L COMME LUMIERE Louis

L COMME LUMIERE Louis

Sortie d’usine et autres « vues ».

Le premier « film », Sortie d’usine, projeté par les frères Lumière dès avril 1895 pour présenter le Cinématographe, invention de Louis, était-il un documentaire ? Sans renter dans le débat historique de savoir si d’autres avant Lumière, Edison par exemple, avaient eux-aussi réalisé des films, il est important de noter la pertinence des quelques dizaines de secondes (moins d’une minute) qui assurèrent immédiatement le succès de l’invention, bien au-delà de l’effet de nouveauté. Ce que nous montre Sortie d’usine, c’est la vie, la vie simple, la vie de tous les jours, sans effet, sans trucage, criante de « vérité » malgré l’absence de couleur et surtout de son. Le cinématographe Lumière annonce ainsi le triomphe du réalisme dans l’histoire future du cinéma. Pourtant, cette simplicité naturelle n’exclut pas une certaine forme de « mise en scène », c’est-à-dire ici de préparation, ce qui est une donnée encore plus fondamentale pour le développement du cinéma. D’abord il fallait bien décider de l’emplacement de l’appareil de prise de vue, en tenant compte des contraintes techniques bien sûr, les conditions de luminosité principalement, mais aussi en anticipant sur ce qui sera donné à voir au spectateur, ce que souligne le fait qu’il existe plusieurs versions de la même scène, tournées à des moments différents et visant à améliorer la qualité du résultat.. En choisissant sa propre usine, Louis Lumière invente la publicité filmée. Mais surtout, il ne filme que quand tout est comme il le souhaite, les ouvriers rassemblés, invisibles dans le champ fixe et qui tout à coup vont déferler dans la rue par la porte ouverte. Cet effet de masse ne peut pas être le simple fait du hasard. L’auteur du film le recherche et fait ce qu’il faut (le rassemblement initial, mais non vu, des « figurants ») pour qu’il soit efficace. C’est exactement ce qui se passe, de façon encore plus évidente, avec l’Arrivée du train en gare de la Ciotat. Certes, Lumière n’avait peut-être pas imaginé que les spectateurs essaieraient de fuir pour échapper à ce train qui fonce sur eux. Mais l’effet de foule produit par tous ces voyageurs (les amis, la famille, mobilisés pour l’occasion) qui envahissent le quai est bien lui le résultat d’une intention proprement cinématographique. Imaginons un instant que ce plan ait été filmé en plongée (du haut du bâtiment de la gare par exemple). A l’évidence, l’effet produit eut été radicalement différent : non plus la présence parmi les voyageurs, mais une distanciation en adoptant un point de vue de supériorité.

            Inventeur, artiste, Louis Lumière était aussi un redoutable homme d’affaire. Plutôt que de vendre le nouvel appareil, l’entreprise Lumière choisit la voie du spectacle en ouvrant des salles où étaient projetées les œuvres réalisées. La première de ces salles ouverte à Paris (au Grand Café, boulevard des Capucines) attira aussitôt les foules de curieux, qui n’étaient certes pas encore des cinéphiles, mais qui permirent un essor particulièrement rapide de ce nouveau genre de distraction. Après Paris et Lyon, ces salles sous concession Lumières essaimèrent dans le reste de la France et dans le monde entier. Mais pour gagner de nouveaux spectateurs, pour ne pas les décevoir, il fallait renouveler sans cesse le spectacle offert. D’où la deuxième voie ouverte par les Lumière, le recrutement d’opérateurs chargés de réaliser des « vues » du monde entier pour satisfaire la soif naissante d’images animées. C’est ainsi qu’à côté des scènes de la vie quotidienne française (le travail du maréchal ferrant ou la partie de carte), furent présentées au public les colonies françaises (Algérie et Indochine) ou de grands événements mondiaux comme le couronnement du tsar Nicolas II. L’ensemble du fond Lumière est ainsi riche de plus de mille titres d’une variété étonnante dans ses sujets, même si la forme (plan fixe de 50 secondes) est toujours la même.

            « Lumière c’est le documentaire, Méliès le fantastique ». Ce lieu commun a longtemps prétendu dire le sens de l’histoire du cinéma en la fondant sur une opposition originelle. Une opposition qui serait très vite devenue une compétition dont l’issu ne fait plus de doute. Et cela depuis bien longtemps. Pourtant, les choses ne sont pas si simples. Rappelons d’abord que Louis Lumière lui-même est l’auteur de « vues » qui peuvent difficilement être considérées comme « documentaires », à commencer par le célèbre Arroseur arrosé. Et puis les productions Lumière ont très vite été contraintes pour garder leurs spectateurs et en conquérir de nouveau, de se diversifier. D’où la réalisation de reconstitutions historiques, jouées par des acteurs dans des décors artificiels. Citons parmi ces « vues historiques et scènes reconstituées » La vie et la passion de Jésus Christ, L’exécution de Jean d’Arc, Entrevue entre Napoléon et le Pape, L’assassinat du duc de Guise, La mort de Robespierre. Même chez les Lumière, les cinéastes peuvent difficilement être enfermés dans des spécialisations définitives !

Que retenir aujourd’hui de l’œuvre de Louis Lumière ? D’abord, bien sûr, une invention géniale, le Cinématographe, un appareil assurant à la fois la prise de vue et la projection sur grand écran des images animées ainsi enregistrées. Il faudra attendre plus d’un demi siècle pour voir l’arrivée sur le marché d’un appareil, le caméscope, assurant ces deux fonctions avec une aussi grande facilité d’utilisation.

            Mais Louis Lumière, c’est aussi un industriel dont l’invention doit faire vivre une entreprise. Pour cela il met en œuvre très rapidement la chaîne totale de ce qui deviendra le cinéma, de la prise de vue avec les opérateurs Lumière sillonnant le monde entier jusqu’à l’ouverture de salle se spectacle où il fallait amener un public toujours plus important pour assurer les bénéfices. Enfin, il est indispensable de souligner la dimension artistique voulue et merveilleusement incarnée par nombre de films Lumière dont les cadrages, les angles de prise de vue et la « mise en scène » sont des modèles du septième art. Comme le disait Jean-Luc Godard, « Lumière, c’est le fantastique dans le quotidien ».

            Avec un tel point de départ, le cinéma est très vite devenu l’activité créatrice phare du XX° siècle. Pour l’heure, il est bien parti pour le rester au XXI°.

Quelques titres des « Vues Lumière » attribuées à Louis :

Sortie d’usine, Arrivée d’un train en gare, Baignade en mer, Le goûté de bébé, Déjeuner du chat, Lancement d’un navire, Enfants au bord de la mer, Barque sortant du port, Course en sac, Bal d’enfants, Partie d’écarté, Maréchal-ferrant.

N COMME NANOUK

Nanouk l’Esquimau, Robert Flaherty, États-Unis, 1922, 70 minutes.

Flaherty n’est pas un cinéaste de formation. Explorateur, c’est sa découverte des Inuits du grand nord canadien (et plus particulièrement de l’un d’entre eux, Nanouk) qui le conduira à fixer sur pellicule leurs conditions de vie si difficiles, dans cette nature grandiose mais fondamentalement hostile. Seul le cinéma pouvait rendre compte de cela et de l’admiration que ces personnages ne pouvaient que susciter.

Flaherty fit avant 1920 plusieurs expéditions sur les rives de la baie d’Hudson, ramenant en Amérique des photos d’abord, puis une quantité impressionnante de pellicule. La légende veut que ce premier matériau ait été détruit par le feu, accidentellement ! Mais le futur « père du documentaire » ne s’avoua pas vaincu par un tel sort. Il réunit des fonds, en particulier auprès du fourreur français Réveillon, pour assurer la logistique indispensable : caméra, et pellicule bien sûr, mais aussi matériel pour développer et projeter à ceux qu’il filmait le résultat du tournage. Et, en 1920, il repartit cette fois-ci avec le projet de faire un film sur ce personnage qui l’avait tant fasciné, Nanouk.

Nanouk l’Esquimau est considéré comme le premier film documentaire de l’histoire du cinéma, ce qui n’est historiquement qu’une approximation. Mais c’est sans doute, grâce à son succès considérable, celui qui montra de façon la plus éclatante qu’il pouvait exister un autre cinéma que les fictions tournées à Hollywood. En tout cas, s’ouvrait ainsi la problématique inépuisable du rapport du cinéma au réel.

On sait que Flaherty n’a pas hésité à intervenir directement dans l’environnement, les activités et la vie même de Nanouk en fonction des besoins de son film. Il lui donne une famille, femme et enfants, alors qu’il vivait seul. Il fait construire un igloo aux dimensions imposantes pour pouvoir filmer à l’intérieur avec suffisamment de lumière. Et le phoque qui est sorti de l’eau par un trou dans la glace avait été placé là, déjà mort, pour pouvoir être filmé. Tout ceci ne pose vraiment problème qu’à des puristes de la non-intervention sur le réel que bien peu de cinéastes peuvent soutenir. Après tout la présence de la caméra n’est-elle pas déjà un élément perturbateur ? Flaherty fait jouer à Nanouk un rôle, son propre rôle certes, mais il le transforme alors en héros de cinéma.

La dimension héroïque de Nanouk est particulièrement évidente dans la séquence consacrée à la pêche. Grand pêcheur, Nanouk sauve sa famille de la famine. Dans cette séquence, il est le personnage unique. Véritable héros comme dans le cinéma fictionnel, il focalise tout l’intérêt et la sympathie du spectateur, comme celle du cinéaste. La séquence est construite comme un récit autonome : du départ en pirogue au retour avec le poisson, avec les étapes successives de l’action, recherche du point de pèche idéal, attente du poisson, premiers essais infructueux, réussite ensuite et présentation du tableau de pèche. Il y a presque du suspens ! Des tableaux explicatifs tiennent lieu de commentaire : la technique de pêche est présentée de façon concrète. Le cinéaste vise précisément à rendre compte de la réalité. Mais en même temps, le cadrage serré sur Nanouk pendant la pêche proprement dite et le gros plan sur son sourire rayonnant, face à la caméra, lorsqu’il présente le poisson (une chute nécessaire de la tension grandissante depuis le début de la séquence) renforcent les effets de dramatisation.

Dès la première séquence de ce premier film, Flaherty apparaît comme un génie de la mise en scène. Un kayak accoste sur la rive. Nanouk s’en extirpe puis, surgissant du cœur de l’embarcation, apparaissent successivement sa femme et tous ses enfants, et même le petit chien. Effet comique garanti ! Mais, en même temps, les personnages principaux du film nous sont présentés. Il sera facile alors de suivre leur vie quotidienne.

Nanouk l’Esquimau réussit ainsi le tour de force d’être tout à la fois un film ethnologique et un film d’aventure. Il documente le mode de vie d’une population alors largement inconnue et séduit le spectateur par des effets de dramatisation et de mise en scène tout à fait à la hauteur du meilleur cinéma hollywoodien. On comprend alors que son succès ne se démente pas et qu’il reste une étape fondamentale dans l’histoire du cinéma. De tout le cinéma !

flaherty