Genèse d’un film : Souvenir d’une ville de Jean-Gabriel Périot

J’ai rencontré la ville de Sarajevo il y a une vingtaine d’années. Les seules images que je connaissais alors de la ville étaient celles que nous avions vues en boucle à la télévision quelques années auparavant : celles des quatre années du Siège. La ville que je découvrais était alors loin d’être remise de ces années de guerre. Il y avait encore de nombreux bâtiments éventrés ou en ruines ; tous portaient les cicatrices des tirs de snipers ou des obus tirés depuis les montagnes surplombant le centre-ville. Il y avait les immenses cimetières, encore neufs, aux tombes portant toutes les mêmes années de mort, de 1992 à 1996. Les corps des habitants portaient eux aussi les stigmates de la guerre : cicatrices, prothèses de jambes ou de bras… La pauvreté également. Mais il y avait aussi une énergie étonnante. Toute la ville semblait sortir le soir pour reprendre possession des rues, comme s’il restait encore exceptionnel de pouvoir être dehors.

Ce qui m’a le plus marqué lors de ce premier séjour, ce furent les discussions que j’ai eues avec des jeunes hommes de mon âge. Pour moi, l’expérience du Siège était très lointaine, télévisuelle, et, comme toute guerre, la réalité sur place est inimaginable pour celles et ceux qui la regardent de loin. Ces jeunes hommes qui, comme moi, étaient profondément européens, qui écoutaient la même musique et aimaient les mêmes films, avaient tous eu une jeunesse plongée dans la violence la plus crue. Ils s’étaient engagés ou avaient été mobilisés et avaient dû faire leur métier de soldats. Même ceux qui ne voulaient pas prendre les armes avaient été intégrés dans les services de soutien à l’armée, pour préparer le terrain ou le débarrasser des corps après les combats… La guerre devenait pour moi un peu plus concrète à travers ces rencontres et ces discussions.

Il est difficile de comprendre où cela se joue, comment cela se joue, mais Sarajevo devenait pour moi une ville amie, comme l’a été avant elle, et comme l’est encore aujourd’hui, Hiroshima. Peut-être simplement parce que dans ces villes martyres, le passé est encore présent sous une forme qui n’est pas uniquement mémorialisée, sanctuarisée, figée, mais qui agit encore ouvertement dans les lieux et chez les habitants.

Après ce premier voyage, je suis retourné régulièrement à Sarajevo et je me suis promis qu’un jour j’y ferais un film, sans toutefois me fixer de délai. Plusieurs années plus tard, après plusieurs autres voyages, je m’y suis mis. Je n’avais pas aucune entrée évidente pour ce film. À vrai dire, je n’en cherchais pas vraiment. J’aime travailler, lire, voir des films, faire des recherches, et j’ai besoin de ce temps où il n’y a rien de précis, juste le pressentiment d’un film à venir. Mais peu à peu, a germé l’idée d’un film sur l’histoire des images à Sarajevo ou de Sarajevo.

Deux choses m’attiraient dans un projet aussi vaste.

D’abord, l’histoire de la ville est relativement facile à maîtriser. Elle n’existait pas avant sa fondation à la fin du XVe siècle par les Ottomans. Elle a ensuite connu une succession de périodes historiques très nettement délimitées (période ottomane ; intégration à l’Empire austro-hongrois ; Royaume des Serbes, Croates et Slovènes ; Yougoslavie communiste ; Bosnie indépendante). À chacune de ces périodes (et des guerres qui les ont séparées), il y a eu des usages différents de l’image pour raconter et documenter la ville, des usages souvent très politiques, voire relevant de la propagande.

Ensuite, la quasi-totalité de ces images a disparu. Les premières cibles des forces nationalistes bosno-serbes furent en effet les lieux d’archives. Il fallait détruire l’histoire de la ville pour l’intégrer au récit nationaliste/fasciste serbe. Évidemment, et heureusement, tout n’a pas pu être détruit. Cependant, ce qu’il reste aujourd’hui des archives est en totale déliquescence. Il n’y a aucune volonté de l’État de les entretenir… simplement parce qu’il n’existe pas d’État national en Bosnie. Que faire des archives alors qu’il n’existe pas un récit unique mais trois récits nationalistes de l’histoire du pays et de la ville ? La réponse est simple : malgré l’énergie et la bonne volonté de certains et de certaines dans les institutions, les archives pourrissent et disparaissent progressivement.

Faire un film aussi vaste que celui que j’entrevoyais me permettait de raconter l’histoire de la ville tout en étudiant une situation rendant particulièrement évidents et lisibles les liens entre images, mémoire et politique. Mais il était probablement impossible à réaliser et aurait été probablement trop conceptuel…

Cependant j’avais imaginé un film dans lequel les différents segments historiques de la ville seraient racontés à partir d’un corpus particulier d’archives visuelles appartenant à une institution spécifique. Par exemple, la Seconde Guerre mondiale devait être racontée à travers la collection de photographies du Musée d’Histoire, ce qui permettait d’interroger simultanément cette période historique, l’histoire du musée et ses problèmes actuels.

Pour la partie concernant le Siège de la ville, plusieurs institutions et plusieurs types d’archives visuelles étaient possibles. Je précise ici que le film devait utiliser uniquement des images produites à Sarajevo, par des habitants de la ville. J’ai ainsi exploré les fonds de la télévision bosniaque, ceux de la société de production SaGA (un collectif de cinéastes fondé au tout début du Siège), ainsi que bien d’autres encore.

Au cours de cette partie de la recherche, je suis tombé sur des films totalement inattendus, des films d’une force incroyable, sidérants. Notamment J’ai brûlé des jambes de Srdan Vuletić, La Piste de la vie de Dino Mustafić et Čamac de Pjer Žalica. En cherchant des informations sur leurs auteurs, je me suis rendu compte que leur point commun était leur jeunesse. Ces réalisateurs avaient tous les trois alors à peine vingt ans. Et là, sur ce simple détail, tout mon projet a basculé : ce ne serait plus un film sur l’histoire de Sarajevo ; ce serait un film qui se demanderait pourquoi et comment, en pleine guerre, de très jeunes hommes, forcément intégrés aux forces militaires, avaient pu faire des films.

J’ai alors cherché ces jeunes hommes (je ne parle ici qu’au masculin, car je découvrais rapidement qu’aucune jeune femme n’avait filmé à Sarajevo pendant le Siège) en étudiant les catalogues du cinéma bosniaque et surtout en interrogeant toutes celles et ceux que je connaissais dans la ville. Au final, j’en ai découvert une dizaine et j’en ai retenu cinq avec lesquels travailler, le choix s’opérant d’abord en fonction de leur volonté de participer au film, puis afin d’éviter de doubler certaines expériences. Ce film à venir serait simple : il donnerait à voir des extraits des films réalisés à l’époque par ces cinq protagonistes, puis les laisserait nous expliquer ces images, la manière dont ils les ont fabriqués et le contexte dans lequel ils les ont réalisés. Simple dans sa conception, mais qui demandera plusieurs années pour récupérer l’ensemble des films et surtout tisser les liens d’amitiés et de confiance suffisants à l’exercice de ces interviews pour des hommes vivant tous aujourd’hui avec des troubles post-traumatiques et pour qui le retour sur leurs images signifiait un retour sur une période noire de leur vie.

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Par jean pierre Carrier

Auteur du DICTIONNAIRE DU CINEMA DOCUMENTAIRE éditions Vendémiaire mars 2016. jpcag.carrier@wanadoo.fr 06 40 13 87 83

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