F COMME FLAHERTY ROBERT – Présentation

Cinéaste américain (1884 – 1951).

         Flaherty est un cinéaste mythique, un cinéaste qui est devenu un mythe, un mythe entretenu par toutes les histoires du cinéma, et pas seulement celles qui traitent du cinéma documentaire. Flaherty y est présenté systématiquement comme « le père du documentaire » dans la mesure où il est l’auteur du film, Nanouk of the north, désigné couramment comme le premier film documentaire de l’histoire du cinéma. Flaherty n’a pas inventé le terme documentaire. Il fut employé la première fois dans un article de John Grierson consacré au deuxième film de Flaherty, Moana. Peu importe. Avec Flaherty, le cinéma documentaire a trouvé son origine. Ce qui pourtant ne veut pas dire que tout film pouvant être désigné comme documentaire (mais l’on sait bien que cela ne va pas toujours de soi) reconnaisse une filiation avec lui. Si son influence est considérable, il est indispensable aussi de montrer que tout un pan de la création documentaire lui échappe. Ce que d’ailleurs on peut systématiser en évoquant l’opposition traditionnelle entre Flaherty, l’américain, et le soviétique Vertov. Dès les années 20, on peut identifier deux orientations opposées du cinéma documentaire naissant, deux conceptions esthétiques bien différentes, deux visions du monde aussi.

Le cinéma de Flaherty est profondément américain, hollywoodien presque, dans la mesure où il met en avant un personnage transformé en héros. Dans la mesure aussi où il a recours à toutes les possibilités de dramatisation que peut offrir l’art cinématographique. Certaines histoires du cinéma présente Flaherty comme le père du docufiction, ce qui bien sûr n’est pas tout à fait étranger à son œuvre. En même temps il est aussi considéré comme un des précurseurs du cinéma vérité à la Jean Rouch et même du cinéma direct des cinéastes québécois de l’ONF (Office National du Film du Canada), ce qui est quelque peu contradictoire. Par les thèmes qu’il aborde (la nature, les traditions ancestrales et la vie de communautés lointaines) il fut incontestablement un des premiers cinéastes ethnographiques. Par sa façon de filmer, il se veut bien au contact direct avec la réalité, mais cette réalité il la construit, il la met en scène pour en faire un film qui réponde à sa propre conception. Il fait jouer à Nanouk son propre rôle, comme Perrault et Brault le feront avec les habitants de l’île aux Coudres. Mais il ne montre de la vie de Nanouk que ce qui sert son propos, que ce qui va dans le sens du portrait qu’il est en train d’élaborer. Tout ceci apparaît clairement dans les cartons qui servent de commentaire aux images. Vertov lui, refusera systématiquement tout usage des cartons. Et la majorité des documentaristes modernes se passeront eux de commentaires.

Rien ne prédisposait à priori Flaherty à devenir cinéaste. Issu d’une famille originaire d’Irlande, il est d’abord géographe-explorateur. C’est à l’occasion d’un de ses premiers voyages dans le grand nord canadien et sa découverte des Inuits que se fait jour pour lui la possibilité de ramener des images pour montrer cette réalité inconnue. On sait que ses premiers essais dans ce sens furent accidentellement détruits par le feu. C’est en grande partie pour éviter à l’avenir une telle catastrophe, que Flaherty se dota des moyens matériels et humains du cinéma. Pour Nanouk, il filmait le jour, développait la pellicule la nuit et montrait le film le lendemain à ceux qu’il avait filmé. Cela lui permettait en particulier d’améliorer leur présence à l’image et de perfectionner leur rôle. Cette pratique n’a pour lui aucune autre visée, surtout pas d’éducation ou d’intervention. Flaherty n’est pas un cinéaste social.

         La filmographie de Flaherty n’est pas très abondante quantitativement. Après Nanouk, il réalise un film dans l’hémisphère sud, en Polynésie, Moana (1926). En 1933, c’est L’Homme d’Aran, son second chef d’œuvre, tourné dans une petite île au large de l’Irlande, qui raconte la dure vie d’une famille de pécheurs. The Land (1942) montre la mécanisation de l’agriculture en Pennsylvanie et Louisiana Story (1948) suit l’arrivée de la recherche pétrolière dans les bayous de Louisiane. Le rapport de l’homme et de la nature, et ses évolutions, est au cœur de son cinéma.

Soutenu par leur mise en scène, les films de Flaherty dégagent souvent un souffle épique qui en renforce la dimension humaniste. Le succès de Nanouk fut considérable à sa sortie. Il reste un des films phare du cinéma documentaire mondial.

A COMME ABECEDAIRE – Robert Flaherty

‘Le Père du documentaire », tout est dit dans cette formule quelque peu galvaudée. Ou presque…

Une œuvre relativement peu fournie, mais chacun des quatre films qu’il a réalisés seul sont des classiques définitivement inscrit dans l’histoire du cinéma mondial.

Nous avons en outre retenu le film, The Land, coréalisé avec sa femme Frances.

Par contre, nous avons écarté les courts métrages de commande.

Bayou

Louisiana Story

Canada

Nanouk l’Esquimau

Cérémonie

Moana – A Romance of the Golden Age

Chasse

Moana – A Romance of the Golden Age

Nanouk l’Esquimau

Danse

Moana – A Romance of the Golden Age

Désertification

The Land

Etats-Unis

Louisiana Story

The Land

Famille

Nanouk l’Esquimau

Glace

Nanouk l’Esquimau

Île

L’Homme d’Aran

Inuit

Nanouk l’Esquimau

Industrie

Louisiana Story

Irlande

L’Homme d’Aran

Louisiane

Louisiana Story

Mer

L’Homme d’Aran

Moana – A Romance of the Golden Age

Pauvreté

The Land

Pêche

L’Homme d’Aran

Moana – A Romance of the Golden Age

Nanouk l’Esquimau

Pétrole

Louisiana Story

Polynésie

Moana – A Romance of the Golden Age

Ruralité

The Land

Tatouage

Moana – A Romance of the Golden Age

Tradition

Moana – A Romance of the Golden Age

P COMME POLYNESIE

Moana. A Romance of the Golden Age. Robert Flaherty, Etats-Unis, 1926, 85 minutes.

Flaherty n’est pas l’auteur d’un seul film, comme beaucoup ont pu le croire tant le succès phénoménal de son Nanouk a éclipsé dans nombre d’histoire du cinéma ses réalisations suivantes. Pourtant celles-ci n’ont pas à rougir de la comparaison avec « le premier film documentaire » du cinéma, et en particulier son second film, Moana, tourné dans une petite île de Polynésie.

Moana reprend systématiquement les ingrédients de Nanouk. L’exotisme d’abord, assurant le dépaysement total du spectateur. Ici les mers du sud remplacent les glaces du grand nord canadien. La nature n’est pas si hostile et les conditions de vie de la population ne sont pas si rudes. Mais l’intérêt est toujours soutenu par la précision du filmage des lieus et des activités des personnages.

Comme dans Nanouk, Flaherty centre son film sur une famille et son personnage central, Moana, dont on suit la vie dans les moindres détails et dont on ne peut qu’admirer la beauté et le courage, comme le montre la façon dont il supporte la souffrance du tatouage rituel.

La dimension sociale de sa vie est cependant bien plus importante que pour Nanouk. Moana n’est pratiquement jamais seul à l’écran.  Les personnages sont plus nombreux à être filmés au premier plan. Tous rayonnent de joie de vivre. Ils rient presque sans arrêt, ce qui renforce la sympathie qui émane d’eux. L’enfant Pe’a ravirait presque la vedette à Moana dans bien des séquences, comme dans la prise du crabe. Quant à la fiancée de Moana, Fa-angase, elle n’est pas reléguée à un rôle secondaire.

Flaherty construit son film avec la même rigueur qui a tant contribué au succès de Nanouk. Après une introduction présentant les personnages, il va suivre, séquence après séquence, leurs différentes activités, la cueillette des racines, la chasse et la pèche, la confection des vêtements et la cuisine dans laquelle excelle Maman Tu’ungaita. Les ingrédients sont détaillés avec précision (crème de coco, arbre à pain, taro, banane plantain) ainsi que le mode de cuisson sur des pierres chauffées. De même, la construction du piège pour la chasse, et la technique de capture de la tortue géante constituent les données concrètes indispensables à la dimension apport de connaissances du documentaire tel qu’il est conçu dans ses origines américaines.

Le tout culmine dans la fête finale où tout le monde chante et danse à l’occasion du tatouage de Moana qui le fait accéder au statut d’homme. « La virilité s’acquiert dans la douleur » dit le commentaire. La visée ethnographique est évidente.

Avec Moana, Flaherty affirme de plus en plus ses compétences de cinéaste. La séquence où Pe’a cueille les noix de coco est un bel exemple de montage percutant, faisant suivre la longue contre-plongée sur le tronc de l’arbre où grimpe l’enfant – jusqu’à se perdre dans le ciel – de gros plans sur la cime où il est enfin arrivé pour décrocher les noix. Et le filmage de l’océan et de ses vagues énormes annonce les plans inoubliables de L’Homme d’Aran.

La version restaurée aujourd’hui accessible – elle a été diffusée par la Cinémathèque du documentaire de la BPI au centre Pompidou – est sonorisée de façon parfaitement réussie. Les dialogues sont bien audibles. Ils ne sont pas toujours traduits dans les cartons, mais cela n’enlève rien à la compréhension des actions. Et puis les chants des oiseaux sont omniprésents et les accompagnements des tambours et autres percutions lors des danses donnent un rythme au film en total accord avec les images.