S COMME SOLEIL.

J’veux du soleil, Gilles Perret et François Ruffin, 2019, 76 minutes.

Le soleil c’est la lumière, le jour, la victoire sur la nuit et les ténèbres.

Le soleil c’est le feu, la chaleur. Le risque de se bruler –on ne regarde pas le soleil en face – mais aussi le réconfort. S’exposer au soleil, avec les précautions nécessaire, c’est se revigorer, faire le plein d’énergie.

Le soleil c’est la connaissance –le monde des idées platoniciennes – la victoire sur l’ignorance, au risque d’être ébloui. Mais si l’éblouissement c’est l’impossibilité – passagère – de voir, c’est aussi l’émerveillement, la fascination de la beauté.

Le soleil c’est le centre du monde, de notre monde. Le point de référence de notre système cosmologique. Mais aussi l’illusion visuelle qu’il se lève tous les matins. Et nous suivons sans plus y penser sa course quotidienne d’est en ouest.

Le soleil c’est la vie, la croissance, l’épanouissement, la force vitale.

Le soleil c’est l’été, l’oubli de l’hiver et de ses frimas. Les vacances aussi.

Le soleil, c’est le jaune. Aujourd’hui la couleur des gilets.

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En décembre 2018, Gilles Perret et François Ruffin décident de partir à la rencontre des gilets jaunes, ceux qui occupent les ronds-points. Du nord au sud dans la grande tradition du road trip. La météo n’est pourtant pas de la partie. Il pleut sans arrêt. Le soleil devra attendre.

Un film donc fait dans l’actualité, dans l’urgence. Tourné en une semaine, monté et post-produit dans la foulée. Il faut coller au mouvement de contestation dans sa vitalité. Ne pas attendre que les news trouvent un autre sujet de Une. Donc les gilets jeunes en direct –un cinéma qui se veut « direct » –  sans recul, sans distanciation (ce serait un autre film). Ici c’est la spontanéité qui prime. Recueillir la parole de ceux qui sont engagés dans le mouvement, qui le font vivre. Ceux qui trouvent là l’occasion de se faire entendre – pour une fois.

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C’est François Ruffin qui mène l’entreprise, comme il conduit la voiture dans laquelle – road movie oblige – nous nous retrouvons tout au long du voyage. Mais ce n’est pas – pas encore – le moment de la réflexion, de l’analyse. A chaque étape, c’est lui encore qui discute avec ceux qui campent là. Ils ont d’ailleurs construit des cabanes, comme lorsqu’ils étaient enfants, de véritables « châteaux ». Il partage avec eux leurs grillades et leurs saucisses. Et surtout il les écoute.

Ce qu’ils disent, nous l’avons bien sûr déjà entendu tout au long des « actes » du mouvement protestataire. Les fins de mois plus que difficiles, la colère face aux injustices de plus en plus criantes dans la société, l’opposition au pouvoir politique… Et tous affirment qu’ils ont trouvé dans le mouvement, les manifestations, les occupations des ronds-points, une nouvelle solidarité, une véritable fraternité, qui change leur vie. Tous, ils veulent continuer. Jusqu’à quand ?

Le film se termine sur une plage de la Méditerranée, le temps d’une chanson.. Il ne pleut plus, même si le temps reste gris. Mais un jour, le soleil viendra…

C COMME CONTRE-CULTURE – Etats-Unis 1960-1970

We blew it, Jean-Baptiste Thoret, France, 2017, 137 minutes.

L’Amérique des années 60-70. L’Amérique des hippies, de la contre-culture, de la contestation de tous les systèmes, de l’establishment surtout. Une Amérique mythique donc. Une Amérique devenue mythique. Pour ceux qui l’ont vécue surtout. Ceux qui n’auraient jamais cru qu’un Donald Trump pouvait devenir Président des Etats-Unis. Une Amérique qui soulève pas mal de nostalgie. Et il n’est pas nécessaire d’être Américain pour la ressentir.

Jean-Baptiste Thoret n’est pas Américain. Il est Français. Et il a beau être un spécialiste de l’Amérique et du cinéma américain, il reste Français. Il a beau se plonger, et nous amener avec lui, au cœur d’une certaine Amérique d’aujourd’hui, celle qui justement est nostalgique de celle des années 60-70 et qui peut-être rêve encore d’une possible révolution, il le fait avec un regard venu de ce côté-ci de l’Atlantique. Un regard qui nous dit plus de chose sur ce qu’a pu signifier pour l’Europe cette Amérique-là que sur son histoire réelle. D’ailleurs, ce sont surtout des cinéastes qui vont nous en parler.

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Pour son film, Thoret part donc dans un long voyage à travers les Etats-Unis, vers l’ouest. Destination Hollywood. Mais pas le Hollywood qu’on peut qualifier de classique, celui des Ford ou Hawks, celui des studios tout puissants, non, le début des années 60 voit l’éclosion d’un nouvel Hollywood, et d’un cinéma qualifié d’indépendant, qui peut paraître alors en phase avec la génération hippie et la contre-culture qui va avec. Le film de Thoret peut alors s’ouvrir sur une citation d’Easy Rider, le film de Dennis Hopper, qui va donc être érigé en emblème de l’époque. Une séquence qui donne son titre au film de Thoret. We blew it : on a tout foutu en l’air. Qu’est-ce que Peter Fonda qui prononce cette phrase dans cette séquence a bien voulu dire exactement ? Thoret pose la question. Le film ne donne pas la réponse.

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Tout au long de ce road movie (un genre dont le cinéma documentaire sait tirer tout l’intérêt comme l’avait bien montré Route one/USA de Robert Kramer), entre les plans d’autoroutes ou de grandes avenues de villes filmées la nuit – où domine le rouge des feux arrière des voitures –  nous rencontrons une foultitude des cinéastes qui se sont fait connaître à cette époque, de Michael Mann à Jerry Schatzberg, de Charles Burnett à Paul Schader  – une liste exhaustive est-elle possible ? On ne peut qu’en oublier  tant ces prises de parole sont nombreuses. Toujours très courtes, elles s’enchainent à un rythme des plus soutenu. C’est que le cinéaste veut aussi nous faire entendre les idées de quelques universitaires ou de journalistes, et même de quelques anonymes, « simple » représentants de cette Amérique profonde qui a porté Trump au pouvoir.

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Plongé dans la pensée de cinéastes, le film de Thoret est aussi un survol de l’histoire américaine de cette décennie. Tout commence par l’assassinat de Kennedy – qui reste encore largement inexpliqué mais dont  la charge émotive n’a pas disparu. Puis la guerre du Vietnam. Les vétérans sont d’ailleurs plus présents sur l’écran que les manifestants qui s’y opposèrent. Le film parle aussi beaucoup de drogue, de sexe et de rock and roll, selon la formule célèbre. Et bien sûr, la bande son, extraordinaire, est une véritable anthologie  de cette musique qui a conquis le monde entier.

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Le film débute avec un montage extrêmement rapide et quelque peu étourdissant – quasiment image par image – des images provenant de cette Amérique dominée par la pub, la bd et bien sûr le cinéma. Il se termine par un long plan des plus calme – quel contraste ! Nous sommes dans le désert. Une de ces voiture typiquement américaines – genre Cadillac – occupe la totalité de la route. Puis la caméra embarquée dans un véhicule que nous ne verrons pas s’éloigne lentement d’elle – très, très lentement. Le plan est interminable. La Cadillac finit par disparaître dans la profondeur de champs, d’autant plus que la couleur de l’image disparaît elle aussi peu à peu. Le paysage désertique devient terne, sale, sans aucun éclat. Est-ce cela l’Amérique d’aujourd’hui ?

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