A COMME ABECEDAIRE – Jean-Michel Carré.

Une œuvre extrêmement variée, de Poutine à Dolto en passant par la Chine et Fleury-Mérogis. Des films toujours engagés, du côté des femmes, des prostitué.e.s, des enfants…

Amour

Un couple peu ordinaire

Armée

Koursk – Un sous-marin en eaux troubles

Art

Royal de Luxe

Chine, un million d’artistes

Autisme

Beaucoup, passionnément, à la folie

Censure

Chine, un million d’artistes

Chine

Chine, un million d’artistes

Chine, le nouvel empire – De l’humiliation à la domination

Hong Kong-Hanoï : retour de camps

Chômage

Tower Opéra – L’Opéra des mineurs

Cinéma

Beaucoup, passionnément, à la folie

Dolto

Grandir à petits pas

Drogue

La Nouvelle vie de Bénédicte

L’Enfer d’une mère

Les Trottoirs de Paris

Femmes de Fleury

Ecole

Une question de classe(s)

On n’est pas des minus

Education

Votre enfant m’intéresse

Alertez les bébés

Elections

Poutine pour toujours ?

Enfance

Grandir à petits pas

Une question de classe(s)

Les Enfants de la paix

Histoire d’enfance – 1720-1905

Les Enfants des prostituées

Les Poussins de la Goutte d’or

Les Enfants des prisons

Alertez les bébés

Enseignement

Le Ghetto expérimental

Entreprise

J’ai très mal au travail

Exclusion

Les Bâtisseurs d’espoir

Sur le fil du refuge

Famille

Histoire d’enfance – 1720-1905

Travail, famille, etc. Récits de la jeunesse 2 – Famille

Les Enfants des prostituées

Les Enfants des prisons

Femme

Les Travailleu®ses du sexe – (et fières de l’être)

La Nouvelle vie de Bénédicte

Les Enfants des prostituées

L’Enfer d’une mère

Les Matonnes

Galères de femmes

Les Trottoirs de Paris

Femmes de Fleury, prière de réinsérer

Femmes de Fleury

Laurence

Halles

La Mémoire au couteau

Handicap

Sexe, Amour et Handicap

Histoire

Histoire d’enfance – 1720-1905

Jeunesse

Travail, famille, etc. Récits de la jeunesse 1 – Travail

Maison verte

Grandir à petits pas

Mémoire

La Mémoire au couteau

Migration

Hong Kong-Hanoï : retour de camps

Mineurs

Tower Opéra – L’Opéra des mineurs

Charbons ardents

Mondialisation

Chine, le nouvel empire – De l’humiliation à la domination

J’ai très mal au travail

Nucléaire

Koursk – Un sous-marin en eaux troubles

Opéra

Tower Opéra – L’Opéra des mineurs

Paris

Les Poussins de la Goutte d’or

La Mémoire au couteau

Pauvreté

Les Bâtisseurs d’espoir

Pays de Galles

Tower Opéra – L’Opéra des mineurs

Charbons ardents

Pédagogie

Une question de classe(s)

On n’est pas des minus

Votre enfant m’intéresse

Alertez les bébés

Politique

Poutine, le nouvel empire

Poutine pour toujours ?

Le Système Poutine

Koursk – Un sous-marin en eaux troubles

Portrait

Royal de Luxe

Le Système Poutine

Précarité

Sur le fil du refuge

Prison

Les Matonnes

Galères de femmes

Femmes de Fleury, prière de réinsérer

Les Enfants des prisons

Femmes de Fleury

Laurence

Prostitution

Les Travailleu(r)ses du sexe – (et fières de l’être)

La Nouvelle vie de Bénédicte

Un couple peu ordinaire

Les Clients des prostituées

Les Enfants des prostituées

L’Enfer d’une mère

Les Trottoirs de Paris

Laurence

Psychanalyse

Grandir à petits pas

Psychiatrie

Beaucoup, passionnément, à la folie

Poutine

Poutine, le nouvel empire

Poutine pour toujours ?

Le Système Poutine

Réinsertion

Galères de femmes

Femmes de Fleury, prière de réinsérer

Russie

Poutine, le nouvel empire

Poutine pour toujours ?

Le Système Poutine

Koursk – Un sous-marin en eaux troubles

Sexualité

Sexe, Amour et Handicap

Les Travailleu(r)ses du sexe – (et fières de l’être)

Sida

Les Clients des prostituées

L’Enfer d’une mère

Spectacle

Royal de Luxe

L’Île rouge

Sport

Les Poussins de la Goutte d’or

Travail

J’ai très mal au travail

Tower Opéra – L’Opéra des mineurs

Sur le fil du refuge

Charbons ardents

Travail, famille, etc. Récits de la jeunesse 1 – Travail

Les Matonnes

Travailleurs sociaux

Les Bâtisseurs d’espoir

Sur le fil du refuge

Université

Le Ghetto expérimental

Vietnam

Les Enfants de la paix

Hong Kong-Hanoï : retour de camps

H COMME HONG KONG – Manifestations.

Outcry and whisper. Wen Hai, Jingyan Zeng, Trish McAdam, Hong Kong-Chine, 2020, 100 minutes

Le mouvement des parapluies. D’autres manifestations aussi. Pour réclamer la démocratie. Plus de liberté, plus de droits. Des cortèges d’ouvrières réclamants dans leurs slogans le respect de leur droit. Le paiement de leurs allocations qui leur sont dues. Des ouvrières déterminées, combatives. Que la répression n’intimide pas. Les arrestations ne les découragent pas non plus. Et même si elles perdent leur travail, elles ne veulent pas renoncer à obtenir gain de cause.

Outcry and whisper, traite son sujet de bien des manières différentes, des plus traditionnelles – des entretiens – aux plus inventives, à la limite du fantastique – des animations 3D – en passant par des séquences de pure captation du réel comme le filmage d’une ouvrière au travail dans une usine de textile.

Les entretiens nous mettent en présence de plusieurs ouvrières, cadrées toutes de la même façon – en plan fixe et en légère contre-plongée. Elles évoquent avec beaucoup de détails leurs action, les manifestations, la répression, les risques qu’elles prennent de perdre leur travail. Mais elles affirment avec force leurs droits. Elles se sentent dans leur droit. Elles sont déterminées à ne rien céder.

Parmi ces femmes, l’une d’entre elles occupe une place particulière dans le film. Une jeune étudiante qui veut continuer ses études à Hong Kong – elle fait une thèse sur les formes d’activisme social en Chine. Elle n’est d’ailleurs pas filmée de la même façon que les autres. Elle fait face à la caméra de son ordinateur – l’image est alors de taille réduite sur l’écran – et parle à un interlocuteur invisible. Mais il est clair que le plus souvent elle s’adresse au spectateur du film. Nous la voyons aussi dans son appartement, s’occupant de sa petite fille ou dans les rues lorsqu’elle la conduit à l’école. Un filmage beaucoup plus intime et donc vivant que les autres entretiens, plus centrés eux sur le travail des femmes et leurs revendications.

Mais si ces entretiens avec ces femmes occupent la majorité du temps du film, ils sont loin d’en épuiser la richesse visuelle. Le filmage des affrontements des manifestants du mouvement des parapluies avec les forces de l’ordre est sans doute destiné à devenir une pièce d’anthologie, par son cadrage stupéfiant – en plongée, nous dominons les casques des policiers arrachant violemment les toiles des parapluies des manifestants au corps à corps avec eux. Et par la musique au rythme soutenu et répétitif qui en fait une quasi chorégraphie qui nous plonge dans une autre dimension.

Il est difficile de citer toutes les trouvailles originales qui jalonnent ce film à nul autre pareil. On se souviendra pourtant des contre-plongées verticales sur les immeubles de la ville entre lesquelles la chute d’une silhouette sombre suffit à évoquer la série de suicide qui eut lieu alors à Hong Kong.

Des animations, soit dessinées soit en images de synthèse, viennent par moment rompre l’unité des images filmiques. Des photos aussi de la jeune étudiante, sur lesquelles sont ajoutées des traces de peinture, ont une véritable dimension artistique.

L’art contemporain est d’ailleurs présent dans le film, sous la forme de deux performances. La première en pré-générique dans laquelle l’artiste, filmé en gros plan, se fait des entailles sur son visage avec une lame de rasoir, les lignes de sang dessinant un étrange masque de souffrance contenue. La deuxième est la réalisation dans une rue d’une longue ligne de peinture réalisée avec la tête de l’artiste recouverte de bandage. La performance de termine par la mise en feu de cette ligne. De quoi bousculer le public présent et les spectateurs du film.

Et puis il y a le filmage de l’ouvrière au travail, une séquence d’une plasticité étonnante due uniquement aux machines sur lesquelles s’affaire la femme masquée. Ses gestes répétitifs – elle dépose des bobines de fil blanc dans les alvéoles de la machine devant elle – composent également une chorégraphie étonnante, une version moderne des Temps Moderne de Chaplin. Cette séquence de l’usine se termine d’ailleurs par une autre référence : un plan où les ouvriers quittant l’usine se dirige vers la caméra.

 Au total, ce film est une ode aux combats des femmes, à leur volonté de résistance et de contestation des injustices dont elles sont victimes.

Visions du réel 2020.

C COMME CHINE -Commerce.

Na China.  Marie Voignier, France, China, Cameroon, 2020, 71 minutes

Le commerce entre la Chine et l’Afrique. Il est bien connu que la Chine est en train d’envahir l’Afrique. Pour écouler son énorme production. Des produits pas toujours de grande qualité. Surtout du textile, des vêtements. Des objets de marque sans marque. La mode à bas prix.

Mais ce commerce est-il toujours à sens unique ? C’est tout l’intérêt, et l’originalité, du film de Marie Voignier de nous montrer l’arrivée et l’activité commerciale de l’Afrique en Chine. Une activité qui n’a pas la même échelle. Ni les mêmes méthodes.

Nous suivons dans le film quatre Africaines originaires du Cameron. Elles sont installées à Canton et travaillant dans le textile, elles sont venues ici pour acheter de quoi alimenter leurs boutiques là-bas.  Ou bien elles viennent s’installer en créant un salon de coiffure par exemple. Et essayer de lancer la mode des tresses.

La presque totalité du film se passe dans des boutiques chinoises de vêtement ou dans des entrepôts où l’on conditionne les achats en gros pour les expédier. Les boutiques sont de véritables cavernes d’Ali Baba. On s’y perdrait facilement au milieu de tant de tissus, de robes et autres pantalons. Le tout bien sûr particulièrement coloré. Nos Africaines explorent, commentent, jugent de la qualité (pas toujours satisfaisante). Et elles discutent les prix. La vendeuse chinoise consent parfois des rabais. Mais le marchandage aboutit le plus souvent à un accord. Au Cameron une partie de la clientèle – la plus fortunée – attend des produits de bonne qualité, alors que les chinois importent surtout du bas de gamme, bon marchais.

Nos Africaines sont particulièrement à l’aise dans leurs négociations. Bien sûr elles ont à subir – et à contourner – les tracasseries administratives. Surtout pour ouvrir une boutique. L’obtention des visas est aussi une préoccupation. Mais elles manient l’argent avec une grand habileté. Il n’y a pas que les chinois qui ont le sens du commerce.

Le monde du textile en Chine avait déjà été filmé par des documentaristes, mais plutôt au niveau de la fabrication, les petits ateliers où les ouvriers passent la journée à la machine à coudre, ou les grandes structures où le travail est à la chaine. Des travailleurs souvent venus de campagnes lointaines en espérant gagner le plus d’argent possible par ce travail aliénant. Dans cette perspective, on reverra avec intérêt Argent amer de Wang Bing ou Le dernier train de Lixin Fan, parmi bien d’autres.

Na China a pour lui d’être tourné en Chine par une cinéaste française, avec pour personnages principaux des Africaines.

Visions du réel 2020.

F COMME FAMILLE – Chinoise

F COMME FAMILLE – Chinoise

The Choice, Gu Xue, Chine, 2019, 66 minutes.

La cinquième tante (une classification familiale typique et incompréhensible pour nous) est à l’hôpital, en fin de vie – les expressions utilisées alors varient, de « mourante » au plus neutre « en réanimation ». Sa famille se réunit – est réunie – pour examiner la situation. Et prendre des décisions. Enfin, essayer d’en prendre. Par exemple, faut-il la laisser à l’hôpital ou la ramener à la maison ?

Et puis il y a la perspective de sa mort. Dont on évite de parler ouvertement. Même si on évoque rapidement la question des funérailles.

Le film de Gu Xue est constitué d’un seul plan, avec le même cadrage des membres de la famille installés face à la caméra. Il n’y a sans doute pas beaucoup de recul dans la pièce et l’ensemble des présents ne rentre pas en même temps dans le cadre. La caméra va donc effectuer de lents panos sur la gauche, puis sur la droite. Des mouvements si lents qu’on a l’impression que l’image reste immobile. De même pour les quelques entrées et sorties dans le cadre. Celle qui arrive en retard et qu’il faut installer parmi ceux qui sont assis presque en ligne. Ou bien des enfants qui ne font que passer et qu’on ne cherche pas à retenir dans cette réunion familiale qui ne les concerne pas.

Cette réunion est-elle improvisée ? Le neveu qui s’instaure dès le début en leader propose des règles d’organisation, un ordre de prise de parole et surtout insiste sur la nécessité d’écouter celui ou celle qui parle jusqu’au bout, sans le couper. Des règles qui auront bien du mal à être strictement respectées. Mais d’une façon globale, on peut dire que les moments où tous parlent en même temps sont rares. En définitive, ceux qui ont quelque chose à dire ont la possibilité de s’exprimer, même si le temps de prise de parole est assez inégal. Les plus jeunes parlent avec plus de spontanéité, ont plus de facilité d’élocution, et en profitent. Ici, les personnes âgées n’incarnent pas particulièrement la sagesse.

Les hommes surtout évoquent les déclarations des médecins qu’ils ont pu recueillir et essaient d’en faire des arguments. Les avis exprimés restent néanmoins contradictoires. L’unanimité est loin de se réaliser, surtout lorsqu’interviennent les problèmes d’argent. Il y a sans doute trop de différences de situations et de revenus entre les membres de la famille pour qu’un accord soit possible. Le film se termine sur le départ successif des présents. Ils n’étaient là peut-être que par obligation. De toute façon certains n’avaient même pas enlevé leur manteau.

The Choice est un film qui oscille entre deux problématiques : les relations familiales et les relations à la mort. Cette dernière apparaît clairement comme le catalyseur des différences au sein de la famille. Celle qui est mourante, dont on n’évoque jamais la vie passée, ni la personnalité, est déjà effacée du cercle des vivants, comme elle est hors champ dans le film. Ce conseil de famille n’aura été au fond qu’une parenthèse dans la vie de chacun, une concertation de pure forme.

Il existe un autre film montrant la réunion d’une famille autour d’un de ces membres en fin de vie : Mrs Fang de Wang Bing. S’il s’agit dans les deux cas d’un huis clos, il y a entre les deux une différence fondamentale. C’est que dans le film de Wang Bing, nous sommes dans la chambre de la mourante et celle-ci est bien présente et on s’occupe d’elle. Rien de tel dans The Choice, puisque la tante est à l’hôpital et que son retour à la maison pose problème. Par opposition à une réunion de famille de pure convention, Wang Bing lui, nous montre comment la mort fait partie, réellement, de la vie familiale, c’est-à-dire de la vie tout court.

Cinéma du réel 2020

P COMME PAYSAGE.

Paysages manufacturés, Jennifer Baichwal et Edward Burtynsky, Canada, 2006, 86 minutes.

Ce film nous montre le travail entrepris par le photographe canadien Edward Burtynsky pour nous faire prendre conscience des effets de l’industrialisation sur les paysages naturels. Que l’homme déforme la nature n’est pas une idée nouvelle. Cependant, le regard porté par Burtynsky sur la chine contemporaine et son développement à outrance a une résonance particulièrement angoissante. Jusqu’où irons-nous ? Comment vivrons les générations futures ? Au milieu des déchets industriels qu’on n’arrive plus à éliminer ? Dans d’immenses mégalopoles où le seul espace subsistant entre des tours toujours plus hautes ne semble occupé que par les échangeurs autoroutiers ? Burtynsky ne propose pas de solution. Il regarde et il nous montre ce qu’il a vu. Ses images, grand format, ont une beauté plastique évidente. N’empêche, elles font froid dans le dos…

            Le film nous montre donc Burtynsky au travail, choisissant des sites impressionnants, s’interrogeant sur la lumière, sur la place de l’appareil de prise de vue. Souvent il donne ses polaroids aux personnes qu’il photographie ou qui vivent dans les lieux de ses photos. Le film le montre aussi au Canada, où il tient des conférences illustrées par son travail. On visite même une de ses expos, la caméra se faufilant parmi les visiteurs pour découvrir furtivement ses grands formats. Mais son œuvre photographique, le film la montre abondamment, opérant des passages entre l’image filmique et l’image photographique de la même scène avec une précision remarquable. Le film lui donne aussi la parole : ses commentaires sont sobres, réduits à l’essentiel. Les images elles, fixes ou animées, sont particulièrement éloquentes.

            Le film débute, en avant générique, par un long et extraordinaire travelling de plus de quatre minutes dans une de ces usines (ou peut-être devrait-on dire ateliers) d’assemblage d’objets manufacturés que nous avons tous, un jour ou l’autre, acheté dans un de nos hypermarchés. Des rangées de postes de travail défilent sous nos yeux, interminablement. Et c’est cette vision inépuisable qui rend le mieux l’immensité du lieu. L’image n’en finit pas de se renouveler, identique à elle-même. Par moment le travelling s’accélère, comme si la cinéaste était impatiente d’en finir, d’arriver à un terme dont on finit par croire qu’il n’existe pas vraiment. On pense au fameux travelling de Week End de Godard ! Sauf qu’ici tout semble « clean ». Il n’y a pas de bruit assourdissant comme la représentation traditionnelle de l’usine pourrait nous le laisser penser. Les ouvriers semblent bien calmes, bien propres sur eux dans leurs blousons jaunes. Bien sûr, ce n’est qu’une illusion. Et quand dans une séquence ultérieure on s’approche d’eux, quand on les regarde de près dans leur travail, on comprend l’ennui particulièrement inhumain que représente la répétition incessante de ces petits gestes. Non, décidément, le travail en usine, même si on n’a plus vraiment affaire à une chaîne classique, ne laisse pas beaucoup d’initiative et de responsabilité aux ouvriers ! D’ailleurs une autre séquence tout à fait extraordinaire nous montre ces mêmes ouvriers, totalement résignés et passifs, subissant sans broncher les reproches d’un « petit chef » au sujet de la qualité de leur travail ! En rang par quatre, bien alignés, tout de jaune vêtus dans un environnement où les murs des bâtiments sont eux aussi du même jaune, on dirait presque qu’ils posent pour la photo ! Le plus terrible, c’est qu’on ne peut déceler le moindre froncement de sourcils chez ces hommes et ces femmes à qui le film tente, un moment, de donner la parole. La seule chose qu’ils semblent capables, ou autorisés, de dire, c’est le nombre d’années qu’ils ont déjà passé dans ce travail. Mais le gros plan sur le visage, ou les mains, de la travailleuse, comme l’a dit depuis longtemps le proverbe chinois, vaut nettement plus que 10 000 mots !

La Chine n’est certes pas le seul pays où notre planète soit défigurée, mais il semble que là-bas, le désastre écologique avance à grand pas. Preuve, le fameux barrage des Trois Gorges, dans la vallée du Yangtsé, le plus grand du monde comme disent aujourd’hui les Chinois reprenant à leur compte la phraséologie américaine ! Si l’on renvoie au film de Jia Zhang Ke, Still life, on a alors une intéressante possibilité de confronter documentaire et fiction en définissant les moyens propres dont usent l’un et l’autre.

Preuve aussi, la « visite » de Shanghai qui termine le film. Les gratte-ciel new-yorkais en particulier ont longtemps séduit les photographes, amateurs ou professionnels. Ici il est difficile de parler de séduction. Au rythme des constructions et des destructions qui les précèdent, le travail de Burtynsky a déjà valeur historique. Les habitations anciennes, traditionnelles, existeront-elles encore longtemps ? Les séquences filmées en usine nous montraient des hommes et des femmes réduits quasiment à une fonction de décor. Ici il n’y a plus personne, que des tours et des voitures sur les autoroutes. Et s’il reste une vieille dame qui n’a pas voulu quitter son appartement promis comme le reste à la démolition, on sait bien que la loi du « progrès » finira, très vite, par s’imposer.

            Ce film est un remarquable support de réflexion sur les problèmes de pollution, d’écologie et de développement durable. C’est d’ailleurs dans ce sens qu’il est projeté dans des réunions-débats organisées sur ces thèmes par des municipalités ou des associations comme Les Amis de la terre ou Greenpeace. Il peut aussi devenir un très bon outil de formation sur les images, permettant de comparer la puissance évocatrice de la photographie et du cinéma et surtout d’engager une analyse concrète de la fonction d’éveilleur de conscience qu’elles peuvent avoir. Si de telles images sont tout à fait indispensables, pour ne pas laisser penser que ce qui se passe la-bas, très loin, en Chine, ne nous concerne pas vraiment, on ne peut s’empêcher de penser aussi qu’elles ont peu de chance, à elles seules, de changer le cours des choses.

T COMME THÉÂTRE D’OMBRE.

Un film en images : Ombres chinoises, Yi Cui, Chine-Canada, 2016, 80 minutes.

Le théâtre d’ombre de Huan par une troupe ambulante. Une tradition bien vivante.

Les spectacles « modernes » , son et lumière, « grand spectacle » dont la propagande n’est pas absente.

Une opposition qui résume bien la Chine contemporaine.

C COMME CHINE – Filmographie

Des films réalisés en Chine par les cinéastes Chinois bien sûr, mais aussi par des Français ou des Européens qui proposent souvent une vision originale du pays et de sa culture. Mais ce sont les transformations, économiques surtout, qui attirent le plus les documentaristes. D’un côté les usines abandonnées réduites à l’état de ruine ; de l’autre les immenses buildings des grandes villes et le trafic automobile incessant. Sans oublier les problèmes d’environnement et les projets « pharaoniques » détruisant les paysages. Reste le peuple chinois, bien souvent laissé pour compte de la « croissance ». Les images de la misère sont alors particulièrement révoltantes.

Comme pour toutes les filmographies proposées dans le blog, il n’y a rien ici d’exhaustif !

 24 City, Jia Zhang-Ke.

Le film est réalisé à Chengdu. Il prend comme objet l’histoire d’une usine « modèle », l’usine 420, une usine d’armement qui a donc joué un rôle stratégique dans la politique militaire et internationale du pays. Cette usine est appelée à disparaître pour être remplacée par un complexe immobilier de luxe dénommé 24 City.

Ai Weiwei, never sorry, Alison Klayman.

Ai Weiwei est sans doute l’artiste chinois contemporain le plus connu en Occident, certainement le plus médiatisé, ce qui est dû, en grande partie, à ses positions politiques et à son engagement dans la contestation du régime autoritaire de Pékin qui essaiera par tous les moyens de le faire taire. Son travail artistique est indissociable de sa lutte pour la liberté d’expression, et pour la liberté tout court.

 À l’ouest des rails, Wang Bing.

Un long voyage au cœur d’une tragédie industrielle. Un voyage en train, comme l’annonce le titre. Des trains qui circulent lentement, ce qui impose au film de ne pas avoir peur de la lenteur et de la durée. La caméra est le plus souvent placée à l’avant de la machine et avale littéralement les rails qui défilent devant elle. De longs travellings, interminables. Il s’agit de faire appréhender au spectateur l’absurdité de ce voyage sans fin, et l’angoisse qu’il peut susciter. Beaucoup de ces séquences sont filmées de nuit, en hiver. Le sombre domine. La désolation est générale.

Les âmes mortes, Wang Bing.

Les « camps de travail » visant la rééducation des « droitiers » c’est-à-dire tous les opposants, de près ou de loin, au régime maoïste, et cela bien avant la révolution culturelle, même si celle-ci fut le somment de cette pratique. Des camps de travail qui étaient vite devenus des camps de la mort.

 L’Argent du charbon, Wang Bing.

Wang Bing ne filme pas les mines de charbon réputées comme étant les plus dangereuses du monde, le travail des mineurs, les risques qu’ils courent et l’exploitation dont ils sont l’objet. Il prend en compte une autre dimension de la politique énergétique chinoise, le transport du charbon depuis les mines du Shanxi jusqu’au port de Tianjin. Une route du charbon tout aussi meurtrière que les mines elles-mêmes. Une route de tous les trafics imaginables.

La bonne éducation, Gu Yu.

Le portrait d’une adolescente chinoise. Une écolière, comme il doit y en avoir une multitude en Chine. En Chine et ailleurs. Mais la dimension portrait du film s’efface très vite au profit de l’appréhension de la réalité chinoise. D’une certaine réalité chinoise. Le lycée surpeuplé. Les séances de lecture collective à haute voix dans une cacophonie totale. Et puis, surtout, dans les quelques plans où Peipei, l’adolescente, revient chez sa grand-mère, la Chine de la campagne. Bien loin des buildings de Shanghai. Bien loin du développement de la richesse qui profite à certains. Loin de tout en fait. Une plongée dans cette Chine ancestrale, que rien décidément n’a pu faire bouger, ni la révolution maoïste, ni le boum capitaliste.

Changjiang. A yangtze landscape,  Xu Xin.

Un long voyage en Chine. Une traversée du pays en remontant le cours du Yangtsé depuis le port de Shanghai jusqu’au Tibet, aux sources du fleuve. Des milliers de kilomètres.

La Chine, Chung Kuo,  Michelanchelo Antonioni.

En 1972, nous sommes en plein cœur de la révolution culturelle maoïste. Le projet du film semble avoir été initié par Chou En-lai qui devait y voir une occasion de développer les relations avec l’Occident. Il entre en contact avec la RAI, la télévision italienne, qui sollicite Antonioni alors sans projet et l’envoie en Chine. Le problème pour le cinéaste est alors de ne pas se limiter à filmer ce que les autorités chinoises veulent bien lui montrer comme devant faire partie du film. Il doit donc résister pour gagner une certaine liberté, filmant beaucoup, ce qui à l’arrivée donnera un film de plus de trois heures.

Chine, le nouvel empire, Jean-Michel Carré.

La Chine s’est réveillée. Jamais dans l’histoire économique, une nation n’avait connu une telle croissance sur une période aussi longue.

Comment Yukong déplaça les montagnes, Joris Ivens et Marceline Loridan.

Joris Ivens et Marceline Loridan résident en Chine de1971 à 1975. Ils  y réalisent une série de 12 films d’inégales longueurs et situés dans différentes régions du pays, de Pékin à la campagne chinoise. 12 films pour montrer la Chine d’après la révolution culturelle, ou plus exactement, pour montrer la vie des chinois, du peuple chinois. En quoi cette vie est-elle nouvelle ? En quoi elle a changée ?

Crime et chatiment, Zhao Liang.

La vie quotidienne de la police en Chine ? Pas dans les grandes métropoles en pleine expansion. Ce serait un tout autre film. Mais dans une région rurale, montagneuse, un poste frontière avec la Corée. Une région défavorisée, très pauvre, où il semble que la neige ne fond jamais. C’est là que Zhao Liang place sa caméra et film au jour le jour la vie et les activités professionnelles de ces jeunes soldats qui ont tous l’air de débutants. Ils doivent vite apprendre le métier, la discipline et le respect de la loi, qu’il faut appliquer en toutes circonstances. Les relations de camaraderie, voire d’amitié qu’ils peuvent avoir entre eux, et même avec les officiers, les aident à supporter la solitude, l’éloignement de leur famille, la routine aussi. Ici, les affaires qu’il faut régler sont plutôt terre à terre. Il y a bien un meurtre annoncé, mais leur tâche se limite à placarder un peu partout des avis de recherche. Pour le reste ils ont affaire à une population qui pour survivre est parfois obligée de franchir les limites de la stricte légalité

Derniers jours à Shibati, Hendrick Dusollier.

La disparition d’un vieux quartier pauvre d’une grande ville chinoise (Chongqing), quartier voué à la destruction prochaine. Le cinéaste circule dans ce labyrinthe de ruelles étroites au risque de s’y perdre et filme les personnes qu’il y croise.

 Le dernier train, Lixin Fan.

Chaque année, au nouvel an chinois, des millions de paysans qui ont quitté leur campagne pour aller travailler dans des usines, dans des villes souvent éloignées de plus de 2000 km, retournent pour une semaine chez eux, pour revoir leur famille. Ces voyages sont une sorte de course d’obstacles des plus harassantes. Une succession de galères à affronter avec persévérance. Car il n’est pas question de renoncer. Cette semaine du nouvel an est la seule où les ouvriers des usines ont des congés. La seule occasion de revoir ceux qu’ils ont quitté, pour certains, depuis bien longtemps.

 Dimanche à Pékin, Chris Marker

Marker filme Pékin un dimanche et entièrement en extérieur. Il parcourt les rues, les places, les différents quartiers de la ville, des plus populaires aux plus modernes. Il organise son film comme le déroulement d’une journée, débutant dans les brumes du petit matin, le commentaire énonçant ensuite les différents moments filmés. Un dimanche comme les autres sans doute, où le cinéaste ne rencontre pas d’ouvriers au travail, mais plutôt des chinoises et des chinois dans des activités de loisirs, des activités physiques surtout, comme la gymnastique.

Enfants bananes, Cheng Xiaoxing.

Jaunes à l’extérieur et blancs à l’intérieur ! Ils ont entre 10 et 20 ans, ils sont Français, d’origine chinoise.

Existence isolée (Du zi cun zai ; lone existence),  Sha Qing.

Une ville quelque part en Chine. Peu importe où. Des messages en première personne qui s’inscrivent sur l’écran. Il y est question de la vie, du sens de la vie, pratiquement vide en dehors des quelques occupations quotidiennes qui tiennent de la routine. Une Chambre plusieurs fois montrée, vide ou avec la présence furtive de la silhouette d’un homme. Des images de la ville, des rues, des gens, les immeubles d’en face avec des fenêtres éclairées la nuit.

Fengming. Chronique d’une femme chinoise, Wang Bing.

         Une femme qui se retrouve épouse d’un « droitier », donc « droitière » elle-même et pour cela est envoyée comme lui dans un camp. Elle en reviendra, mais lui non. Devant la caméra de Wang Bing, elle décrit avec force détails, l’humiliation de l’accusation,  la faim dans le camp, la mort de son mari et ses souffrances interminables

Une histoire de vent, Joris Ivens et Marceline Loridan.

Agé de 90 ans, c’est en Chine que le « Hollandais volant » ira réaliser son dernier film.

L’Homme sans nom, Wang Bing

Nous pouvons énumérer les actions que l’homme sans nom accomplit : il marche beaucoup, cuisine, mange, dort, bèche la terre, cultive des légumes, ramasse du crottin sur la route. Nous pouvons repérer l’écoulement des saisons : l’hiver enneigé, le printemps verdissant, l’été orageux et l’automne venteux. Nous pouvons déterminer le degré de misère dans laquelle il vit à partir des objets qu’il manipule, des vêtements dont il se couvre, du trou qui lui sert d’habitation. Nous pouvons repérer le nombre important de plans où la caméra suit l’homme vu de dos dans ses déplacements et les opposer aux plans fixes où nous le voyons de face, dans sa « grotte », pendant ses repas. Mais nous ne pouvons traduire en mots l’intensité qui se dégage des images de cet homme, seul à l’écran pendant tout un film, dont la vie n’est accompagnée que par les bruits de sa respiration et de sa toux ou celui de ses pas sur les chemins.

 Mrs Fang, Wang Bing.

Elle est allongée sur son lit. Elle ne parle pas. Elle bouge très peu. Sa bouche reste ouverte. Reconnaît-elle ceux qui l’entourent ? Sait-elle où elle est ? Une fois on essaie de l’assoir. Mais le plus souvent elle reste allongée. En off on entend les commentaires de ceux qui sont présents dans la pièce. Sur sa posture, sur l’évolution de la maladie, les signes visibles. On s’interroge : « dort-elle ? »

Ombres chinoises, Yi Cui

Un art traditionnel qui fait la joie des habitants des campagnes et des montagnes. En ville de grands festivals offrent des spectacles grandioses d’une tout autre teneur.

Paysages manufacturés, Jennifer Baichwal

Ce film nous montre le travail entrepris par le photographe canadien Edward Burtynsky pour nous faire prendre conscience des effets de l’industrialisation sur les paysages naturels. Que l’homme déforme la nature n’est pas une idée nouvelle. Cependant, le regard porté par Burtynsky sur la chine contemporaine et son développement à outrance a une résonance particulièrement angoissante. Jusqu’où irons-nous ? Comment vivrons les générations futures ? Au milieu des déchets industriels qu’on n’arrive plus à éliminer ? Dans d’immenses mégalopoles où le seul espace subsistant entre des tours toujours plus hautes ne semble occupé que par les échangeurs autoroutiers ?

 Paper Airplane , Zhao Liang

Un avion en papier, ça peut voler très haut, mais il ne vole jamais longtemps. Il finit toujours par tomber. Et il ne vole qu’une seule fois. « Quel prix il paie pour cette seule chance de voler ». Sur son lit d’hôpital, un des jeunes drogués que suit Zhao Liang propose ce titre pour le film. Une métaphore particulièrement parlante de l’expérience de la drogue.

 Pétition, la cour des plaignants, Zhao Liang

La Chine pauvre, la Chine des déshérités, des chinois qui souffrent, qui n’ont plus rien, suite à des démêlés avec l’administration ou la police. Plus rien sauf leur dignité, leur honneur et leurs droits. Ils sont persuadés d’avoir la loi pour eux. Alors ils ne se laissent pas faire, ils se révoltent. Ils se mettent à pétitionner.

Plastic China, Jiu-Liang Wang.

Du plastique. Des torrents de plastique. Des montagnes de plastique. Les déchets plastiques du monde entier affluent en Chine. Par bateaux entiers. Et d’énormes camions les acheminent dans les campagnes. Dans de petits villages, où des familles essaient de gagner un peu d’argent en les recyclant.

 La Pluie et le beau temps, Ariane Doublet

La mondialisation, le mot n’est pas prononcé dans le film. Pourtant, il ne s’agit que de cela. La Normandie et la Chine réunis par un fil de lin. Les normands le font pousser. Les chinois l’achètent pour le transformer. Une situation commerciale à première vue surprenante, complexe, qui valait bien un film.

Ta’ang, un peuple en exil entre Chine et Birmanie, Wang Bing

         La guerre, nous ne la voyons pas dans le film, mais nous l’entendons, plus ou moins lointaine. Nous en sentons la présence constante dans la longue fuite en avant, dans la question de la nourriture sans cesse posée (les sacs de riz qu’il faut porter), dans l’inquiétude et l’angoisse, qui ressort souvent des longues discussions la nuit autour d’un feu de bois, ou à la lueur d’une simple bougie, lorsqu’il est difficile de dormir. Ces fuyards que montre le film, ce sont surtout des femmes et des enfants, beaucoup d’enfants. Les plus grands portent les plus petits sur leur dos et les femmes ont aussi visiblement une grande habitude d’être ainsi chargées. Il y a peu de pleurs, peu de cris, ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas de souffrances. Mais ici, la guerre on n’y peut rien. Alors tout autant être résigné

Les Trois sœurs du Yunnan, Wang Bing.

Le film est tourné dans un village situé à 3 200 mètres sur les hauts plateaux du Yunnan, dans les contreforts de l’Himalaya. Un village pauvre, très pauvre, subsistant essentiellement de l’élevage de quelques moutons ou autres cochons. C’est dans une de ces habitations que nous allons faire connaissance de trois enfants, trois filles de 10, 6 et 4 ans. Nous allons suivre pendant tout le film leur vie quotidienne et surtout celle de l’aînée, Yinging, qui doit jouer le rôle de mère de famille, puisqu’au début du film elles sont seules, livrées à elles-mêmes, le père étant parti travailler à la ville.

 Useless, Jia Zhang-Ke.

Les vêtements bon marché « made in China » ont envahi le monde. Grâce notamment aux délocalisations d’entreprise européennes qui ont trouvé en chine une main d’œuvre moins couteuse. Du coup, le textile haut de gamme a suivi. L’empire du milieu s’est ouvert à la mode en même temps qu’à l’économie de marché.

Voyage en occident, Jill Coulon.

         Des touristes chinois en voyage en France et en Europe. Le choc de deux regards. Notre regard à nous, Français et Européens, sur les touristes chinois qui visitent notre pays ; celui que ces mêmes chinois portent sur nous, Européens et Français. Une confrontation toujours riche de sens, mêlant stéréotypes et vérités éternelles, non sans humour.

We the workers,  Huang Wenhai.

Un film sur les ouvriers en Chine, leur vie, leur travail, leurs difficultés, leurs luttes. Un film qui montre leur situation dans ce pays « communiste » qui s’est converti à l’économie de marché. Une situation qui n’a pas l’air d’être très différente de celle des ouvriers du monde capitaliste.

T COMME TRAIN – Chine

Le dernier train, Lixin Fan, France, 2009, 87 minutes

Chaque année, au nouvel an chinois, des millions de paysans qui ont quitté leur campagne pour aller travailler dans des usines, dans des villes souvent éloignées de plus de 2000 km, retournent pour une semaine chez eux, pour revoir leur famille. Imaginez la foule dans les gares. Dans les trains. Non ce n’est pas imaginable ! La cohue, les bousculades, tout cela est sans commune mesure avec ce que nous pouvons connaître au plus fort des heures de pointes ou des départs en vacances dans nos gares. Ces voyages sont une sorte de course d’obstacles des plus harassantes. Une succession de galères à affronter avec persévérance. Car il n’est pas question de renoncer. Cette semaine du nouvel an est la seule où les ouvriers des usines ont des congés. La seule occasion de revoir ceux qu’ils ont quitté, pour certains, depuis bien longtemps.

D’abord il faut pouvoir se procurer des billets, c’est-à-dire attendre devant des guichets qui immanquablement finissent par annoncer qu’il n’y a plus de billes à vendre. Puis il faut attendre dans la gare, avec les autres, parmi les autres. D’où dans le film ces vues en plongées sur cette foule filmée par un interminable panoramique qui semble ne jamais pouvoir atteindre sa limite. Et quand le train est à quai, alors là il faut se précipiter, jouer des coudes (l’expression est quand même bien faible), se hisser dans le wagon, trouver une place, essayer de caser ses bagages – de gros sacs encombrants – et attendre le départ. Le voyage est souvent long. Tout le monde fini par s’endormir. Du moins, ceux qui ont une place assise.

Le film va suivre tout au long de ce voyage un couple d’ouvriers qu’on découvre dans un de ces ateliers de couture où sont fabriqués les jeans et autres vêtements made in china qui vont inonder l’occident. Un travail des plus répétitifs, ce que rend parfaitement un filmage insistant sur le tissu passant dans la machine à coudre. Après le train, ils devront prendre un bateau et un bus pour finir par arriver dans la ferme où ils retrouveront leurs enfants qui sont restés avec leurs grands-parents.

Les problèmes de voyage passent alors au second plan. C’est la vie de cette famille dispersée, réunies une seule semaine par an, qui va devenir le centre d’intérêt du cinéaste.

Leur ainée est une fille, adolescente qui aura 18 ans à la fin du film, et qui ne rêve que de partir à la ville, fuir la campagne et l’école qui est un véritable enfer pour elle. Le conflit avec les parents est inévitable, eux qui  regrettent tant de ne pas avoir fait d’études et qui voient dans la réussite scolaire le seul moyen d’améliorer les conditions de vie. Cela aboutira à une véritable bagarre où la fille n’hésite pas à rendre les coups de son père. La mère finira, elle, par accepter la volonté de sa fille que nous retrouverons en ville dans un nouvel emploi de serveuses dans une boite de nuit.

Le film offre de magnifiques vues sur les paysages chinois (la campagne luxuriante ou les montagnes enneigées) traversés par les trains. Mais c’est surtout les scènes de foule dans les gares qui peuvent nous impressionner. Une épreuve que tous ces «migrants » de l’intérieur semblent affronter sans broncher. Sauf qu’on entend quand même cette phrase de l’un d’eux : « la vie n’a plus de sens ». Une vision plutôt pessimiste de l’orientation capitaliste de la Chine contemporaine.

P COMME PLASTIQUE

Plastic China, Jiu-Liang Wang, Chine, 2017, 86 minutes.

Du plastique. Des torrents de plastique. Des montagnes de plastique. Les déchets plastiques du monde entier affluent en Chine. Par bateaux entiers. Et d’énormes camions les acheminent dans les campagnes. Dans de petits villages, où des familles essaient de gagner un peu d’argent en les recyclant.

Le film suit en fait deux familles, le patron et l’ouvrier. Le premier pense pouvoir s’enrichir – relativement quand même, son rêve est de pouvoir s’acheter une voiture neuve. Et de pouvoir inscrire son fils à l’école. Ce qui n’est pas possible pour la fille ainée du second par manque d’argent. Car ici l’école est payante et ce n’est pas avec le maigre salaire quotidien que cela sera possible.

Plastic China, c’est le film de la catastrophe écologique que représentent les déchets plastiques. Mais ici personne ne parle de préservation de l’environnement. Encore moins de l’avenir de la planète. Recycler le plastique, dans une petite machine tout ce qu’il y a d’artisanal, permet de vivre. C’est ça l’essentiel. Même si ce travail, dans la chaleur et la fumée, est particulièrement fatiguant. Mais que faire d’autre ? Alors le plastique peut tout envahir, jusqu’aux pièces d’habitation. Enfin, ce qui en tient lieu, tant la misère est criante. Mais les enfants jouent dans le plastique. Ils aident les parents à trier. Ce qui leur permet parfois de faire quelques découvertes intéressantes, des jouets ou des ballons de baudruche.

Nous passons donc sans cesse d’une famille à l’autre, dans leur intimité avec leurs enfants et dans le travail où c’est la position de dépendance de l’ouvrier face à son patron qui est surtout mise en évidence. Et puis le réalisateur se centre de plus en plus au fur et à mesure du déroulement du temps sur Yi-Jie, la fille ainée de l’ouvrier, qui devient en quelque sorte le personnage central du film. Les gros plans sur son visage triste sont particulièrement émouvants. Son rêve d’aller à l’école lui est refusé par manque d’argent. Alors, elle essaie malgré tout d’apprendre à lire par elle-même. A partir de feuilles ou de cahiers trouvés dans les déchets.

La dernière partie du film nous éloigne un peu des villages où le plastique est acheminé et nous montre une face moderne de la chine. La visite au salon de l’automobile  met en scène le rêve du luxe. Et la visite à Pékin nous montre que le culte de Mao n’a pas disparu. Mais ce voyage touristique n’est possible que pour le patron. L’ouvrier lui voudrait bien regagner sa campagne d’origine. Mais pour cela il faudrait avoir l’argent pour payer le train ou le bus.

A COMME ABÉCÉDAIRE – Wang Bing

Les admirateurs – nombreux – de cette œuvre protéiforme (et encore inachevée) reconnaitront les films qui sont, à chaque mot, évoqués.

Camions

Des rotations incessantes pour transporter le charbon.

 

Camp de travail

Très vite devenus des camps de la mort.

 

Censure

Ses films contestataires sont bien évidemment interdits par le régime chinois.

 

Cheminots

Que l’on rencontre aux arrêts du train.

 

Chine

Le pays de la démesure. Dont il faut inlassablement dénoncer les dérives et les crimes.

wang bing affiche 7

Enfants

Trois sœurs quasiment abandonnées à elles-mêmes, dans une région si peu hospitalière.

 

Exil

Lorsqu’il n’y a pas d’autre solution que fuir la guerre. Fuir, sans savoir où aller, en emportant le minimum.

 

Fiction

Une seule fiction jusqu’à ce jour : Le Fossé.

 

Folie

Pour se débarrasser des opposants, les accuser de folie.

 

ta ang 2

Guerre

Les fusillades et les obus tout proches constituent une bande son angoissante.

 

Industrie

La plus traditionnelle est sinistrée. Comme dans bien d’autres régions du monde. Laissant derrière elle des carcasses d’usines abandonnées. Et des ouvriers sans travail.

 

Jeunesse

Ils quittent leur village pour aller travailler à la ville, la tête pleine de rêves. Pourront-ils les réaliser ?

 

Mines de charbon

Les plus dangereuses du monde. Mais l’exploitation doit continuer. Économie oblige.

 

Mort

Vécue sereinement, puisqu’elle est inéluctable.

mrs fang

 

Neige

Plus grise que blanche. Elle recouvre tout, les rails et les bas-côtés. Jusque sur la caméra.

 

Nom

Existe-t-on lorsqu’on n’a pas de nom ? Anonymat absolu. Le cinéaste et sa caméra n’existent pas.

homme sans nom 5

 

Révolution culturelle

Ils s’y sont engagés avec ferveur avant d’en devenir les victimes.

 

Textile

Il a envahi le monde, mais à quel prix pour ceux qui travaillent dans ces petits ateliers où aucune sécurité ne leur est assurée.

 

Train

Il continue sa route, rectiligne, s’enfonçant interminablement dans la profondeur de champ. Venant de nulle part, on ne saura jamais où il va.

 

Usines

Désaffectées ou en voie de l’être. Le feu des hauts-fourneaux. Le désespoir des ouvriers. Les licenciements.

 

Villages.

Perdus dans la montagne. Les conditions de vie y sont particulièrement difficiles.

C COMME CHINE – Enfance

Les Trois sœurs du Yunnan, Wang Bing, France-Hong Kong, 2012, 153 minutes

Le film est tourné dans un village situé à 3 200 mètres sur les hauts plateaux du Yunnan, dans les contreforts de l’Himalaya. Un village pauvre, très pauvre, subsistant essentiellement de l’élevage de quelques moutons ou autres cochons. C’est dans une de ces habitations que nous allons faire connaissance de trois enfants, trois filles de 10, 6 et 4 ans. Nous allons suivre pendant tout le film leur vie quotidienne et surtout celle de l’aînée, Yinging, qui doit jouer le rôle de mère de famille, puisqu’au début du film elles sont seules, livrées à elles-mêmes, le père étant parti travailler à la ville.

wang bing 3 soeurs5

À 10 ans, Yinging est-elle encore une enfant ? Dans la première séquence du film, elle prépare le feu, à même le sol, ses deux sœurs jouent à côté d’elle, se disputent et elle doit essayer de consoler la plus petite. On n’a l’impression tout au long du film qu’elle ne rit jamais, même pas un sourire. Les tâches ménagères qu’elle doit effectuer se répètent inlassablement. De jour comme de nuit, ces séquences d’intérieur sont sombres, peu éclairées, même si un rayon de soleil semble tomber du ciel. Dehors, elle part garder les cochons sur de maigres prés à côté du village, ou bien elle aide le grand-père à rentrer les moutons dans ce qui leur sert d’étable. Des actions lentes, méthodiques, que Wang Bing filme sans mesurer la longueur des plans. Le film est l’exact opposé du film d’action qui vise à créer un rythme. Ici, c’est la durée qui compte. Un filmage qui demande au spectateur autant de patience, et de persévérance, que Yinging en met à cueillir de petites pommes de pins sur des arbustes rabougris.

wang bing 3 soeurs2

Le sujet du film est-il la misère de ces villageois isolés dans leur montagne, oubliés de tous ? Le père revenu un temps au village conduit ses filles à la ville voisine. Yinging va à l’école. De retour, elle s’efforcera de faire quelques devoirs sur un cahier à moitié déchiré qu’elle pliera cependant avec soin lorsqu’elle devra faire un peu de ménage et préparer le repas. Mais si la misère est omniprésente, Wang Bing filme aussi la persévérance de cette enfant, sa résistance face à des conditions matérielles de vie qu’on a du mal à croire réelle. Et pourtant…

wang bing 3 soeurs3.jpg

Sans ajouter le moindre commentaire, sans porter le moindre jugement, Wang Bing nous montrer une face de la Chine qu’on aurait tendance à oublier, tant il est tentant d’y filmer l’explosion des villes et le déferlement de biens de consommations dont quelques-uns peuvent jouir. Le cinéma de Wang Bing nous apprend à savoir ouvrir les yeux.

Sur le film lire aussi I COMME INCIPIT – Wang Bing

https://dicodoc.blog/2016/06/24/i-comme-incipit/

C COMME CHINE -Shibati.

Derniers jours à Shibati, Hendrick Dusollier, France/Chine, 2018, 60 minutes.

Le film d’Hendrick Dusollier repose sur un dispositif simple en apparence, mais au fond particulièrement audacieux. Ayant choisi de filmer la disparition d’un vieux quartier pauvre d’une grande ville chinoise (Chongqing), quartier voué à la destruction prochaine, il décide de s’y rendre et « simplement » de le filmer.

shibati

Il circule donc dans ce labyrinthe de ruelles étroites au risque de s’y perdre et filme les personnes qu’il y croise, caméra bien en évidence, sans avertissement semble-t-il, sans négociation préalable, sans autorisation donc, sans consentement des personnes filmées. Et il attend les réactions, qui d’ailleurs ne tardent pas de venir.

 

Ces réactions sont de deux ordres. Plutôt négatives, ou plutôt positives.

Une fois la première surprise passée, c’est l’étonnement fait de méfiance qui ne tarde pas à se transformer en une véritable hostilité. Que vient faire cet étranger ici ? Pourquoi filme-t-il ? Dans quelle télévision est-il journaliste (Personne ne semble pas imaginer qu’il s’agisse de cinéma, et le cinéaste ne les détrompe pas) ? Ne va-t-il pas donner une image particulièrement négative de la Chine. Ce n’est pas acceptable ! D’ailleurs dans cet espace où on vend des plats préparés, il ne vient pas pour manger puisqu’il se contente de filmer. Alors on lui demande de s’en aller, de déguerpir au plus vite, ce à quoi le cinéaste se garde bien d’obtempérer.

shibati 5

Cette première partie du film est, mine de rien, une réflexion fondamentale sur la nature du cinéma documentaire. Le cinéaste n’est-il pas toujours plus ou moins un intrus, indésirable lorsque ce qu’il filme n’est pas vraiment reluisant. Ce que nous dit cette séquence, c’est que saisir le réel par l’intermédiaire d’une caméra est impossible, ou pour le moins illusoire. Si l’on organise la prise de vue, en demandant par exemple aux sujets filmés d’être simplement eux-mêmes. Alors il est clair qu’on modifie leur posture puisqu’ils ne sont eux-mêmes que sur demande. Et si on ne négocie pas leur présence devant la caméra, on ne peut, comme Dusollier le montre ici avec beaucoup d’humour, que soulever de la colère, ou au mieux, de l’indifférence, voire un certain mépris.

shibati 4

Mais le film n’en reste pas là. Et il y a quand même des réactions positives, le cinéaste et sa caméra étant perçu non plus comme un intrus dont on se méfie (surtout s’il est étranger), mais comme un ami possible, amitié qui, dans le cas qui nous intéresse, se révélera bien réelle au fil des mois et des visites suivantes.

shibati 8

La première rencontre est celle d’un enfant,  Zhou Hong, moins d’une dizaine d’année, connaissant Shibati comme sa poche et qui donc va servir de guide à l’homme à la caméra. Courant à travers les ruelles étroite (un exploit physique d’arriver à le suivre tout en le filmant), il veut faire découvrir « la cité de la lumière et de la lune », à savoir cette galerie marchande illuminée de mille néons et qui le fascine, de loin puisqu’il sa mère lui interdit de s’y rendre. Le cinéaste l’accompagnera plus tard dans une visité expresse, où il tombera en admiration devant une borne de jeux vidéo occupée par trois gamin qui feront comme s’il n’existait pas (et qui d’ailleurs ignorent totalement la présence de la caméra). On le retrouvera aussi à la fin du film visitant avec son père le nouvel appartement qui a été attribué à sa famille, loin de Shibati, dans un immeuble flambant neuf et vide.

shibati 6

Autres amitiés du cinéaste dans cette Chine en mutation, Li le coiffeur, toujours heureux d’être filmé au travail rasoir en main, et surtout Madame Xue Lian, qui fouille les poubelles pour se nourrir et qui y trouve des trésors, tous ces objets rejetés comme inutiles et dont elle fera, elle, de véritable œuvre d’art dans sa « maison des rêves ». Un portrait riche en émotions.

shibati 9.jpg

Derniers jours à Shibati filme la fin d’un monde. Symboliserait-il aussi la fin d’un certain cinéma, celui qui croit pouvoir saisir et montrer le réel tel qu’en lui-même ?

M COMME MARCELINE – Loridan-Ivens.

La vie Balagan de Marceline Loridan-Ivens, Yves Jeuland, 2018, 87 minutes.

Ecrivaine et réalisatrice, Marceline Loridan-Ivens est à n’en pas douter une grande dame du cinéma mondial, de par son œuvre personnelle mais aussi du fait de sa collaboration avec son compagnon, Joris Ivens. Entrepris avant sa disparition récente, ce film est donc un hommage double, un hommage à son œuvre et un hommage à sa vie.

Pour cela, Yves Jeuland a mis au point un dispositif original, qu’il appelle « documentaire en direct ». Son film est une sorte de captation d’un spectacle vivant où les deux protagonistes sont assis face au public du Forum des images à Paris, accompagnés par trois musiciens dont un chanteur. Leurs interventions ponctueront le spectacle. Jeuland joue son rôle d’interviewer. Et Marceline, répondant aux questions avec la plus grande spontanéité, est simplement elle-même. Une simplicité bien sûr émouvante, surtout lorsqu’elle évoquera sa déportation pendant la guerre. Mais la dimension dramatique de ces événements ne vient pas à bout de sa joie de vivre et de son enthousiasme. Marceline a un rire particulièrement communicatif. Et à presque 80 ans elle nous donne une grande leçon d’optimisme.

Marceline Loridan Ivens 2

Tout ne fut pourtant pas toujours rose dans sa vie. La plus grande partie du film est consacré à son séjour à Auschwitz. Elle raconte avec beaucoup de détails son « voyage » en wagon à bestiaux et les conditions de vie dans le camp. La faim incessante, les batailles pour un morceau de pain, la maladie, la souffrance et la mort toujours présente autour d’elle. Elle évoque son père, arrêté en même temps qu’elle, mais qui est séparé d’elle dans le camp. Elle raconte aussi son retour, l’accueil de sa famille et la difficulté de parler de ces années noires. Mais Marceline a retrouvé son entrain et elle sait parfaitement nous détendre après l’évocation de l’horreur en nous racontant une histoire juive !

La vie de Marceline, c’est aussi le cinéma, des films importants pour des raisons diverses, dans lesquels elle tient un rôle, ou qu’elle a coréalisé. Le premier d’entre eux c’est Chronique d’un été, de Jean Rouch et Edgar Morin. Jeuland en retient de larges extraits, la conversation du début du film avec les réalisateurs, la découverte de son numéro matricule tatoué sur son bras et dont les amis africains de Rouch ne connaissent pas la signification. Et puis, et surtout, la célébrissime séquence filmée dans les halles Baltard où elle fait le récit de la rencontre avec son père à Auschwitz.

La fin du film est consacrée à Joris Ivens, à leur vie commune, à leur passion pour la Chine, illustrée par un extrait du film Histoire du vent. Mais, en dehors d’un court passage du 17° parallèle et l’évocation de la rencontre avec Ho Chi Min, il n’est absolument pas question des engagements politiques du couple. Certes on peut comprendre que le maoïsme ne soit plus aujourd’hui la référence idéologique de Marceline. Mais il n’en reste pas moins que le film qu’ils ont consacré à la vie des chinois pendant la Révolution culturelle (Comment Yukong déplaça les montagnes) constitue toujours un document qui a une valeur tout autant cinématographique qu’historique.

Marceline Loridan Ivens

Vous vous demandez ce que signifie le titre du film (qui est aussi le titre de son autobiographie). Marceline nous donne l’explication dès le début du film. Balagan en hébreux signifie bordel, désordre. Une vie certes qui est loin d’être parfaitement rectiligne. Mais le désordre n’est-il pas le sel de la vie ?

C COMME CAMPS – en Chine

Les Âmes mortes, Wang Bing, Chine, 2018, 8h 26.

Un film monumental, hors normes. Comment éviter cette première réaction, ces premiers mots si répétés qu’ils finissent par tomber dans la banalité. Et pourtant…

Et pourtant, la dernière œuvre de Wang Bing ne peut que nous surprendre une fois de plus. Par sa durée d’abord (plus de 8 heures) qui rappelle inévitablement le film qui a fait connaître le cinéaste en Europe, A l’ouest des rails (2003) et ses 551 minutes. Les âmes mortes sont diffusées en France en trois parties (2h46 ; 2h44 ; 2h56), ce qui est une bonne chose et peut éviter un effet de saturation qui guette certainement les spectateurs non habitués à la longue durée documentaire chère à  Wiseman en particulier.

Une œuvre qui ne peut que nous interpeler et nous secouer par son sujet, les « camps de travail » visant la rééducation des « droitiers » c’est-à-dire tous les opposants, de près ou de loin, au régime maoïste, et cela bien avant la révolution culturelle, même si celle-ci fut le somment de cette pratique. Des camps de travail qui étaient vite devenus des camps de la mort, comme Wang Bing l’avait déjà montré dans son film de fiction, Le Fossé, et dans cet autre documentaire, consacré à un seul personnage, madame Fengming, (Fengming, chronique d’une femme chinoise, 2007, 183 minutes), qui se retrouve épouse d’un « droitier », donc « droitière » elle-même et pour cela envoyée comme lui dans un camp. Elle en reviendra, mais lui non. Devant la caméra de Wang Bing, elle avait décrit avec force détails, l’humiliation de l’accusation,  la faim dans le camp, la mort de son mari et ses souffrances interminables.

ames mortes 6

Et puis nous retrouvons ici cette façon unique de filmer. Dans les entretiens,  les cadrages en plans poitrines des personnages, ce qui permet de les situer dans des éléments simples de décor –la pièce où ils vivent. Les plans longs –ce qui est parfaitement cohérent avec la durée totale du film – qui nous impliquent directement, nous spectateurs –comme le réalisateur lui-même – dans le récit fait par les personnages et dans les actions qui jalonnent le cours du film. Les déplacements souvent très rapides de la caméra, portée non pas à l’épaule mais devant les yeux par le cinéaste lui-même. Des mouvements de course, presque  désordonnés, sans but immédiatement apparent, et qui ne sont pas loin de nous donner le vertige. Un vertige qui de toute façon correspond inévitablement à celui provoquée par la folie mortifère de la dictature.

Les Âmes mortes est une entreprise de grande envergure pour retrouver les survivants des camps  ainsi que les traces matérielles qu’ils ont laissés, mais que le temps et les autorités ont en grande partie effacées. Les survivants, ceux qui en sont revenus mais qui restent marqués à jamais, sont interrogés, le plus souvent chez eux, seuls ou en couple. Leurs souvenirs sont toujours précis –sauf pour retrouver les noms de leurs compagnons d’infortunes qui eux n’en sont pas revenus. Ils détaillent donc les causes et les conditions de leur arrestation, les conditions de vie, ou plutôt de survie,  dans les camps, des conditions dont le film ne cherche pas à montrer l’horreur – quelles images le pourraient-elles ? Mais l’horreur est bien là, sous nos yeux, dans ces récits qui se suivent avec une étrange continuité malgré les différences de voix. Mais toutes ces voix sont calmes, posées, comme sans haine, insistant sur l’essentiel. Il est difficile d’imaginer témoignage plus rigoureux.

ames mortes 2

Pour les traces, Wang Bing est parti les chercher dans le désert de Gobi, là où était construit le complexe de Jiabiangou. De la déportation elle-même il ne reste semble-t-il rien. Que les os des morts qui n’ont pas trouvé de sépulcre. Le cinéaste filme le sol aride, le sable nu, en marchant, en courant. L’image se fige un bref instant sur les os qu’elle découvre, un membre, un crane, et repart. Une  recherche qui parait interminable. Mais le désert a bien changé. Toute une partie est cultivée. Un berger nous guide. Wang Bing l’interroge pour l’aider à reconstituer le mieux possible la configuration de l’espace du camp. Mais la vie a repris le dessus. Deux enfants viennent en riant au-devant de la caméra pour être filmer. Comme partout dans le monde.

S’il y a bien des éclairs de vie dans le film, c’est quand même la mort qui domine, omniprésente dans les récits des survivants. Pas étonnant alors que Wang Bing consacre dans le premier épisode une longue séquence à l’enterrement de l’un d’eux. Un enterrement qui suit toute les traditions. Le discours (en gros plan) du fils ainé qu’il termine péniblement en s’effondrant en sanglots. Puis le cercueil est hissé dans la montagne, posé sur une vielle charrette tirée, et poussée, par les hommes. A chaque tournant de ce sentier de terre étroit les roues donnent l’impression qu’elles vont glisser et que le cercueil va dégringoler dans le ravin. La cérémonie se termine, au milieu des pétards et des sanglots, par la lente et difficile descente du cercueil dans le trou creusé dans la terre.

Les Âmes mortes. De Gogol à Wang Bing. De la Russie à la Chine.Toute l’histoire des malheurs de la l’humanité.

C COMME CHARBON – Chine

L’Argent du charbon, Wang Bing, Chine, 2009, 53 minutes

            La croissance prodigieuse de l’économie chinoise nécessite de l’énergie, beaucoup d’énergie. La Chine possède beaucoup de charbon, surtout dans le nord du pays. Son exploitation systématique se fait dans des conditions qui ne tiennent comptent ni de l’écologie, ni de la sécurité des travailleurs. Les mines de charbon chinoises sont réputées pour être les plus dangereuses du monde. Le nombre d’accidents mortels ne cesse de croitre, même si les autorités font tout pour en minimiser l’importance. De tels problèmes ne pouvaient qu’attirer un cinéaste comme Wang Bing, engagé dans une approche des conséquences humaines des transformations de l’économie et de l’industrie chinoise.

argent du charbon 2

            Wang Bing ne filme pas les mines de charbon, le travail des mineurs, les risques qu’ils courent et l’exploitation dont ils sont l’objet. Il prend en compte une autre dimension de la politique énergétique chinoise, le transport du charbon depuis les mines du Shanxi jusqu’au port de Tianjin. Une route du charbon, sillonnée jour et nuit par d’énormes camions chargés à bloc. Une route tout aussi meurtrière que les mines elles-mêmes. Une route où existent tous les trafics imaginables. Une route qui se révèle très vite être une véritable jungle pour ceux qui la fréquentent et qui essaient de gagner suffisamment d’argent pour vivre, eux et leur famille.

argent du charbon 4

            Parmi ces forçats de la route du charbon, ce sont les chauffeurs de camion qui retiennent l’attention du cinéaste. C’est à eux qu’il va consacrer son film, un film tout aussi dur que ses autres réalisations, un film dont toute trace d’optimisme est absente, un film en couleurs, mais d’une tonalité aussi noire que le charbon.

            Le film commence dans un immense espace vide, envahi par la poussière des camions venus charger le charbon. L’État a vendu des hectares de mines mais interdit l’exploitation dans les galeries souterraines trop dangereuses. Alors l’extraction du charbon se fait à ciel ouvert. Les chauffeurs négocient le prix avec le propriétaire. Tout au long du film, il sera question d’argent et l’on verra au moins autant de billets de banque que de charbon.

argent du charbon 5

            Le cinéaste a pris place à côté du chauffeur. Les images subjectives qu’il réalise nous mettent dans l’ambiance. Elles sautent, deviennent floues, plus rien n’y est identifiable en dehors de la poussière. Et puis c’est le trajet. Les arrêts dans les restaurants du bord de la route, les contrôles, les amendes, les péages. Quelques moments de repos dans la cabine du camion, mais toujours la poussière, le bruit du moteur et les klaxons. Les camions roulent jour et nuit, souvent en files. Les rares voitures croisées sont bien minuscules dans cette armada de poids lourds qui semblent presque se bousculer pour se frayer un passage. Parfois la route est totalement défoncée. Mais les camions passent quand même. Tant qu’on peut rouler…

            Le charbon des chargements, ça se négocie. De longues tractations. Faire du fric est la seule idée que tous ont en tête. Le credo de la Chine actuelle.

W COMME WANG BING – sans nom.

L’Homme sans nom, Wang Bing, Chine, 2009, 92 mn

Un homme sans nom a-t-il une humanité ? A-t-il une existence ? Au sens, fondamental, de sa qualité d’homme. Le film de Wang Bing ne cherche pas le nom qui lui redonnerait son humanité. C’est l’acte même de le filmer qui le fait exister.

Nous ne saurons pas comment le cinéaste l’a rencontré. Comment est né le projet du film. Pourquoi cet homme a accepté la présence, l’omniprésence même, d’une caméra dans son univers ? Dans ce monde si étroit, dans cette vie si répétitive, qui semble sans contenu. Une vie où aucune aventure ne peut surgir. À moins que, justement, le film soit cette aventure, la possibilité de briser la routine, la répétition, en la représentant, en la donnant à voir, simplement, dans la quotidienneté des actes qui suffisent à remplir une vie.

Nous ne connaîtrons pratiquement pas le son de la voix de l’homme sans nom. Le cinéaste ne s’adresse pas à lui. Il n’a pas à répondre. Il ne croise jamais d’autres humains. Ne pas avoir de nom condamne à la solitude. Comment est-il possible d’entrer en communication avec celui que l’on ne peut nommer. Etre sans nom, c’est ne pas avoir de vie sociale.

homme sans nom 4

         Et pourtant. En regardant le film ne rentrons-nous pas peu à peu en contact avec cet homme ? Notre regard ne lui confère-t-il pas cette humanité qui lui faisait défaut ? Rentrer dans sa vie, même par l’intermédiaire d’un écran, ne peut nous laisser indifférent. Si nous allons à sa rencontre, n’est-ce pas lui reconnaître une existence ?

Le film de Wang Bing défie toute tentative de description. Nous pouvons énumérer les actions que l’homme sans nom accomplit : il marche beaucoup, cuisine, mange, dort, bêche la terre, cultive des légumes, ramasse du crottin sur la route. Nous pouvons repérer l’écoulement des saisons : l’hiver enneigé, le printemps verdissant, l’été orageux et l’automne venteux. Nous pouvons déterminer le degré de misère dans laquelle il vit à partir des objets qu’il manipule, des vêtements dont il se couvre, du trou qui lui sert d’habitation. Nous pouvons repérer le nombre important de plans où la caméra suit l’homme vu de dos dans ses déplacements et les opposer aux plans fixes où nous le voyons de face, dans sa « grotte », pendant ses repas. Mais nous ne pouvons traduire en mots l’intensité qui se dégage des images de cet homme, seul à l’écran pendant tout un film, dont la vie n’est accompagnée que par les bruits de sa respiration et de sa toux ou celui de ses pas sur les chemins. Il n’y a que quelques mots, à peine audibles, qu’il prononce pour lui-même dans une seule séquence.

homme sans nom

 

L’Homme sans nom est un ovni cinématographique. Il échappe à tous les repères que nous pouvons essayer de mobiliser, en tant que spectateur.

C COMME CHINE – Éducation.

La bonne éducation, Gu Yu, France / Chine, 2017, 30 minutes.

Le portrait d’une adolescente chinoise. Une écolière, comme il doit y en avoir une multitude en Chine. En Chine et ailleurs.

Une adolescente pas très attachante en fait. Le film ne cachant pas ses défauts. Ou plutôt il montre beaucoup ce que les autres pensent d’elle. Et elle n’est vraiment pas la coqueluche des filles de sa classe. Quand elles ont dit qu’elle sent mauvais, elles ont tout dit ! C’est sans appel. Et elle de trainer cette réputation sans pouvoir s’en dépêtrer. Pas très positif, à cet âge où il faut essayer de construire son identité. Mais du coup, on finit presque par la trouver sympathique, dans son rôle de victime. De bouc-émissaire. De souffre-douleur. D’enfant délaissée même par sa famille. Dans sa solitude désespérée, que l’aspiration pour l’art (Peipei est élève dans une classe artistique d’un lycée)  n’arrive pas vraiment à combler. En France on parlerait sans doute de harcèlement. Difficile de savoir ce qu’il en est en Chine.

bonne education 4

Donc un portrait pour le moins classique. L’adolescence avec ses difficultés relationnelles. Avec les camarades d’école et avec la famille. Et ce sentiment si fort d’être incomprise. De ne pas être aimée. Le portrait d’une adolescente chinoise, mais qu’on doit retrouver presque à l’identique aux quatre coins du monde. L’adolescence est bien un âge universel.

Mais il s’agit quand même d’un film tourné en Chine, par une cinéaste chinoise. Du coup la dimension portrait du film s’efface presque au profit de l’appréhension de la réalité chinoise. D’une certaine réalité chinoise. Le lycée surpeuplé. Les séances de lecture collective à haute voix dans une cacophonie totale. Et puis, surtout, dans les quelques plans où Peipei revient chez sa grand-mère, la Chine de la campagne. Bien loin des buildings de Shanghai. Bien loin du développement de la richesse qui profite à certains. Loin de tout en fait. Une plongée dans cette Chine ancestrale, que rien décidément n’a pu faire bouger -ne peut faire bouger – ni la révolution maoïste, ni le boum capitaliste. La Chine des laissés pour compte du développement, comme le cinéma documentaire chinois de plus en plus connu en Europe, Wang Bing en tête, nous la montre avec éclat.

bonne education 7

La Bonne éducation est un film court (30 minutes). Sans atteindre les 9 heures de A l’ouest des rails (Wang Bing), il aurait facilement pu être un vrai long métrage. Il aurait suffi de montrer plus longuement la vie scolaire de Peipei. Et sa vie familiale aussi. Et son lycée. Et le village de sa famille. Et ainsi de suite. Certes, n’est pas Wang Bing qui veut. Et La Bonne éducation est le premier film de cette jeune cinéaste. Aurait-elle pu obtenir les moyens financiers  – techniques- d’un long métrage ? Mais il n’y a là rien à regretter. Dans sa concision, le film dit tout de son sujet. Et son propos n’en est que plus percutant.

Ce film a obtenu le Grand Prix du Festival International du film d’éducation 2017.

 

A COMME AI WEIWEI

Ai Wei Wei : never sorry, Alison Klayman. Etats Unis, 2012,  90 minutes.

            Ai Wei Wei est sans doute l’artiste chinois contemporain le plus connu en occident, certainement le plus médiatisé. Ce qui est dû, en grande partie, à ses positions politiques, son engagement dans la contestation du régime autoritaire de Pékin qui essaiera par tous les moyens de le faire taire. Son travail artistique est indissociable de sa lutte pour la liberté d’expression, et pour la liberté tout court.

            Le film de Alison Klayman présente conjointement l’artiste, le dissident et l’homme dans sa vie personnelle et familiale. Un portrait qui se veut complet, intime, au plus près des réalités humaines mais en inscrivant toujours la dimension individuelle dans le contexte politique de la Chine actuelle.

ai weiwei2

            L’artiste est difficile à cerner tant son œuvre est protéiforme et diversifiée. On le connait tour à tour architecte, sculpteur, photographe, auteur de performances et d’installations, artiste numérique. Ses photos où il dresse en premier plan un doigt d’honneur devant les monuments célèbres du monde entier (la tour Eiffel ou l’assemblée nationale à Paris, la Maison blanche, la porte de la Paix céleste, place Tian’anmen, entre autres) l’ont rendu célèbre et sont caractéristiques de son esprit provocateur. Le film présente plusieurs de ses expositions ou installations célèbres : l’installation de 9000 sacs d’écoliers placés sur la façade de la Maison de l’Art de Munich en souvenir des enfants victimes du tremblement de terre de 2008 ; Sunflower Seeds, à la Tate Modern de Londres, présente  plusieurs millions de graines de tournesol en porcelaine peintes à la main et constituant un clin d’œil ironique de la métaphore de Mao Zedong selon laquelle le peuple chinois doit se tourner vers lui comme les tournesols vers le soleil. Il expose dans les grandes manifestations d’art contemporain, de la biennale de Venise à Documenta à Cassel et au Jeu de Paume de Paris.

ai weiwei4

                Ses positions politiques dénonçant la corruption et le manque de démocratie lui ont valu bien des ennuis. Ayant très tôt compris la puissance d’Internet, il intervient régulièrement sur Twitter et crée un blog vite célèbre mais qui sera désactivé par les autorités. Le film insiste sur les tracasseries administratives qu’il subit et qui se transforment en intimidations et condamnations arbitraires. En 2011, il est condamné à une forte amende pour fraude fiscale et détenu en prison pendant 81 jours. Depuis il est en liberté conditionnelle et ne peut quitter Pékin sans autorisation.

ai weiwei5

                L’homme que présente le film est un personnage attachant, essentiellement par le courage politique qui le caractérise. La cinéaste a pu le filmer dans l’intimité de sa vie privée, avec sa jeune femme et son enfant. S’il est devenu un symbole de la lutte pour les droits de l’homme en Chine, si beaucoup de jeunes artistes reconnaissent son influence sur l’évolution de l’art, il reste une personnalité plus complexe que l’image parfois caricaturale qu’ont pu donner de lui les médias et les réseaux sociaux. C’est le mérite du film de lui redonner une véritable dimension humaine.

Le film a obtenu le prix spécial du jury au festival Sundance 2012.

 

 

M COMME MORT

Mrs Fang de Wang Bing, Chine, 2017, 1 H 26.

Le premier plan nous la présente, un portrait au sens de la peinture classique, en plan américain. Elle tourne légèrement la tête de gauche à droite, un mouvement lent, continu. Elle ne parle pas. De tout le film nous n’entendrons pas le son de sa voix. On le retrouve sur le bord d’une rivière, dans son village. Le seul plan du film où on la verra à l’extérieur et en mouvement. Un plan rapide. Une transition avec la chambre où tout le reste du film se déroulera.

Moins d’un an après, peut-on la reconnaître ? Elle est allongée sur son lit. Elle ne parle pas. Elle bouge très peu. Sa bouche reste ouverte. Reconnaît-elle ceux qui l’entourent ? Sait-elle où elle est ? Une fois on essaie de l’assoir. Mais le plus souvent elle reste allongée. En off on entend les commentaires de ceux qui sont présents dans la pièce. Sur sa posture, sur l’évolution de la maladie, les signes visibles. On s’interroge : « dort-elle ? » Ses yeux bougent un peu. On lui prend le pouls.

mrs fang 3

Autour d’elle, la famille va et vient. Le cinéaste identifie en inscrivant leur nom sur l’écran les parents les plus proches de la malade, son films, sa fille, ses frères et sœurs. D’autres personnes présentent restent anonymes. Une présence nombreuse. Le plus souvent on parle fort, pour couvrir le son de la télé qui reste allumée, même si personne ne la regarde. On aperçoit parfois le poste, mais jamais l’écran est filmé. Beaucoup de dialogues sont off puisque la caméra cadre le plus souvent le lit. Il est question de médecine, de souffrance. Pourtant il n’y a dans la pièce ni médecin, ni infirmier. Ce sont les proches qui s’occupent de Madame Fang, qui lui donnent à boire, qui essaient de la nourrir. Par moment il faut aussi essayer de changer sa position dans le lit, la mettre sur le côté, pour éviter les escarres dit-on. Sa fille lui parle. « Tu me reconnais » Il n’y a pas de réponse. On apprend qu’elle est veuve depuis 10 ans. Un des rares éléments biographiques du film. On veut croire qu’elle n’est pas totalement coupée de ceux qui l’entourent. Son fils perçoit même un léger sourire sur ses lèvres quand sa fille lui parle. Dans les gros plans sur son visage, seuls ses yeux sont légèrement animés.

Si Madame Fang ne sort plus de sa chambre, le film nous entraine quand même à l’extérieur de la maison, à la suite des membres de la famille ou de ceux qui étaient venus pour veiller la malade. On se retrouve donc dans la rue d’abord, puis on suit les hommes pour une partie de pêche, sur la rivière, la nuit. On assiste à la préparation du matériel, de la barque. Sur l’eau on éclaire les roseaux où il doit bien y avoir des tortues. La pêche, qui nous sera montrée à plusieurs reprises, semblent l’activité principale des hommes. Avec la préparation des poissons. Cela occupe en tout cas une bonne partie de la nuit.

mrs fang 4

Dans la chambre, tout le monde suit l’évolution de l’état de Madame Fang. Elle n’est pas vraiment à l’agonie. Simplement, elle décline lentement. Elle bouge de moins en moins. Son visage est de plus en plus pâle. Ces détails nous sont donnés par ceux qui l’entourent. Puisque Madame Fang ne parle pas, la parole dans le film ne peut venir que de son entourage. Peu à peu tous sentent bien que la fin approche, mais sans doute le savaient-ils depuis le début. Le rythme du film est lui-même de plus en plus lent, comme s’il participait au recueillement collectif. La caméra s’éloigne d’ailleurs du lit, cadre les présents de dos. Leur présence fait en quelque sorte écran à la mort, qui ne sera pas filmée. La télé est éteinte. Le silence se fait. L’intimité des derniers moments de Madame Fang est entièrement préservée.

mrs fang 6

Mrs Fang est-il un film sur la mort ? Wang Bing ne donne que très peu d’éléments de biographie de son personnage. De même il ne donne aucune information concernant sa maladie, en dehors du carton final qui évoque la maladie d’Alzheimer. Il filme avec une certaine insistance le visage de la malade, mais le film ne va pas au-delà. A aucun moment  il n’y est question de vie après la mort de survie de l’âme, ou d’un autre monde. La religion est absente de la maison familiale. Si l’on parle de l’enterrement, c’est de façon purement pragmatique, sur ses conditions matérielles de son déroulement, et de son aspect social. De la maladie on sait seulement qu’elle débouchera sur la mort, de façon inexorable. Tous sont résignas. Il y a bien, quand la fin approche, quelques pleurs de femmes. Mais une voix d’homme demande aussitôt de ne pas pleurer. Il n’y a dans  et accompagnement d’une fin de vie, aucune lamentation, aucune marque de souffrance affective. La disparition d’un membre de la famille n’est pas un drame.

En fin de compte, le film concerne plus la relation des vivants à la mort, que la mort elle-même. Une relation qui se situe entièrement du côté du matérialisme. La mort elle n’est qu’un événement biologique.

mrs fang 10

Léopard d’Or, Locarno, 2017.

Les articles sur les films de Wang Bing

Ta’Ang, un peuple en exil entre Chine et Birmanie

Les trois sœurs du Yunnan

Fengming, chronique d’une femme chinoise

A l’ouest des rails