A COMME ABECEDAIRE – Denis Gheerbrant.

Adolescence

Un mythe ? Sans doute. Mais qui pose des questions fondamentales.

Amour

Le vécu amoureux évoqué en toute simplicité, de l’émoi du premier baiser à la complicité du couple de vieux mariés.

Banlieue

Trois jeunes d’origine algérienne en banlieue parisienne filmés avant les émeutes des années 2000.

Bled

Un voyage de jeunes immigrés dans leur pays d’origine. L’appel des racines mais en même temps le sentiment d’être des étrangers. Le retour est bien impossible.

Bistrot

L’amitié, la chaleur humaine, le réconfort après une journée de travail.

Camping

La vie de vacances, entre habitués qu‘on retrouve chaque année. Pour ceux dont le budget est restreint.

Collège

Le quotidien d’un collège de Gennevilliers. Les cours, la violence presque quotidienne, le conseil de classe en fin d’année ui décide de l’avenir.

 Enfance

Même malade, un enfant reste un enfant. Toujours émouvant.

Exil

Une vie dans un foyer, loin de sa femme et de ses enfants.

France

Du nord au sud et de l’est à l’ouest, la France profonde faite le plus souvent de rêves déçus et d’horizon bouché pour les plus jeunes, filmée 10 ans avant l’an 2000.

Génocide

Celui du Rwanda, incompréhensible. Un voyage pour essayer de le comprendre. Et comment le pays a pu y survivre.

Grève

Celle de femmes de ménage d’un Hôtel de la région parisienne. Une grève victorieuse.

Homosexuels.

Un couple d’hommes qui ont lu dans les cartes du tarot la solidité de leurs sentiments amoureux.

Immigré

Dans quelle mesure est-il possible de conserver sa culture d’origine ?

Johan van der Keuken

Un hommage à la disparition du cinéaste néerlandais.

Maladie

Le plus grand scandale : des enfants atteints d’une maladie incurable. Mais quel courage, quelle volonté de vivre, ils manifestent

Marseille

Une série de sept épisodes tournés dans différents quartier (la cité Saint-Louis par exemple). Le Marseille populaire… Une ville cosmopolite. La mer, le port, les dockers. Des rencontres avec les Marseillais

Mer

La méditerranée, toujours aussi attractive.

Méthode.

Le plus souvent il filme seul, privilégiant le contact direct, et souvent chaleureux, avec ceux qu’il filme. Un cinéma de la quotidienneté.

Paris

Le Paris populaire d’une rue typique près de la Bastille. Un quartier où tout le monde se connaît. Une vie de village. Le Paris en voie de disparition ?

Portraits

Etablir d’abord une proximité. Presque une connivence. Savoir écouter sans jamais juger. Un cinéma de rencontre, de contact qui rend souvent hommage aux « gens simples ».

Rencontre

Le fondement même de son cinéma.

Rwanda

Le pays aux mille collines et des sources du Nil. Les chants, les danses, des femmes et des enfants.

Sud

Le soleil des vacances, opposé à la grisaille du nord. Les vacances versus le travail. Une parenthèse trop courte.

Travail

Dans le nord de la France, dans l’est, que reste-t-il de la puissance industrielle ? Les mines ont fermé. Il ne reste plus que les terrils.

Usine

 Les hauts fourneaux à l’arrêt ne laissent que des carcasses vides.

Vacances

A la mer, en camping, les vagues, le ciel bleu du midi, les corps allongés sur le sable. Mais on parle quand même du travail. La coupure de l’été aura vite une fin.

P COMME PAYSAGE.

Paysages manufacturés, Jennifer Baichwal et Edward Burtynsky, Canada, 2006, 86 minutes.

Ce film nous montre le travail entrepris par le photographe canadien Edward Burtynsky pour nous faire prendre conscience des effets de l’industrialisation sur les paysages naturels. Que l’homme déforme la nature n’est pas une idée nouvelle. Cependant, le regard porté par Burtynsky sur la chine contemporaine et son développement à outrance a une résonance particulièrement angoissante. Jusqu’où irons-nous ? Comment vivrons les générations futures ? Au milieu des déchets industriels qu’on n’arrive plus à éliminer ? Dans d’immenses mégalopoles où le seul espace subsistant entre des tours toujours plus hautes ne semble occupé que par les échangeurs autoroutiers ? Burtynsky ne propose pas de solution. Il regarde et il nous montre ce qu’il a vu. Ses images, grand format, ont une beauté plastique évidente. N’empêche, elles font froid dans le dos…

            Le film nous montre donc Burtynsky au travail, choisissant des sites impressionnants, s’interrogeant sur la lumière, sur la place de l’appareil de prise de vue. Souvent il donne ses polaroids aux personnes qu’il photographie ou qui vivent dans les lieux de ses photos. Le film le montre aussi au Canada, où il tient des conférences illustrées par son travail. On visite même une de ses expos, la caméra se faufilant parmi les visiteurs pour découvrir furtivement ses grands formats. Mais son œuvre photographique, le film la montre abondamment, opérant des passages entre l’image filmique et l’image photographique de la même scène avec une précision remarquable. Le film lui donne aussi la parole : ses commentaires sont sobres, réduits à l’essentiel. Les images elles, fixes ou animées, sont particulièrement éloquentes.

            Le film débute, en avant générique, par un long et extraordinaire travelling de plus de quatre minutes dans une de ces usines (ou peut-être devrait-on dire ateliers) d’assemblage d’objets manufacturés que nous avons tous, un jour ou l’autre, acheté dans un de nos hypermarchés. Des rangées de postes de travail défilent sous nos yeux, interminablement. Et c’est cette vision inépuisable qui rend le mieux l’immensité du lieu. L’image n’en finit pas de se renouveler, identique à elle-même. Par moment le travelling s’accélère, comme si la cinéaste était impatiente d’en finir, d’arriver à un terme dont on finit par croire qu’il n’existe pas vraiment. On pense au fameux travelling de Week End de Godard ! Sauf qu’ici tout semble « clean ». Il n’y a pas de bruit assourdissant comme la représentation traditionnelle de l’usine pourrait nous le laisser penser. Les ouvriers semblent bien calmes, bien propres sur eux dans leurs blousons jaunes. Bien sûr, ce n’est qu’une illusion. Et quand dans une séquence ultérieure on s’approche d’eux, quand on les regarde de près dans leur travail, on comprend l’ennui particulièrement inhumain que représente la répétition incessante de ces petits gestes. Non, décidément, le travail en usine, même si on n’a plus vraiment affaire à une chaîne classique, ne laisse pas beaucoup d’initiative et de responsabilité aux ouvriers ! D’ailleurs une autre séquence tout à fait extraordinaire nous montre ces mêmes ouvriers, totalement résignés et passifs, subissant sans broncher les reproches d’un « petit chef » au sujet de la qualité de leur travail ! En rang par quatre, bien alignés, tout de jaune vêtus dans un environnement où les murs des bâtiments sont eux aussi du même jaune, on dirait presque qu’ils posent pour la photo ! Le plus terrible, c’est qu’on ne peut déceler le moindre froncement de sourcils chez ces hommes et ces femmes à qui le film tente, un moment, de donner la parole. La seule chose qu’ils semblent capables, ou autorisés, de dire, c’est le nombre d’années qu’ils ont déjà passé dans ce travail. Mais le gros plan sur le visage, ou les mains, de la travailleuse, comme l’a dit depuis longtemps le proverbe chinois, vaut nettement plus que 10 000 mots !

La Chine n’est certes pas le seul pays où notre planète soit défigurée, mais il semble que là-bas, le désastre écologique avance à grand pas. Preuve, le fameux barrage des Trois Gorges, dans la vallée du Yangtsé, le plus grand du monde comme disent aujourd’hui les Chinois reprenant à leur compte la phraséologie américaine ! Si l’on renvoie au film de Jia Zhang Ke, Still life, on a alors une intéressante possibilité de confronter documentaire et fiction en définissant les moyens propres dont usent l’un et l’autre.

Preuve aussi, la « visite » de Shanghai qui termine le film. Les gratte-ciel new-yorkais en particulier ont longtemps séduit les photographes, amateurs ou professionnels. Ici il est difficile de parler de séduction. Au rythme des constructions et des destructions qui les précèdent, le travail de Burtynsky a déjà valeur historique. Les habitations anciennes, traditionnelles, existeront-elles encore longtemps ? Les séquences filmées en usine nous montraient des hommes et des femmes réduits quasiment à une fonction de décor. Ici il n’y a plus personne, que des tours et des voitures sur les autoroutes. Et s’il reste une vieille dame qui n’a pas voulu quitter son appartement promis comme le reste à la démolition, on sait bien que la loi du « progrès » finira, très vite, par s’imposer.

            Ce film est un remarquable support de réflexion sur les problèmes de pollution, d’écologie et de développement durable. C’est d’ailleurs dans ce sens qu’il est projeté dans des réunions-débats organisées sur ces thèmes par des municipalités ou des associations comme Les Amis de la terre ou Greenpeace. Il peut aussi devenir un très bon outil de formation sur les images, permettant de comparer la puissance évocatrice de la photographie et du cinéma et surtout d’engager une analyse concrète de la fonction d’éveilleur de conscience qu’elles peuvent avoir. Si de telles images sont tout à fait indispensables, pour ne pas laisser penser que ce qui se passe la-bas, très loin, en Chine, ne nous concerne pas vraiment, on ne peut s’empêcher de penser aussi qu’elles ont peu de chance, à elles seules, de changer le cours des choses.

L COMME LUMIERE Louis

L COMME LUMIERE Louis

Sortie d’usine et autres « vues ».

Le premier « film », Sortie d’usine, projeté par les frères Lumière dès avril 1895 pour présenter le Cinématographe, invention de Louis, était-il un documentaire ? Sans renter dans le débat historique de savoir si d’autres avant Lumière, Edison par exemple, avaient eux-aussi réalisé des films, il est important de noter la pertinence des quelques dizaines de secondes (moins d’une minute) qui assurèrent immédiatement le succès de l’invention, bien au-delà de l’effet de nouveauté. Ce que nous montre Sortie d’usine, c’est la vie, la vie simple, la vie de tous les jours, sans effet, sans trucage, criante de « vérité » malgré l’absence de couleur et surtout de son. Le cinématographe Lumière annonce ainsi le triomphe du réalisme dans l’histoire future du cinéma. Pourtant, cette simplicité naturelle n’exclut pas une certaine forme de « mise en scène », c’est-à-dire ici de préparation, ce qui est une donnée encore plus fondamentale pour le développement du cinéma. D’abord il fallait bien décider de l’emplacement de l’appareil de prise de vue, en tenant compte des contraintes techniques bien sûr, les conditions de luminosité principalement, mais aussi en anticipant sur ce qui sera donné à voir au spectateur, ce que souligne le fait qu’il existe plusieurs versions de la même scène, tournées à des moments différents et visant à améliorer la qualité du résultat.. En choisissant sa propre usine, Louis Lumière invente la publicité filmée. Mais surtout, il ne filme que quand tout est comme il le souhaite, les ouvriers rassemblés, invisibles dans le champ fixe et qui tout à coup vont déferler dans la rue par la porte ouverte. Cet effet de masse ne peut pas être le simple fait du hasard. L’auteur du film le recherche et fait ce qu’il faut (le rassemblement initial, mais non vu, des « figurants ») pour qu’il soit efficace. C’est exactement ce qui se passe, de façon encore plus évidente, avec l’Arrivée du train en gare de la Ciotat. Certes, Lumière n’avait peut-être pas imaginé que les spectateurs essaieraient de fuir pour échapper à ce train qui fonce sur eux. Mais l’effet de foule produit par tous ces voyageurs (les amis, la famille, mobilisés pour l’occasion) qui envahissent le quai est bien lui le résultat d’une intention proprement cinématographique. Imaginons un instant que ce plan ait été filmé en plongée (du haut du bâtiment de la gare par exemple). A l’évidence, l’effet produit eut été radicalement différent : non plus la présence parmi les voyageurs, mais une distanciation en adoptant un point de vue de supériorité.

            Inventeur, artiste, Louis Lumière était aussi un redoutable homme d’affaire. Plutôt que de vendre le nouvel appareil, l’entreprise Lumière choisit la voie du spectacle en ouvrant des salles où étaient projetées les œuvres réalisées. La première de ces salles ouverte à Paris (au Grand Café, boulevard des Capucines) attira aussitôt les foules de curieux, qui n’étaient certes pas encore des cinéphiles, mais qui permirent un essor particulièrement rapide de ce nouveau genre de distraction. Après Paris et Lyon, ces salles sous concession Lumières essaimèrent dans le reste de la France et dans le monde entier. Mais pour gagner de nouveaux spectateurs, pour ne pas les décevoir, il fallait renouveler sans cesse le spectacle offert. D’où la deuxième voie ouverte par les Lumière, le recrutement d’opérateurs chargés de réaliser des « vues » du monde entier pour satisfaire la soif naissante d’images animées. C’est ainsi qu’à côté des scènes de la vie quotidienne française (le travail du maréchal ferrant ou la partie de carte), furent présentées au public les colonies françaises (Algérie et Indochine) ou de grands événements mondiaux comme le couronnement du tsar Nicolas II. L’ensemble du fond Lumière est ainsi riche de plus de mille titres d’une variété étonnante dans ses sujets, même si la forme (plan fixe de 50 secondes) est toujours la même.

            « Lumière c’est le documentaire, Méliès le fantastique ». Ce lieu commun a longtemps prétendu dire le sens de l’histoire du cinéma en la fondant sur une opposition originelle. Une opposition qui serait très vite devenue une compétition dont l’issu ne fait plus de doute. Et cela depuis bien longtemps. Pourtant, les choses ne sont pas si simples. Rappelons d’abord que Louis Lumière lui-même est l’auteur de « vues » qui peuvent difficilement être considérées comme « documentaires », à commencer par le célèbre Arroseur arrosé. Et puis les productions Lumière ont très vite été contraintes pour garder leurs spectateurs et en conquérir de nouveau, de se diversifier. D’où la réalisation de reconstitutions historiques, jouées par des acteurs dans des décors artificiels. Citons parmi ces « vues historiques et scènes reconstituées » La vie et la passion de Jésus Christ, L’exécution de Jean d’Arc, Entrevue entre Napoléon et le Pape, L’assassinat du duc de Guise, La mort de Robespierre. Même chez les Lumière, les cinéastes peuvent difficilement être enfermés dans des spécialisations définitives !

Que retenir aujourd’hui de l’œuvre de Louis Lumière ? D’abord, bien sûr, une invention géniale, le Cinématographe, un appareil assurant à la fois la prise de vue et la projection sur grand écran des images animées ainsi enregistrées. Il faudra attendre plus d’un demi siècle pour voir l’arrivée sur le marché d’un appareil, le caméscope, assurant ces deux fonctions avec une aussi grande facilité d’utilisation.

            Mais Louis Lumière, c’est aussi un industriel dont l’invention doit faire vivre une entreprise. Pour cela il met en œuvre très rapidement la chaîne totale de ce qui deviendra le cinéma, de la prise de vue avec les opérateurs Lumière sillonnant le monde entier jusqu’à l’ouverture de salle se spectacle où il fallait amener un public toujours plus important pour assurer les bénéfices. Enfin, il est indispensable de souligner la dimension artistique voulue et merveilleusement incarnée par nombre de films Lumière dont les cadrages, les angles de prise de vue et la « mise en scène » sont des modèles du septième art. Comme le disait Jean-Luc Godard, « Lumière, c’est le fantastique dans le quotidien ».

            Avec un tel point de départ, le cinéma est très vite devenu l’activité créatrice phare du XX° siècle. Pour l’heure, il est bien parti pour le rester au XXI°.

Quelques titres des « Vues Lumière » attribuées à Louis :

Sortie d’usine, Arrivée d’un train en gare, Baignade en mer, Le goûté de bébé, Déjeuner du chat, Lancement d’un navire, Enfants au bord de la mer, Barque sortant du port, Course en sac, Bal d’enfants, Partie d’écarté, Maréchal-ferrant.

D comme Detroit

L’Amérique fait-elle encore rêver ? Peut-elle encore faire rêver ? A regarder l’histoire des grandes villes industrielles, de la grandeur industrielle de l’Amérique, de l’automobile à la sidérurgie, de Detroit à Braddock, on peut en douter. Et le cinéma documentaire de s’attacher à filmer la crise, ou plutôt, les effets de la crise sur les villes, sur ses habitants, c’est-à dire ceux qui sont restés parce qu’ils n’ont pas pu partir, comme d’autres, comme ceux qui avaient les moyens de le faire. Et en tout premier lieu, Detroit, ancienne capitale de l’automobile, le symbole de la puissance américaine, le fief d’Henri Ford et l’éclatante victoire du taylorisme. Pour un temps seulement !

Deux films consacrés à Detroit, parmi d’autres, se penchent sur l’avenir pas particulièrement rose, des villes industrielles américaines. City of Dreams. Detroit, une histoire américaine (2013) de Steve Faigenbaum et Detroit ville sauvage (2010) de Florent Tillon. Deux films qui nous montrent une ville quasiment anéantie. La caméra s’attarde sur les façades des immeubles aux vitres cassées et sur les herbes folles qui envahissent les jardins. Les plongées presque verticales réalisées depuis le sommet des buildings nous perdent dans le vide. Les longs travellings sur la succession des maisons abandonnées ne sont pas vraiment une promenade touristique. Florent Tillon filme même un groupe d’hommes, organisé et encadré, qui entreprend d’en détruire systématiquement certaines, pour se distraire, ou pour trouver un exutoire à leur douleur ou à leur colère.

La ville a pourtant beaucoup lutté pour se développer et éviter les affrontements communautaires, en vain. Les services sociaux de la mairie étaient particulièrement actifs. Les vieux quartiers insalubres ont été détruits et remplacés par des immeubles flambants neufs. Des autoroutes relient le centre et les banlieues. Mais est-ce suffisant ? En Pennsylvanie, Braddock,  filmée par Jean-Loïc Portron et Gabriella Kessler (Braddock. America, 2012) qui était autrefois fleurissante grâce aux hauts-fournaux et à l’acier, est maintenant quasi désertique. Une ville désertée par ses habitants, ceux du moins qui ont réussi à trouver du travail ailleurs. Les autres, ceux qui sont restés, se terrent chez eux. De toute façon, il n’y a plus de petits commerces pour faire ses courses, et pratiquement plus de café où retrouver ses camarades de travail. De toute façon, les anciens ouvriers au chômage n’ont plus suffisamment de revenus pour entreprendre quoi que ce soit.

 

Détroit, ce n’est pas toute l’Amérique. Pourtant son histoire reste significative de l’histoire de tout le pays. Les difficultés économiques ont bien sûr des répercussions sur toute la population. Les immigrés ont pu croire longtemps à la possibilité de réaliser le rêve américain. Pendant une grande partie du siècle, il suffisait de travailler dur. Le cinéma aujourd’hui ne peut qu’insister sur les problèmes raciaux, les émeutes, la violence, la peur qui s’est installée et qui subsiste.

 

W COMME WANG BING

Revoir A l’ouest des rails.

Film de Wang Bing, Chine, 2003, 551 minutes.

La Chine contemporaine, celle de l’économie de marché. Une Chine en profonde mutation, ce qui, ici comme ailleurs, ici plus qu’ailleurs peut-être, ne va pas sans dommage pour la population.

Le film est tourné dans le nord-ouest du pays, une région sinistrée, où l’industrie est en voie d’anéantissement. La sidérurgie coûte trop cher, et si elle produit encore, ce n’est qu’au ralenti. Les usines ferment. Les unes après les autres, elles sont démantelées ou laissées à l’état de ruine. Et les autorités ne semblent guère se préoccuper du sort de ceux qui sont laissés sur le carreau. L’explosion économique de la Chine ne profite visiblement pas à tous les chinois.

Un voyage sans fin, lent, noir, sans lueur d’espoir, dans ce monde désolé.

Le film se compose de trois parties : Rouilles, Vestiges, Rails.

Rouilles. Ce sont surtout ces ouvriers des fonderies et ces employées travaillant dans les bureaux que l’on rencontre. Tous sont amères, presque révoltés.  Je ne vois pas comment une fonderie peut être déficitaire » dit l’un d’eux en accusant les supérieurs de s’être enrichis personnellement. « Si les usines étaient mieux gérées, elles seraient pas déficitaires ». Ils occupent leur temps comme ils peuvent, en jouant aux cartes, au billard ou au mah-jong. De toute façon, pendant les opérations de maintenance et les réparations annuelles effectuées par des saisonniers, ils sont nécessairement au repos. Ont-ils seulement un avenir ? Dans la fonderie de zinc, on travaille encore, plutôt au ralenti. Mais pour combien de temps ? Une longue séquence montre le travail de saisonniers qui déchargent un wagon de matières brutes. Un travail harassant dans la poussière. Mais personne ne songe à se plaindre. Tant qu’on a du travail. L’usine de placage de cuivre est une des dernières à fermer. Son personnel a droit une dernière fois aux soins prodigués tous les quatre mois à l’hôpital pour éliminer les matières toxiques dans le sang. Un mois d’oisiveté marqué par la noyade d’un ouvrier dans une mare proche de l’hôpital.

Vestiges : un quartier de bidonvilles voués à la démolition, l’allée « arc-en-ciel ». Wang Bing filme particulièrement un groupe de jeunes, Bobo et ses amis qui ont autour de 17 ans. La mère de Bobo tient une boutique où les jeunes se retrouvent. Les clients semblent par contre assez rares.

Le film débute sur le champ de foire municipal où la foule est surtout attirée par le stand de la loterie dont le gros lot est une voiture. Au micro, le speaker n’hésite pas à flatter la fibre nationaliste. « Investir dans la loterie de Chine, c’est investir pour soi et pour son pays ». « Dépenser son argent pour le développement de son pays, qu’y a-t-il de mieux ? » L’insistance de Wang Bing sur ces propos ne manque pas d’humour. La suite du film aura un tout autre ton.

Dès la première réunion portant sur la démolition du quartier, on sent bien que la fête est finie. Les maisons appartenant aux usines étaient gratuite. Dorénavant il faudra payer un loyer ce qui ne sera pas évident pour ceux qui sont au chômage. Les locataires tentent de discuter de la superficie de l’appartement qu’on va leur attribuer. Personne ne porte les promoteurs dans son cœur. Certains essaient de faire de la résistance. Ils ne partiront pas tant qu’ils n’auront pas de certitudes quant aux conditions de relogement. D’autres veulent partir le plus vite possible, pour avoir un choix plus grand. Tous veulent se débarrasser des vieilleries inutiles. Les ventes sauvages dans les rues prolifèrent. On essaie aussi de récupérer des matériaux dans les chantiers de démolition. « Le quartier va me manquer », entend-on dire. « Filmer ça en souvenir ».

Rails. Les activités du chemin de fer régional. Dans les locomotives où l’on monte à côté du conducteur et de ses assistants, dans les salles de repos aux arrêts, l’ambiance est aussi morose, même si pour les cheminots il n’est pas question de licenciement et de chômage.Un des personnages récurrents du film est le vieux Du, un retraité des chemins de fer qui vit avec ses deux fils. « On essaie de s’en sortir » dit-il en conclusion de l’évocation de sa vie et de ses différents métiers. Un jour il est arrêté par la police qui le surprend à ramasser du charbon. Une longue séquence montre son fils, seul, totalement désemparé par l’absence de son père. Il regarde de vieille photo en pleurant. C’est la seule activité dont il semble capable. Quand son père est libéré, ils se retrouvent dans un restaurant où le fils fait une véritable crise de folie qui tourne pratiquement au drame. Une violence qui contraste avec la monotonie des trajets effectués dans les trains.