraite, il n’a plus besoin de justifier les fondements de son travail. De toute façon on pourrait très bien résumer ses options pédagogiques en un mot : confiance. Faire confiance aux élèves pour qu’il fasse confiance au maître et qu’ils aient confiance en eux-mêmes et à leur possibilité de progression.
On fait beaucoup de musique dans la classe de M Bachman. On joue de la guitare, de la basse et même de la batterie. Et on chante. Le tout dans une ambiance joyeuse. Le film nous montre plus de séances de musique que de maths. Pourtant ces dernières font bien l’objet d’évaluations notées. On n’assiste pas au conseil de classe mais les élèves reçoivent un bulletin scolaire qui fait le bilan de leur année. Bref, par bien des aspects, la classe se situe dans un contexte qui reste plutôt traditionnel. Il n’est nullement question dans le film de révolutionner la pédagogie ou de contester le système scolaire.
Mais le plus intéressant – le point fort du film – c’est le portrait de monsieur Bachman, un enseignant hors du commun. Toujours coiffé d’un bonnet de laine, il ne correspond pas à l’image de l’enseignant lambda. Toujours calme et posé, il semble ne jamais perdre son sang-froid, même dans les situations les plus tendues. Nous suivons les entretiens qu’il réalise avec les élèves, en présence parfois de leurs parents. Toujours c’est la bienveillance qui domine. Et la sincérité. D’ailleurs c’est bien ce qu’il demande avant tout à ses élèves : dire toujours ce que l’on pense et ressent. Et ne jamais céder aux pressions des uns ou des autres. Une construction du « vire ensemble » en acte.
La classe verte marque la fin du film, et de l’année scolaire. Les élèves de la classe de M Bachman vont se disperser. La cinéaste les retrouvera-t-elle un jour dans la vie active ? Bien des spectateurs garderont sans doute un souvenir ému de leur rencontre. Le film les a rendus si attachants.
En Autriche
Favoriten est le nom d’un arrondissement de la capitale autrichienne, un quartier ouvrier et multiculturel, ce qu’en France on appellerait une banlieue défavorisée, donc en difficulté, ce qui ne semble pas le cas ici, du moins dans le filmage de Ruth Beckerman.
La cinéaste présente l’école de ce quartier, ou plus exactement, une classe qu’elle suit pendant 3 ans, depuis le Ce1. Les mêmes élèves, la même enseignante. Des élèves tous issus de l’immigration, des Turcs et des Syriens en majorité, ce dont l’incipit énonçant les prénoms de ces enfants rend parfaitement compte.
La première entrée dans le film est donc naturellement pédagogique. Maths et allemand, une séance de calcul mental et des exercices de langage oral, les élèves se présentant et indiquant à tour de rôle la profession de leurs parents, une façon toute simple de les présenter et d’indiquer le milieu social dont ils sont issus. Les parents seront d’ailleurs présents dans une réunion de rentrée où on leur distribue un document sur l’école, mais en dehors de 2 ou 3 rencontres avec l’enseignante, les parents ne feront qu’une apparition passagère dans le film, la centration du regard de la cinéaste étant plutôt du côté des élèves et de la maîtresse.
Une maîtresse particulièrement dynamique, joyeuse et enjouée, stimulant toujours les élèves, le plus souvent dans la bonne humeur. Elle chante et danse avec eux, mais elle sait aussi être exigeante, en particulier au niveau des relations entre élèves. Car bien que dans l’ensemble ces relations soient bonnes et l’ambiance générale de la classe excellente, il y a quand même des conflits, de petites bagarres et même un cas explicite de harcèlement d’une élève persécutée en particulier par les garçons. La maîtresse s’efforce de régler tout ça, mettant en place non pas un tribunal, mais un temps de régulation collective.
Malgré cela, la classe suit son cours sans grand problème. On assiste à une séquence consacrée à l’éducation sexuelle et la religion, très présente évidemment dans la vie familiale des enfants, est abordée dans la visite d’une mosquée d’une part et de la cathédrale de Vienne de l’autre. L’Iman montre comment s’effectue la prière chez les musulmans et le prêtre lui insiste sur le fait que la cathédrale appartient à tout le monde et donc à tous les enfants présents.
D’une façon générale, on peut qualifier la pédagogie mise en place de pédagogie active, ce qui se concrétise particulièrement par l’usage du téléphone portable comme caméra. Les élèves se filment réciproquement en gros plan et ils filment en équipe la ville lors de sorties. Et visiblement ils aiment ça.
Au bout de trois ans, on approche de la fin de l’école primaire. La question du passage au niveau supérieur ne peut pas ne pas se poser. En Autriche, deux voies différentes sont possibles, le collège proprement dit et une autre sorte d’école moins exigeante. Nous assistons au contrôle de fin d’année qui stresse pas mal d’élèves. Les résultats ne sont pas au même niveau pour tous et ceux qui ont des difficultés avec des notes d’ensemble autour de D, le ressentent mal, ce qui nous vaut des pleurs aussi bien du côté garçon que du côté fille.
Dernier événement de la classe, la maîtresse annonce qu’elle est enceinte. Elle prendra son congé de maternité avant la fin de l’année. Le moment venu de faire ses adieux aux enfants, elle ne sait pas si elle sera remplacée, ce qu’elle vit très mal. Un sentiment d’abandonner ceux avec qui elle a tissé des liens affectifs intenses. Cela est exprimé avec beaucoup d’émotion et elle ne peut pas retenir ses larmes. Les élèves aussi ne peuvent que pleurer. Ils entourent tous leur maitresse comme un groupe sportif. Une belle
Au Brésil
Et à l’étranger, l’école pour les tout-petits, c’est quoi ? Allons faire un tout au Brésil, à Sao Paolo, dans une école privée, fondée il y a une cinquantaine d’année par par Therezita Pagani et filmée par Fernanda Heinz Figueiredo dans un film qui porte un titre particulièrement éloquent : Les Semences de notre cour.
C’est une école comme beaucoup rêvent d’en voir en France. Même si ce genre d’établissement voué à l’épanouissement de l’enfant, basé sur le rapport à la nature et à la créativité artistique, on peut en rencontrer chez nous, dans la mouvance de Maria Montessori et Françoise Dolto. Ce sont souvent des écoles privées, qui d’ailleurs ne revendiquent pas toutes une étiquette. Et dans le système éducatif officiel, bien des enseignants de maternelle pratiquent aussi une pédagogie qui repose globalement sur les mêmes valeurs. Voir ces valeurs s’incarner avec tant de force au Brésil ne peut que renforcer la conviction de les considérer comme universelles.
Ce film est aussi un hommage à cette grande pédagogue, inconnue en France, qu’est Therezita Pagani. Elle est d’ailleurs omniprésente dans le film. Elle accueille les enfants le matin ou tient avec eux des conférences lorsqu’il y a un problème. Des exemples ? Un premier concerne cet enfant qui a frappé l’oie du jardin. Le bec de l’animal est en sang. Les enfants s’alarment. Comment faire comprendre à l’auteur de cette agression qu’elle est tout autant inadmissible qu’un coup donné à un autre enfant ? Deuxième exemple, le cas de ce petit garçon qui refuse de manger parce qu’il n’aime pas le poisson. Son argument : il y a des arêtes. Pas du tout lui dit Therezita, et elle ne cédera pas. Puisqu’il n’y a pas d’arête dans le plat, il n’y a pas de raison de ne pas manger ce poisson. Elle finira par avoir gain de cause. Mais ce n’est pas pour elle une victoire affirmant son pouvoir sur l’enfant. Celui-ci a argumenté, allant jusqu’à essayer le chantage ; « je veux changer d’école ». D’habitude ce sont plutôt les adultes qui font du chantage ! De toute façon ça ne marche jamais. A l’école de Therezita Pagani encore moins qu’ailleurs.
L’école accueille les enfants très tôt, dès 18 mois dans certains cas, et jusqu’à 6 ou 7 ans. Lorsqu’ils la quittent, ils sont prêts à affronter le monde. Quel que soit leur itinéraire, ils auront acquis l’énergie nécessaire pour faire face à toutes les situations. Ils se seront construits dans la plus grande liberté. Ils auront entre leurs mains tout ce qui est indispensable pour devenir maître de son destin. Que l’école puisse y contribuer, c’est ce que tout enseignant, tout éducateur, doit espérer.
En Belgique
L’école de l’impossible (fragments de vie) de Thierry Michel et Christine Pireaux.
La vie d’un établissement scolaire secondaire belge filmé pendant une année scolaire, depuis la rentrée des enseignants et le discours d’accueil de leur directeur, jusqu’aux examens finaux et l’annonce de leurs résultats. Une vie que nous suivons dans le moindre détail, une immersion centrée surtout sur les élèves, mais qui n’ignore nullement les enseignants et le personnel de surveillance et de direction. Les parents eux sont peu présents. Ils ne sont physiquement dans l’établissement que lors des rencontres parents-profs. Et le film ne sort guère du périmètre du collège que pour des plans de coupe sur son environnement urbain.
Un environnement très nettement industriel, même si on sait par ailleurs que la ville est plutôt sinistrée depuis la fermeture des hauts-fourneaux et la disparition de la sidérurgie. Les images, souvent aériennes, du quartier font immanquablement penser aux difficultés sociales et économiques liées au développement du chômage. Des difficultés qui imprègnent les récits de vie des élèves recueillis par les cinéastes. Des récits (« fragments de vie » dit le titre complet du film) marqués par une grande sincérité. Ces élèves, qui ont entre 14 et 18 ans, parlent d’eux sans fausse pudeur, sans rien cacher de leurs difficultés et de leurs défauts. Un garçon évoque par exemple, sans chercher la moindre excuse, le braquage qui l’a conduit pour 10 mois en prison. Un autre évoque aussi directement son addiction à la drogue. Bref, si nous sommes en Belgique, il est très vite évident dans le film qu’il n’y a dans ces récits aucun particularisme – ou régionalisme. Ces adolescents pourraient très bien avoir été filmés dans les banlieues parisiennes ou marseillaises. Et si le film ne nous donne aucune précision sur le fonctionnement institutionnel de l’école en Belgique, nous n’en avons au fond par besoin.
Les élèves sont filmés en cours, dans des comportements collectifs donc et en entretiens individuels -seuls face à la caméra – où c’est leur intimité qui est en jeux, en réponse parfois à des questions du cinéaste. Sont abordés ainsi successivement les grandes questions que pose la scolarité des adolescents et la construction de leur identité personnelle.
Que pensent-ils de l’école. Le film ici n’y va pas par quatre chemins. « L’école c’est chiant » dit la première fille interrogée. Le ton est donné. Aller à l’école ne va pas vraiment de soi. Les retards sont systématiques – il est si dur de se lever le matin. Et l’absentéisme atteint des proportions proprement sidérantes. Pourtant le film se clos sur une note d’optimisme réconfortant. « J’adore apprendre ; j’adore l’école » dit avec un large sourire une autre élève qui vient d’apprendre qu’elle a réussi ses examens. Pourtant nous savons qu’elle avait interrompu ses études pendant deux ans. Même s’il reste unique, ce succès peut presque nous faire oublier la litanie des difficultés scolaires qui se sont accumulées tout au long du film.
Côté enseignants, ce sont d’abord les difficultés du métier qui sont mises en évidence. Difficile en effet de faire respecter le silence et le calme dans la classe. Les exclusions du cours sont fréquentes et les confiscations de portables régulières. Pourtant le travail en petits groupes se déroule dans une ambiance studieuse et les débats sur des questions d’actualité mobilisent la réflexion de tous. Il est vrai que les sujets choisis (« balance ton porc » par exemple et le harcèlement dont beaucoup de filles sont victimes) sont on ne peut plus proches de leurs préoccupations.
Le directeur reçoit souvent les élèves en infraction avec la discipline de l’établissement (l’absentéisme systématique ou des actes de violences). Toujours bienveillant envers les élèves, il ne pratique pas la sanction systématique. La plupart des enseignants que nous suivons se montrent aussi attentifs aux problèmes personnels des élèves. Pour eux, il est clair que leur tâche éducative est prioritaire par rapport à l’enseignement proprement dit. Au fond, cette attitude d’écoute est de soutien a non seulement un effet positif sur le climat général de l’établissement, mais permet aussi à un certain nombre d’élèves – pas tous néanmoins – de réussir leur scolarité et d’envisager un avenir – notamment professionnel – correspondant à leurs rêves.
A l’image de cette élève pratiquant avec passion la boxe et qui triomphe dans un combat difficile, on en vient à penser que ce qui est souvent donné à priori comme impossible ne l’est au fond jamais définitivement.
Algérie
La Chine est encore loin de Malek Bensmaïl,
Il faut attendre le générique de fin pour que le cinéaste dévoile la signification du titre du film, une citation du prophète Mahomet : « Recherchez le savoir, et s’il le faut, jusqu’en Chine. » Pour le moins, le film ne tombe pas dans un optimisme béat. Le chemin du savoir est long et difficile. Le but fixé sera-t-il même atteint un jour ?
Pour essayer d’éclairer cette problématique, Bensmaïl se tourne vers la jeune génération. Il va suivre la vie d’une école de campagne, quelque part dans les Aurès, pendant une année scolaire. Il rencontre là des écoliers comme il n’en existe pas seulement en Algérie, des garçons surtout et quelques filles, qui n’aiment pas particulièrement l’école, qui peuvent rencontrer des difficultés de compréhension dans la lecture des textes ou les mathématiques, qui n’ont pas toujours l’aide nécessaire à la maison pour faire leurs devoirs. Il va montrer le travail concret de leurs deux instituteurs, l’un étant spécialisé dans l’enseignement du français. Il va en contre-point filmer les paysages grandioses de ces montagnes désertiques et enregistrer l’appel du muezzine à la tombée de la nuit. Il s’attarde dans les rues des villages de la région filmés en long travellings. Il pénètrera aussi dans l’intimité de deux personnages particuliers. Le premier, filmé marchant sur une petite route dès l’incipit du film, est surnommé l’émigré par la population. Il s’occupe beaucoup d’objets d’antiquité et développe dans ses propos une critique sans concession de son pays. Le second, Azouz, est père de deux fillettes et représente ces parents d’élèves qui voudraient bien que leurs enfants réussissent à l’école mais qui n’ont pas beaucoup de moyens pour les aider. D’ailleurs beaucoup d’élèves font l’école buissonnière, parfois à l’insu de leurs parents, parfois à l’instigation de ces derniers qui ont besoin d’aide dans leurs travaux.
Pour Bensmaïl, le problème du savoir est un problème politique. En Algérie, cela se traduit par la nécessaire référence à la lutte pour l’indépendance et la construction de l’identité nationale. Ce n’est pas un hasard si le film est tourné dans « le berceau de la révolution ». Le film évoque à plusieurs reprises la journée du 1er novembre 1954, où un instituteur français, sa femme et le caïd du village sont les premières victimes de cette guerre qui ne fait que commencer. À côté des cérémonies de commémoration, il recueille le récit des acteurs et témoins de cette opération et retrouve même les anciens élèves des deux enseignants français qui tous ont pleurés à l’annonce de la mort de leur maître d’école. Le film ne fait pourtant pas l’impasse sur « la barbarie de la colonisation », évoquant les tortures « à la gégène et à l’eau bouillante ».
À la fin de leur journée de travail, les enseignants sont fatigués, mais visiblement satisfaits de la tâche accomplie. Ils ont donné les derniers conseils à leurs élèves avant l’examen de fin d’année. Ils ont pu constater que certains ne manquaient pas d’ambition pour leur avenir. Mais pour devenir médecin ou journaliste de télévision, il y a bien des obstacles à surmonter. Nous ne connaîtrons pas les résultats de l’examen, mais nous suivons l’excursion à la mer. Les garçons plongent avec entrain dans les vagues. Une fille ose rentrer pieds nus dans l’eau, quitte à mouiller le bas de sa robe. Une petite note qui fait écho à une séquence particulièrement émouvante du film, où la femme de ménage, que nous avons vu maintes fois laver le sol de la salle de classe, prend la parole en voix off. Elle évoque les difficultés de sa vie, une vie de souffrance morale où elle n’a pas connu, dit-elle, une seule journée heureuse. Pour que les femmes algériennes soient enfin reconnues dans leur dignité, la Chine aussi est encore bien loin.
Maroc
School of hope de Mohamed El Aboudi,
Une école dans le désert. L’école du désert. Une école pour les nomades du désert. Des nomades qui sont de plus en plus rares à vivre dans le désert. La sécheresse les contraint à renoncer. Plus d’eau, plus de vie. Pour les troupeaux comme pour les hommes. Il ne reste qu’une tribu à vivre tant bien que mal dans ce désert marocain. Une tribu qui a son école.
Le film débute à l’arrivée du nouvel instituteur à l’école du désert, une école qu’il nomme – il inscrit le nom en lettres noires au-dessus de la porte d’entrée – l’école de l’espoir.
Mohamed El Aboudi nous propose donc d’abord un portrait de cet instituteur, donnant à voir l’exercice de son métier, ses relations avec les élèves mais aussi avec leurs parents. Un jeune homme simple, plutôt réservé, qui est accueilli à bras ouverts par les nomades avec qui il partage souvent les repas. Mais ces nomades vivent-ils vraiment cette école comme un espoir ?
Un espoir pour leurs enfants, l’espoir de pouvoir accéder grâce aux études à un autre mode de vie. Mais les choses ne sont pas toujours simples. Si les enfants rêves presque tous d’un métier, les parents ne sont pas tous entièrement favorables à ce qu’ils viennent à l’école. Il y a bien le cas de cette mère qui insiste auprès de son mari pour qu’il laisse leur fille suivre sa scolarité. Mais il y a ce père qui est plus que réticent. Il a besoin dit-il de son fils pour s’occuper de son troupeau de brebis. Devant l’insistance de l’enfant, il finit par concéder deux ou trois jours d’école, pas plus. Une promesse sur laquelle il reviendra aussitôt. Nous retrouvons l’enfant, seul et triste, sur un chantier de construction, où visiblement le travail qu’il effectue ne l’épanouit pas.
Les nomades dans ce désert marocain doivent faire face au grave problème de la sécheresse. Une sécheresse de plus en plus grave. Le cinéaste multiplie les plans sur cette terre aride, qui se craquelle de plus en plus. Le point d’eau où les troupeaux viennent s’abreuver finit par être à sec. C’est la survie même de la tribu qui est en jeu.
Le film se déroule sur un ton grave, à un rythme particulièrement lent, malgré les jeux des enfants pendant les récréations et les exercices physiques que leur propose le maître. Le manque d’eau, dans le désert, ne peut qu’être angoissant. Pourtant, les enfants sont filmés avec une grande sérénité. Et la précipitation avec laquelle ils lèvent le doigt pour répondre aux questions du maître est chargée d’espoir.
En Grèce
Kristos, le dernier enfant de Guilia Amati.
Une minuscule île grecque, Arki, où une trentaine d’habitants se consacrent à l’élevage des chèvres. Dernier enfant d’une famille d’éleveurs, Kristos, dix ans, finit sa scolarité primaire, seul élève de l’île.
Quel avenir pour Kristos. Choisira-t-il de quitter l’île pour aller pensionnaire au collège le plus proche, ou restera-t-il dans sa famille pour devenir lui aussi berger ? Façon de poser aussi la question de l’avenir de l’île elle-même : le dernier enfant parti, qui assurera la relève pour gérer l’élevage des chèvres ?
Kristos bien sûr occupe la première place du film. Un enfant sage, calme, bon élève, qui parait toujours réfléchi. Il ne semble pas particulièrement angoissé par le choix qui se présente à lui. D’ailleurs il découvre son nouveau collège où il va devenir interne, et ses nouveaux camarades de classe, avec beaucoup d’intérêt et une grande sérénité. A ses côtés, Maria, l’institutrice, qui depuis plusieurs années vient sur l’île pour faire la classe à ce seul élève. Autant dire qu’elle a tissé avec lui des liens étroits, qui ne peuvent que favoriser sa tâche.
Le soleil, la mer, les chèvres, tout est paisible sur l’île de Kristos. Le film refuse la dramatisation pour privilégier la sérénité. Même si la vie d’éleveurs peut paraître condamnée à disparaître à long terme, le choix de Kristos d’emprunter une autre voie n’est aucunement mis en doute. Seule l’institutrice semble bien triste de perdre son élève unique.
En Irlande
A kind of Magic de Naesa Ni Chianain, David Rane.
Une école privée, l’internat de Headfort, au centre de l’Irlande. Une école pas comme les autres bien sûr. Sinon ça ne vaudrait pas la peine d’en faire un film.
Les cinéastes vont nous y immerger pour une année scolaire. Depuis l’arrivée des nouveaux et leur installation jusqu’aux séparations déchirantes au moment des vacances, pour les plus grands qui intègreront une autre école l’année suivante.
Le premier choix des cinéastes, qui constituera le cœur du film, concerne deux des enseignants de l’école, John et Amanda, un vieux couple qui a vécu pratiquement toute leur vie – toute leur carrière professionnelle en tout cas – ici, et qui arrivés à l’âge de leur retraite se demande au début du film si cette année qui commence est leur dernière année à Headfort. Ils se posent la question dans le pré-générique, mais le film se termine sans que cette retraite, si redoutée en fait, soit effectivement célébrée. Elle, est enseignante de littérature anglaise et lui, de mathématiques et de musique. Nous le verrons une seule fois écrire une équation au tableau. Par contre la musique et surtout le rock’n roll, occupera une bonne partie du film
Le film est donc d’abord un portrait des deux enseignants. Nous les suivons dans les deux activités qu’ils pilotent et nous les retrouvons dans des moments d’intimité privée, dans leur bureau, où ils évoquent leur travail (leurs satisfactions, leurs doutes, leurs erreurs) et surtout leur vision des élèves. Car le film ne se propose pas de tenir un discours pédagogique. Il y est très peu question des apprentissages formels. Même si bien sûr ils sont bien présents dans l’activité théâtrale et dans le groupe de musique. Mais l’essentiel, c’est bien plutôt l’action éducative telle qu’elle est présente dans la relation quotidienne des enseignants et des élèves. Et c’est là que la « magie » de cette école éclate vraiment. Une magie due entièrement à nos deux professeurs – sans qui Headfort aurait bien moins d’intérêt.
Deux enseignants, dévoués corps et âme, à leur mission éducative. Un vécu scolaire marqué par des relations adultes-adolescents dont le monde anglo-saxon peut s’enorgueillir. Un film particulièrement distrayant, surtout par le maniement d’un humour très britannique. Une école qui sait faire aimer l’école et qui rend ses élèves heureux. Ceux qui la fréquentent ont bien de la chance.
Ukraine en guerre
Premières classes de Kateryna Gornostai.
Malgré la guerre, les bombardements, les soldats tombés sur le front, en Ukraine, la vie continue. La vie doit continuer coûte que coûte, malgré les sirènes des alertes, malgré les bombardements. Et puis pour les enfants et les adolescents, l’école ne doit pas s’arrêter. L’éducation ne peut pas s’arrêter. Il faut que les jeunes puissent poursuivre leur vie d’écoliers, de collégiens et de lycéens. En Ukraine, la guerre n’a pas mis à bas le système scolaire.
Mais comment vivre et étudier par temps de de guerre. Comment poursuivre les apprentissages sans cesse interrompus par les alertes ? Comment garder le calme, la sérénité nécessaire aux apprentissages lorsque la peur ne peut être évitée ? La peur quotidienne dans cette guerre omniprésente ? Même loin du front. Kateryna Gornostai s’est donné pour tâche d’aller filmer les écoles et les écoliers. Aux quatre coins du pays. Tous les âges. Depuis la maternelle jusqu’aux écoles professionnelles. Pour montrer que la guerre n’empêche pas les enfants et les adolescents de grandir et de devenir un jour adulte.
Son film est donc une vaste investigation de la vie des écoles dans la totalité du pays. Leur nom sur l’écran est toujours suivi de la distance qui les sépare du front. Même éloigné ou tout proche, c’est la même réalité qui est filmée. Le dévouement des enseignants qui ne doivent pas montrer leur inquiétude, ou même leur angoisse. Et le sérieux et la responsabilité dont font preuve les élèves dès le plus jeune âge. Ne sont-ils donc plus des enfants ?
Certes, la guerre les touche tous. Dans leur être d’enfant. La guerre ne peut pas ne pas les toucher, les transformer, les mûrir ? Car la guerre en Ukraine n’est pas un jeu d’enfant.
Lycées américains
High school et High school II de Frederick Wiseman.
A Philadelphie et à New York, deux établissements secondaires bien différents parce que le temps s’est écoulé (26 ans séparent les deux films) parce que les modes ont changé. Les pratiques pédagogiques ne peuvent rester les mêmes.
Mais reste identique, la plongée dans le monde scolaire, au plus près des élèves et des professeurs. Une plongée dans la vie quotidienne des établissements, avec leurs contraintes institutionnelles, la rencontre avec les parents et le rôle de l’administration, en particulier. Deux films donc qui mesurent les différences, les évolutions. Les constantes aussi. Comme le problème de la discipline. Et les relations garçons filles et l’importance de la sexualité, donc de l’éducation sexuelle et sa place dans le système éducatif.
Observer le lycée, c’est aussi appréhender la vie des adolescents. Et des pré-adolescents. Bien sûr, la vision que le cinéma va nous donner de cet âge de la vie dépend surtout du milieu scolaire dans lequel on se situe. La Philadelphie du premier film est-elle, bien différente de New York du second ? Dans l’un et l’autre cas, les établissements sont situés dans des quartiers calmes, sans problème particulier. Nous ne sommes pas dans une banlieue réputée « chaude », ici la violence que l’on pointe entre les élèves semble bien plutôt renvoyer aux difficultés d’affirmation des jeunes dans leur relation avec autrui qu’à l’influence de la vie sociale dans son ensemble.
La différence essentielle entre les deux films tient alors plutôt au statut des établissements, le second est qualifié de lycée expérimental. Ce qui doit bien sûr retentir sur la vie quotidienne. Dans la pratique pédagogique aussi. Dans l’organisation de l’établissement. Dans le lycée expérimental Wiseman ne film pas les cours à proprement parler. D’ailleurs, ils ont laissé la place à des situations de recherche personnelle ou en petits groupes. Le rôle des professeurs n’est plus vraiment le même. Il ne s’agit plus de transmettre des savoirs. Ils deviennent bien plus des conseillers, des aides, et s’ils donnent des directives, elles peuvent très bien être rejetées ou suivies par les élèves eux-mêmes, suivant des décisions réfléchies.
Ainsi, la différence mise systématiquement en avant par Wiseman réside dans le rapport à la discipline. Certes, il n’est jamais question de la supprimer, mais c’est la façon dont elle est présentée par les détenteurs de l’autorité qui a fondamentalement évolué. Dans le premier High School, on peut dire que la discipline a un côté militaire. Les élèves peuvent bien la contester, ils finissent toujours par devoir la respecter. Je ne suis pas d’accord, dit l’un d’eux qui vient d’être collé. Mais je ferai la retenue. Dans le second film, le rôle des enseignants et de l’administration est bien plus de responsabiliser les élèves pour faire reculer la violence dans leurs rapports interpersonnels. Plutôt que faire accepter les règles sociales simplement parce qu’elles s’imposent à la vie collective.
Enfin, on peut remarquer que le second film de Wiseman insiste beaucoup plus sur la présence des parents et prend en compte la réflexion collective des enseignants sur la pédagogie et la vie du lycée. Dans le premier High School, il n’y a pas de vie d’équipe pédagogique, chacun gère au mieux son enseignement, comme si les problèmes qui peuvent surgir ne viennent que des élèves et doivent être traités à leur niveau. Aux États-Unis aussi, l’évolution du système scolaire est marquée par le développement de la réflexion pédagogique. Si ce sont bien toujours les mêmes valeurs qui sont en jeu, au niveau de la sociabilité en particulier, elles ne sont plus simplement imposées mais doivent faire l’objet d’une démarche de découverte et d’acceptation de la part de chacun Dans ce contexte, c’est la relation avec les professeurs qui n’est plus la même. Le second film montre des enseignants très proches des élèves, à leur écoute, et essayant sans cesse de les comprendre.
S’agissant du système scolaire américain, nous pouvons dire que la méthode d’immersion pratiquée par Wiseman se révèle particulièrement efficace, Nous sommes au plus près des adolescents dans leur relation sociale avec les adultes, parents et enseignants, mais aussi entre pairs. Les deux films nous donnent des clés pour comprendre l’importance de leur formation. Pour leur avenir personnel, mais aussi celui de la société.
Références
M Bachman et sa classe de Maria Speth, 2021, 217 minutes
Favoriten. Ruth Beckermann, Autriche, 2024, 118 minutes
Les Semences de notre cour, Fernanda Heinz Figueiredo, Brésil, 2012, 115 minutes.
L’école de l’impossible (fragments de vie). Thierry Michel et Christine Pireaux, Belgique, 2020, 104 minutes.
Kristos, le dernier enfant. Guilia Amati, France-Grèce, 2022, 88 minutes.
School of hope. Mohamed El Aboudi, Maroc, 2020, 78 minutes.
La Chine est encore loin, Malek Bensmaïl, Algérie, 2008, 118 minutes
A kind of Magic, Naesa Ni Chianain, David Rane, Irlande-Espagne, 2017, 99 minutes.
Premières classes. Kateryna Gornostai. Ukraine, Luxembourg, Norvège, France, 2025, 125 minutes.
High school et High school II. Frederick Wiseman, 1968 et 1994, 75 et 222 minutes.
