I COMME IMMERSION

Le miracle de Saint Antoine, Sergueï Loznitsa, 2012, 40 minutes.

Les films de Sergueï Loznitsa que nous avons vu jusqu’à présent nous immergeaient dans de grandes étendues de neige et de glace des pays du nord, dans le froid dont il fallait se protéger par d’épais vêtement  et de grosses bottes. Des étendues plates, balayées par un vent que nous ressentons glacial à l’image. Des étendues peu hospitalières où nous rencontrons – silencieusement – des femmes et des hommes dans leurs occupations quotidiennes et même dans l’intimité de leurs foyers où enfin, on peut trouver une chaleur réconfortante. Lumière du nord, La Brigade, font partie de ces films nordiques, en noir et blanc bien sûr, où tout semble lent, même le difficile travail de préparation de la pêche où il faut inlassablement creuser la glace.

Mais surprise, Loznitsa filme aussi le sud, le Portugal en l’occurrence, un film en couleur, avec de la pluie d’orage et du soleil, des couleurs donc, de la musique et une ambiance festive ce qui n’interdit pas le recueillement religieux.

Dans le village de Santo Antonio de Mixos de Serra, Loznitsa nous plonge dans fête de Saint Antoine, le saint patron du lieu où il fit, dans le temps un miracle. Une commémoration annuelle qui mobilise tous les habitants, des enfants aux vieillards qui, tous, manifestent la même piété religieuse. Tous participent effectivement, même ceux qui semblent n’être que de simples spectateurs.

Avec les films de Loznitsa, ceux du nord comme celui du Portugal, nous ne sommes pas non plus de simples spectateurs. Car le cinéaste développe un cinéma d’immersion qui nous fait effectivement participer à l’action. Nous ne sommes jamais dans une position d’extériorité. Nous sommes à côté des protagonistes. Dans la fête de Saint Antoine, nous sommes bousculés par les chevaux et les vaches, et il nous faut jouer des coudes pour entrer dans l’église à la suite de la statue du Saint. Rarement, dans le cinéma documentaire, l’immersion a été si totale, sans échappatoire. Pas un plan qui nous ferait sortir de la fête. Le cinéaste n’a nullement n’a nullement le désir de prendre du recul ou de la hauteur. Il n’introduit aucun commentaire et aucun jugement bien sûr. Mais il va plus loin. Son filmage ne se permet pas la moindre touche d’ironie, aucun clin d’œil, aucune trace de distanciation. Il ne donne pas à penser. Il se contente de faire voir. Et de faire vivre.

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A COMME AUTISME – Folie

Quelle folie, Diego Governatori, 2018, 87 minutes.

Quelle folie, tout simplement. Sans ponctuation. Sans point, d’exclamation ou d’interrogation. Un titre sec, qui pourrait se comprendre comme étant simplement descriptif.

Quelle folie ? demanderait qui est fou, et partirait à la recherche de ses manifestations, de ses traces. Chez les autiste par exemple, ou dans la foule passablement éméchée poursuivit pat des taureaux.

Quelle folie ! Pas vraiment admiratif. Plutôt désabusé. Chacun étant renvoyé à la part de déraison en soi.

La folie ne serait donc pas là où l’on croit. Pas chez les autiste en tout cas.

Filmer un autiste est particulièrement risqué. Ici à l’évidence, la présence de la caméra – et du micro, que l’on voit au moins une fois dans un plan – délie la parole, ouvre ce flot de mots, de phrases, qui semble ne pas devoir s’arrêter. Qu’en retenir ? Une définition de l’autisme ? Le personnage –Aurélien, mais son nom n’est jamais prononcé – se déclare autiste, se revendique autiste. Il parle de lui, avec sincérité. Du moins, il ne se pose pas en comédien. Bien que dans la rue, le fait d’être filmé, d’être suivi – poursuivit  – par une caméra, peut le faire passer pour une célébrité (comme deux jeunes filles admiratives le lui disent). Mais l’autisme – le vécu d’Aurélien – est bien difficile à cerner, à faire entrer dans une phrase. Alors, au fil du film, il y a des mots qui surgissent, qui reviennent parfois, sans insistance explicite, mais qui s’imposent.

Le mot différence, en premier lieu. Cette différence qu’Aurélien affirme, revendique. Et puis, solitude, souffrance, handicap, « aberration absolue ». La violence été l’exclusion du monde des hommes.

L’autiste est « un humain qui n’est pas un être humain ».

Des formules, des citations. Lacan (« les autistes se comprennent eux-mêmes »), Nietzsche (« la folie est chose rare chez les individus, mais chez les groupes, les partis, les peuples, l’époque, c’est la règle »). Et Flaubert comme exemple type de cette difficulté de s’exprimer, de communiquer, de rencontrer les autres.

Pourtant, Aurélien dialogue avec le cinéaste. Il répond à ses questions. Il reprend ses propositions. Ou les contourne. Il partage quelque chose avec lui. La différence d’avec les autres ? Le projet du film en tout cas, vécue comme une sorte de thérapie sauvage, peut-être. Un film qui ne peut lui qu’affirmer sa différence, son originalité, au risque d’être marginalisé, laissé sur la touche, ne pas dépasser le succès d’estime critique ou l’enthousiasme éphémère des festivals.

Le film pourtant ne se contente pas de filmer la parole d’Aurélien. Il offre un véritable travail sur les images. Les lieux où la parole d’Aurélien est recueillie, le sol, aride, nu, dans la première partie du film surtout. Et puis les éoliennes, et les ombres mouvantes des grandes pâles. Mais c’est surtout dans le filmage de la « San Fermin » à Pampelune, que la virtuosité du cinéaste est le plus sensible.

Pampelune et ses taureaux. Cette foule, compacte mais aussi très mouvante, où la chemise noire d’Aurélien contraste fortement avec la tenue « officielle », blanche avec un foulard et une ceinture rouge. Il fait chaud. Le vin, le coca, la bière, coulent à flot. Et l’on en vient à s’asperger avec tous les liquides disponibles. Une fille montre ses seins avec un grand sourire. Un vacarme assourdissant, qu’Aurélien tente de fuir lorsqu’il lui devient insupportable. Alors le cinéaste filme les façades des bâtiments. Des contre-plongées verticales où la portion de ciel qui reste visible est particulièrement réduite. Il n’est pas possible, pour Aurélien, de briser le mur qui le sépare des autres.

« Il faut que je me calme » répète plusieurs fois Aurélien. Est-ce possible à Pampelune, lors de la San Fermin, où il le jeu consiste à éviter les cornes du taureau (tous ne réussissent pas) ou à se montrer plus fort que lui en l’immobilisant quelques secondes.

Oui, la folie existe.